CONTES
POUR
LES BIBLIOPHILES
PAR
OCTAVE UZANNE et A. ROBIDA
[Illustration]
[Illustration]
CES «CONTES POUR LES BIBLIOPHILES»
Ont été tirés à 1.000 exemplaires sur papier vélin numérotés de 1 à
1.000
Plus 30 exemplaires sur Japon de luxe numérotés de I à XXX
EXEMPLAIRE VÉLIN Nº
CONTES
POUR
LES BIBLIOPHILES
PAR
OCTAVE UZANNE et A. ROBIDA
NOMBREUSES ILLUSTRATIONS DANS LE TEXTE ET HORS TEXTE
[Illustration]
PARIS
ANCIENNE MAISON QUANTIN
LIBRAIRIES-IMPRIMERIES RÉUNIES
May et Motteroz, directeurs
7, rue Saint-Benoît
1895
[Illustration]
A ALBERT ROBIDA
MAISTRE IMAIGIER
EN ÉPISTRE DÉDICATOIRE
Ce m'est un plaisir,--je pourrais et devrais même dire un devoir,--mon
cher compagnon de plume et de crayon, d'inscrire votre nom sonore, ami
de tous ceux qui aiment encore, en ce temps refroidi, la fantaisie et
l'imagination agissantes, en tête de cet ouvrage dont vous êtes, sinon
le père absolu, du moins le véritable metteur en scène et l'inépuisable
illustrateur.
Sans l'appui de votre admirable faculté de travailleur, réalisant
prestement toute idée émise, avant même qu'elle ne se soit évaporée en
rêve indécis, sans le concours de votre génie d'assimilation apte à
vibrer à tous les sons de cloche de la pensée et sous l'impression de
tous les paradoxes développés au cours d'une conversation littéraire, il
est presque certain que ces divers _Contes pour les Bibliophiles_ se
seraient envolés en vaines paroles, dans la fumée des cigarettes dont
les spirales bleuâtres semblent, parfois, soutenir et envoiler la vague
chevauchée des projets enjôleurs qui nous hantent au passage.
Ce fut il y a cinq ans, il vous en souvient, au cours de la dixième
année d'existence de cette lourde revue _Le Livre_, dont vous étiez
devenu sur le tard un précieux collaborateur, que nous échangeâmes, en
une heure de répit, certains propos de Bibliofolie amusante groupés en
une incohérence voulue, nous plaisant à échafauder un Recueil de Contes
de tous les temps et de tous les pays, dont les thèmes divers nous
mettaient en chasse d'étrangetés, et nous étions là, sondant le passé,
scrutant l'avenir, dressant déjà une table des chapitres, émerveillés
nous-mêmes de notre ingéniosité, comme le sont très souvent deux
partners sympathiques dont les cerveaux délibérés ou présomptueux se
passionnent à l'unisson, s'excitent, s'emballent et arrivent--sans
préméditation aucune--à tisser le canevas précieux de quelqu'une de ces
productions spontanées qui seraient légères et séduisantes si la
température intellectuelle du lendemain ne les assassinait pas en
refroidissant le germe dans l'oeuf.
Je vous l'avoue, je n'y pensais plus guère, à ces mirifiques récits que
nous avions élaborés de concert certaine après-dînée de printemps, en
une journée soleillée; d'autres travaux m'avaient reconquis la pensée
et, parmi les feuilles volantes de mon bureau, je regardais les notes
fiévreusement crayonnées la veille, auprès de vous avec cette pitié
ironique et amère qui nous vient aux lèvres lorsque nous jugeons de la
folie démesurée de nos désirs créateurs vis-à-vis des heures si brèves
pour la réalisation d'oeuvres dont déjà l'exécution nous absorbe, nous
angoisse et nous tenaille par la crainte de ne les point pouvoir
parachever selon nos désirs, dans la limite de temps assignée pour la
mise sous presse.
Mais vous, mon cher Robida le _Téméraire_, vous le moissonneur et le
meunier de l'idée, vous qui semblez, comme Siva, ce dieu prodigieux de
la triade indoue, posséder plusieurs bras et diverses faces, le tout au
service de votre imagination surprenante et de vos observations précises
et satiriques, vous qui êtes lumineusement sain et qui ignorez les états
d'âme inquiets qui _Hamletisent_ la plupart des artistes contemporains,
vous m'apportiez, huit jours plus tard, votre premier conte illustré,
_l'Héritage Sigismond_; vous posiez, par conséquent, la pierre angulaire
de l'Édifice, et moi, pauvre retardataire, entraîné par votre exemple,
me sentant embarqué malgré mes protestations intimes par votre esprit
d'aventure vers les contrées incertaines et touffues de cette oeuvre
nouvelle, je me prenais à ramer à vos côtés, bien irrégulièrement
toutefois, vous contraignant à m'attendre des mois et des années, tandis
que je tirais des bordées sous des vents contraires ou que je faisais
escale à divers ports d'attache: Revues, journaux et livres, avant de
reprendre pour quelques instants ma place à vos côtés.
Si nous abordons aujourd'hui heureusement à ce débarcadaire définitif
qu'un Anglais disciple moderne de Sterne nommerait le _Public pier_ de
_Publishing city_, c'est à votre constance, à votre bienveillante
amitié, à votre angélique patience que je le dois, car votre
collaboration n'a pas connu d'obstacles; elle fut alerte, prodigue,
accélérée, miséricordieuse. En effet, tandis que, d'une allure de
podagre, j'écrivais _le Bibliothécaire Van Der Boëcken, de Rotterdam_;
_les Romantiques inconnus_, _la Fin des livres_, _l'Enfer du chevalier
Kerhany_, _Histoires de Momies_ et deux ou trois autres contes qui ne
sont au demeurant que des souvenirs personnels narrés sur le mode
égotique, des haïssables historiens du _moi_ moderne, vous terminiez le
reste impétueusement avec une verve, un entrain, une modestie souriante
qui épaississaient chaque jour davantage la cuirasse d'estime dont se
revêt, avec tant de sincère conviction, ma batailleuse amitié pour vous.
Et quels plaisants dessins que les vôtres, mon brave Robida, lorsque
d'une plume ou d'un crayon mordants, qui se ruent à l'assaut du papier
virginal, vous pastichez à plaisir les Johannot, les Deveria, les
Nanteuil, les Carle Vernet, les imagiers d'Épinal de l'Empire, les
vignettistes allemands ou les petits-maîtres du dernier siècle? Vous
déroutez positivement, dans ces fresques hors texte du livre, le public
de demi-connaisseurs, c'est-à-dire le grand public, car votre science
imperturbable de la manière d'autrui et d'autrefois surprend vos
nombreux admirateurs, qui vous tiennent peut-être rigueur de votre
extrême sagacité comme on est déconcerté par un pince-sans-rire
inquiétant.
Vous l'aviez déjà troublé, ce bon public, par vos voyages fantaisistes
et vos itinéraires sérieux, par vos romans à panaches, par votre
extravagant _Vingtième siècle_, par vos piquantes caricatures modernes,
par tant de cordes vibrantes que vous avez su mettre en harmonie sur
votre lyre universelle; il est un peu en défiance vis-à-vis de vous, ce
débonnaire public, car il n'apprécie et ne célèbre que les spécialistes,
les hommes qui fournissent une note toujours répétée, les vendeurs d'un
même cru, faciles à étiqueter et cataloguer dans sa mémoire; les
carillonneurs fidèles aux symphonies réitérées de leur métal
idrosyncratique; les autres, les talents multiformes et impétueux, qui,
comme vous, brisent les cadres et les moules qu'on leur assigne et qui
s'en vont, à leur fantaisie, errer sur le clavier des arts et des
lettres, l'horripilent dans ses notions d'ordre, de méthode et de
classification.
Avec vous, au moins, c'est toujours à recommencer; vous dérangez les
petits papiers de vos bibliographes, vous êtes la couleuvre fugitive de
votre propre dossier.
Ici, toutefois, mon excellent camarade, nous serons, je m'en réjouis, à
deux pour affronter ce public méthodique et fidèle à ses habitudes;
souhaitons qu'il nous accueille favorablement l'un portant l'autre;
mais, à son nez, à sa barbe, je tiens à vous dire de nouveau merci, et à
vous donner l'accolade de gratitude selon les rites des anciens
combattants dans les grands spectacles impériaux.
Maintenant, cher ami, la main dans la main, pénétrons dans l'arène,
livrons-nous aux griffes des gens d'esprit, qui ne sont souvent que de
simples bonnes bêtes, comme a dit Beaumarchais, mais n'oublions pas
qu'il est plus difficile de les émouvoir ou de les exciter que de les
dompter.
Au sortir de cette démonstration publique, remontons sur nos galères
respectives et cinglons au large; mais, quelles que soient les rives
lointaines où nous abordions par la suite, croyez, ami très cher, que je
conserverai l'impérissable souvenir de cette croisière dans l'archipel
de la fantaisie que je viens si fraternellement d'accomplir à vos côtés.
O. U.
[Illustration]
UN
ALMANACH DES MUSES
DE 1789
[Illustration]
_Contes pour les Bibliophiles_
UN _ALMANACH DES MUSES_
DE 1789
I.--ROMAN MARGINAL.
Si l'on prétend que dans les longues rangées de bouquins alignées sur le
parapet des quais il n'y a plus rien à glaner, c'est bien à tort
certainement, car voici le petit roman réel découvert le mois dernier,
dans la boîte à douze sous, parmi les brochures dépenaillées, les romans
de concierge à couvertures maculées et les recueils solennels de
harangues et discours des hommes politiques naguère célèbres, ayant valu
jadis (les volumes et non les politiques) sept jolis francs et cinquante
centimes.
[Illustration: Almanach des Muses 1789]
C'était un pauvre petit volume broché de l'antique _Almanach des Muses_,
qui n'avait rien de bien attirant, étant très peu frais, mais qui
portait dans le frontispice gravé du titre, au-dessous des Amours armés
d'arcs et de flèches, au-dessus de la tête laurée d'Apollon, les quatre
chiffres de la date fatidique 1789.--Le contraste entre ces Muses, les
guirlandes de fleurs, les souriants petits Amours et les idées moins
roses qu'évoquait la date du grand bouleversement, fit ouvrir d'abord ce
volume avec une curiosité un peu mélancolique.
Le temps était gris et froid, des nuées montaient dans le ciel triste,
et les aigres souffles d'une bise de novembre mêlée de gouttes de pluie
fouettaient le visage des passants et les couvercles des boîtes à
livres. Fallait-il pour douze sous laisser grelotter les innocents
Amours de cet _Almanach des Muses_, dernière fleur éclose jadis au bord
du précipice? Pouvait-on les laisser sous l'ondée menaçante fondre et
périr définitivement peut-être? L'achat sentimental du pauvre petit
bouquin fut donc une bonne action, une espèce de sauvetage, et vraiment
le sauveteur n'eut pas à le regretter, malgré les apparences, quand il
examina l'objet au coin de la cheminée.
L'habit, ou plutôt ce qui restait de l'habit de ce volume, montrait la
corde; le dos, recouvert encore par places d'un papier à fleurs bleues,
laissait passer et pendre les ficelles du brochage; les feuillets de
garde n'existaient plus, et les coins de pages usés et jaunis se
roulaient et se recroquevillaient lamentablement; et cependant, sous son
désastreux aspect de personne distinguée tombée dans le malheur, ce
dernier représentant des Muses gracieuses d'avant le cataclysme
conservait quelque chose de particulier et de point banal.
Il avait vécu, il avait été lu, feuilleté; il était l'ultime sourire
d'une société heureuse sur qui tout à coup les catastrophes allaient
tomber; sans doute, mais, en plus de cela, cette épave des coquetteries
de jadis gardait un air discret et presque mystérieux de livre qui
aurait conservé le culte de son secret.
[Illustration: à madame la comtesse de F... qui venoit de jouer de la
harpe.]
Tout d'abord, d'une sorte de sachet fait de deux pages légèrement
collées sur les marges et ouvertes avec précaution, un ruban déteint,
fané, décoloré, un ruban dont on n'aurait pu difficilement discerner la
couleur primitive, rose ou violette, et deux cheveux longs, fins et
blonds, avaient glissé. Trouver un ruban, une fleur ou même une tresse
de cheveux dans un vieux livre, cela n'a rien de bien rare; ce fut sans
doute la date de l'almanach, 1789, qui fit regarder un instant avec
émotion par le fureteur et ensuite replacer dans le sachet, où ils
étaient restés pressés pendant tant d'années, ces cheveux et ce ruban
fané.
[Illustration: Sophie abandonnée.]
Mais en feuilletant le livre avec un intérêt déjà vaguement éveillé, des
annotations au crayon apparurent de page en page, des renvois sautant
aux yeux, des vers soulignés qui semblaient se répondre. En suivant avec
ordre les indications crayonnées: «Page 159» ou «Voir réponse p. 28», en
sautant d'une épigramme du chevalier de P... «contre un auteur qui avoit
fait supprimer des écrits où il étoit maltraité», à un impromptu de M.
Marmontel, secrétaire perpétuel de l'Académie française, «à Mme la
comtesse de F... qui venoit de jouer de la harpe», en passant d'une ode
anacréontique de M. le comte d'Aguilar, capitaine au régiment
Royal-Pologne-Cavalerie, _à Sophie abandonnée_, chanson par M. Carnot,
capitaine au corps royal du génie, de l'Académie de Dijon, à travers les
deux cents pièces plus ou moins gracieusement rimées de ce recueil aimé
des classes versifiantes,--bourgeoisie lettrée ou aristocratie pinçant
de la petite lyre,--peu à peu l'ensemble des vers soulignés parut
constituer une sorte de dialogue entre deux lecteurs, ou plutôt entre un
lecteur et une lectrice qui se repassaient le livre l'un à l'autre et
causaient avec une certaine animation d'abord, puis plus doucement, par
l'organe des poètes de l'almanach, en empruntant sans façon la lyre de
M. de Florian, de l'Académie française, celle du «petit vieillard», de
la baronne de Bourdic ou de M. de Cubières, écuyer de Mme la comtesse
d'Artois, auteur de la pièce qui clôt l'_Almanach de 1789_, un petit
poème intitulé _les États généraux de Cythère_, et commençant ainsi:
Les bergers n'allaient plus sur les vertes fougères
Célébrer les appas de leurs jeunes bergères;
Les plaisirs et les jeux n'habitaient plus les champs...
Hélas! ils allaient avoir bien autre chose à faire, les bons bergers;
ils allaient avoir à prendre le fusil pour les levées en masses
prochaines, et les jeunes bergères pouvaient se préparer à pleurer.
La méthode est une belle chose; avec un peu de patience, en remontant de
réponse en réponse, grâce aux indications «voir page tant», les
premières phrases du dialogue furent retrouvées, et elles fournissaient
une indication bien précise sur la qualité des dialogueurs et leur état
d'esprit.
La conversation s'ouvrait ainsi:
Après un long éloignement,
Votre présence fortunée
Me rend ici l'enchantement...
En marge de ces vers, annotation d'une main féminine: «Réponse page 80».
La page trouvée, réponse de la bergère au berger:
Pleins d'inconstance et de légèreté,
Ils se lassent bientôt de la même bergère;
Leur amour n'est que vanité:
A peine sont-ils sûrs de plaire,
Qu'ils vont porter ailleurs leur infidélité.
Oh! oh! pas le moindre doute, c'est une dispute, une vive et jolie
querelle d'amour, dont l'écho endormi se réveille après cent ans
écoulés, alors que les disputeurs sont depuis longtemps redevenus
poussière. Pauvres amoureux d'autrefois, prêtons une indiscrète mais
sympathique oreille aux reproches, aux protestations, aux transports
rimés qu'ils empruntent aux poètes de l'_Almanach des Muses_.
II
Dans un espace blanc, sous la liste des fêtes mobiles pour l'an 1789,
deux lignes écrites d'une encre jaunie à peine visible maintenant,
tombant sous les yeux du fureteur, éclairèrent tout à coup la scène et
permirent de placer les personnages devinés dans un cadre connu:
«_S. de L..., château des Islettes, à Beauval._»
Et plus bas, d'une autre écriture:
«_Pornic, 1793._»
[Illustration]
Les Islettes! Beauval! deux noms familiers. Le dernier n'évoque d'abord
que l'idée d'une vulgaire ville de fabriques à quelque trente lieues de
Paris, une ville de noires usines, de cheminées de briques crachant dans
le ciel bleu des tourbillons de fumée sale, une petite ville jadis
riante et gaie, parée d'un manteau de verdure et traversée par une
petite rivière qui se contentait alors de faire tourner, en les lutinant
au passage, les roues d'innocents moulins à farine, aujourd'hui pauvre
petite ville noircie, bruyante, respirant l'huile chaude et le charbon
de terre, vouée au dur travail, secouée par les courroies de
transmission, les chaudières, les pistons, haletant sous les griffes de
fer du monstre moderne Industrie.
Mais Beauval, le Beauval de jadis, fut une douce ville se laissant vivre
joyeusement au soleil, et le château des Islettes, à deux kilomètres du
centre usinier d'aujourd'hui, garda jusqu'en ces dernières années, avant
le morcelage et le lotissement de son grand parc, son caractère de petit
château XVIIIe siècle, réunissant à la fois, dans un cadre de charmilles
et de jardins, l'idéal de Boucher et celui de Rousseau.
Voici les Islettes de jadis, les Islettes d'il y a quelques années
encore:
A l'extrémité d'une avenue d'ormes chenus, un pont jeté sur un bras de
petite rivière qui coule lentement sous les roseaux, les grandes herbes
et les plaques jaunes des nénuphars, et au bout du pont une vieille
grille de fer d'un dessin rococo, flanquée de deux énormes masses vertes
qui sont les ruines de deux grands vases de pierre disparaissant sous un
fouillis de lierre, de ronces et de plantes folles grimpant jusque-là du
lit de la rivière. Le pont manque un peu de solidité, mais ses lézardes
sont masquées par des lianes qui brodent de verdure le parapet branlant.
Du côté du parc, une terrasse également lézardée trempant dans l'eau
montre une ligne de balustres un peu ébréchée, avec d'autres boules
vertes qui furent des vases décoratifs, et de vieilles charmilles
devenues un inextricable enchevêtrement de vigne vierge, de clématite,
de chèvrefeuille, d'aristoloches.
Cette terrasse s'arrête à quelque vingt-cinq mètres, pour laisser passer
un autre bras de la rivière qui court dans le parc, dessine des méandres
capricieux à travers une prairie, passe sous des ponts rustiques et
forme de petites îles gracieuses, les _Islettes_, qui ont donné le nom
au château. L'une de ces islettes montrait, sortant d'un taillis bien
peigné, un petit édicule ionique baptisé le _Temple de la Nature_, qui
formait le pendant d'une vieille petite chapelle toute neuve, d'un faux
style gothique, appelée l'_Ermitage de la tendre Héloïse_. Dans une
troisième île plus petite, au sommet d'une grotte de rocaille, un petit
Cupidon, inscrivant le mot _Amour_ sur un cippe de marbre encadré de
lierre, complétait l'ensemble: la Nature, la Religion, l'Amour! En ces
dernières années, il ne restait plus de Cupidon qu'une jambe verdie par
la mousse, mais l'inscription était encore visible, ou plutôt les
inscriptions, car à un certain moment l'inscription _Amour_ fut grattée
et remplacée par _Philosophie_, laquelle ne triompha pas longtemps, car,
depuis 93 sans doute, le pauvre Cupidon, sans-culotte inconscient,
inscrivait gravement sur son cippe le mot _Civisme_!
Le château s'aperçoit derrière une rangée d'ifs taillés; c'est une très
simple bâtisse, une longue façade sans profondeur, avec un pavillon
central à fronton et deux pavillons d'angle un peu en avant-corps,
décorés de pilastres entre les hautes fenêtres à petits carreaux. Un
seul étage en grande partie mansardé et prenant une bonne partie des
combles.
En arrivant par le pont, on aperçoit, à travers le vitrage de la porte,
les verdures du parc de l'autre côté; et, le soir, quand, derrière les
massifs arrondis, derrière les peupliers des prés, le soleil se couche,
le château paraît transparent et illuminé du haut en bas; il redevient
presque jeune, presque gai, et perd pour un instant son aspect de maison
oubliée languissant dans les mélancolies de la vieillesse.
Voici le cadre; fermons un instant les yeux, et reportons-nous à cent
ans en arrière, quand tout cela était jeune, les ifs, les charmilles et
le château, alors que cet _Almanach des Muses_, dans toute la fraîcheur
de son papier, était lu sous ces ombrages par de jolis yeux et manié par
de gracieuses mains serties de dentelles. Les personnages, on les
devine, on les voit. Ce fut par un bel après-midi d'été, en juillet,
peut-être le 14, un mardi consacré dans le calendrier,--plaisanterie du
hasard,--à saint Bonaventure, sous cette charmille à présent vermoulue,
que commença le dialogue à coups de versiculets entre _Elle_ et _Lui_.
[Illustration:_l'Almanach des Muses 1789_]
Ils sont là tous les deux, _Elle_ allongée languissamment sur le banc de
bois, le col, légèrement décolleté, caressé par de petits éclats de
soleil et chatouillé par des bouquets de chèvrefeuille; _Lui_ assis à
quelque distance, l'air nerveux, et tapotant d'une main distraite sur la
table du jardin peinte en vert tendre.
[Illustration]
Piqué par l'ironie des reproches sans doute mérités, ceux-là seuls qui
touchent, il a pris l'_Almanach des Muses_, et, cherchant une réponse,
il n'a trouvé à souligner que ces deux pauvres vers d'un quatrain de M.
le marquis de Fulvy:
Ce doit être un bien triste voeu
Que le voeu de plaisanterie!
Contre cette accusation de gaieté, _Elle_, secouant tristement la tête,
a tout aussitôt protesté par ce vers pris dans une pièce du _Petit
Vieillard_, adressée
_A Monsieur ***_
_Qui me faisoit compliment sur ma prétendue gaieté_:
Je n'ai de la gaieté que comme on a la fièvre.
Et _Elle_ s'est levée d'un air de fierté offensée, et elle est rentrée
au château, tandis que _Lui_ restait sous la charmille, le sourcil
froncé, plus nerveux qu'avant et continuant machinalement à feuilleter
l'_Almanach des Muses_.
Mais ne pourrait-on trouver les noms de ces amoureux disputeurs,
compléter au moins les initiales S. de L.? Voici sur le département où
se trouve le centre usinier Beauval un volume de recherches historiques,
des _Mélanges d'histoire locale_.
Feuilletons ces _Mélanges_:
[Illustration]
«... Les Islettes sous Beauval... des fragments de poteries, des armes,
des médailles de l'époque gallo-romaine prouvent que les Romains ont eu
un établissement sur le territoire bordé par...» Passons... «Villa
mérovingienne, simple rendez-vous de chasse sous Charlemagne, les
Islettes furent ensuite fief dépendant de l'abbaye de... Le château fort
élevé au XIIIe siècle par les sires de Beauval, après avoir souffert
cinq ou six sièges, sacs ou incendies, tombait en ruine au siècle
dernier lorsque le dernier des Beauval vendit sa terre à M. de Ligneul,
un aimable homme, philosophe épicurien et quelque peu poète léger à la
Boufflers, qui s'empressa de jeter bas les restes du donjon pour
construire le château actuel et créer dans les prairies jusqu'alors
marécageuses le joli parc des Islettes. M. de Ligneul eut l'esprit de
mourir d'apoplexie au commencement de 1789, juste au moment où ses
douces habitudes eussent été fortement gênées par les circonstances; il
laissait peu de fortune; les Islettes échurent à une nièce, Mlle Sylvie
de Ligneul, qui épousa peu après M. de Coudray, officier dans
Bourgogne-Cavalerie.»
Restons en là; _Elle_, c'est Sylvie de Ligneul, et _Lui_, c'est le jeune
officier de Bourgogne-Cavalerie.
III
M. de Coudray quitte la charmille à son tour, laissant bien en vue sur
la table l'_Almanach des Muses_ ouvert à la page 127, où se trouve le
tendre distique suivant:
Oh! puisse dans tes yeux une larme rouler,
Qui brillera d'amour et n'osera couler!
[Illustration]
Il est parti; il s'égare mélancoliquement dans le parc et baisse la tête
en passant devant le triomphant Cupidon du temple de l'Amour.
Bourgogne-Cavalerie est bien ému; se peut-il, fier dragon, qu'un simple
trait de l'archer malin vous désarçonne ainsi et vous mette aussi
complètement l'âme à l'envers?--Il revient le coeur troublé vers la
charmille et sursaute en trouvant Sylvie en train de crayonner la
réponse:
Vous qui vantez l'amour fidèle,
Coeurs sensibles et généreux,
Venez admirer le modèle
D'un amour tendre et malheureux.
Et le dialogue reprend:
J'eus beau fuir, j'emportai le trait qui me déchire!
répond M. de Coudray, avouant ainsi des torts dont nous ne connaissons
pas le détail, mais qui sans doute ne parurent pas inexpiables, car
Sylvie s'attendrit bien vite, et elle souligne dans _Sophie abandonnée_,
chanson de M. Carnot, capitaine au corps royal du génie, les deux vers
suivants:
Loin de ta fidèle Sophie,
En vain, ingrat, tu cherches le bonheur...
Et de Coudray de s'écrier bien vite:
Et si tu l'aimas une fois,
Tu ne pourras plus aimer qu'elle!
Mais Sylvie soupire encore, un reste de tristesse au coeur:
Ah! peut-on être heureux lorsqu'on est infidèle?
Bourgogne-Cavalerie s'aventure alors, du moins il est permis de le
supposer, à presser la main de Sylvie, à baiser tendrement cette main
qui s'abandonne, il croit avoir ville prise, et il lui montre souligné
ce vers, commençant une petite pièce fort médiocre:
Je sais aimer, vous savez plaire...
Fausse manoeuvre; cette fadeur a soudain refroidi Sylvie, qui riposte
par ces deux vers légèrement modifiés au crayon, une véritable douche
d'eau froide pour le madrigalisant officier:
Non, Céladon perdroit et son temps et sa peine,
Ses plus longues amours vont jusqu'à la huitaine.
Bourgogne-Cavalerie repart en guerre:
Tu fuis l'amour, belle Thémire;
On n'échappe point à ses fers...
Mais Sylvie secoue la tête d'un air désenchanté; elle se souvient d'une
trahison, la pauvre Sylvie, et d'une ligne légèrement tremblée elle
souligne ces vers:
A l'amitié tu fis verser des larmes
Et gémir tendrement l'amour!
LUI.
De grâce, laisse-moi le tourment qui m'accable;
Oh! ton sensible coeur me reste impitoyable!
Aux mortelles langueurs d'un incurable amour
Laisse-moi me livrer jusqu'à mon dernier jour!
ELLE.
De ses destins l'homme se plaint sans cesse...
LUI.
Falloit-il l'adorer et la fuir pour toujours?
Eh! pouvois-je échapper au feu qui me dévore?
Ses attraits, sa douceur, ses précoces talents,
Et sa voix si touchante et ses regards brûlants...
Bourgogne-Cavalerie s'emballe, c'est lui qui devient brûlant; _Elle_
essaye de glisser encore un mot ironique:
De tout revers prompt à te consoler...
Évidemment, sur ce mot elle s'est levée pour quitter la charmille.
Peut-être quelque amie en villégiature aux Islettes, quelque parente,
quelque petite comtesse ou marquisette, est-elle venue déranger le duo
poétique par son babillage, ou bien peut-être tout simplement le soir
venait-il, le soleil commençant à baisser derrière les collines, une
brise plus fraîche agitait les hautes branches des arbres du parc et
ridait les eaux de la petite rivière au pied de la terrasse. Plus de
libellules, elles s'étaient cachées sous les grandes feuilles. Il
fallait rentrer aussi; Sylvie regagne le château.
[Illustration]
Dans le grand salon aux boiseries blanches, à trumeaux et dessus de
portes ornés de pastorales galantes à la Boucher, Sylvie, songeant
toujours à l'_Almanach des Muses_, suit d'une oreille distraite la
conversation. Il y a là quelques personnes, des amis de feu M. de
Ligneul, l'oncle épicurien de qui l'ombre tranquille plane encore sur
les Islettes, sa création. Une dame plaisante légèrement M. de Coudray
qui vient de rentrer et qu'elle appelle le Dragon transi, car il lui
paraît avoir perdu depuis peu ses allures cavalières de don Juan de
garnison; deux gentilshommes campagnards causent chasse et chevaux; une
petite baronne, Parisienne très élégante, en veste de gourgouran rose,
avec très large ceinture coquelicot, coiffée de cadenettes et d'un très
long catogan,--tout à fait un Debucourt,--explique à deux provinciales à
toilette un peu arriérée les beautés de la mode nouvelle, les redingotes
jaune citron à deux ou trois collets, les caracos, les négligés et les
demi-négligés, les nouveaux chapeaux en bateau renversé, ou aux trois
ordres, lorsqu'un parent de Sylvie, un gros homme fleuri, à ventre de
financier, un aimable vivant comme feu de Ligneul, se précipite
essoufflé dans le salon. Une lettre de Paris lui apporte de graves
nouvelles: la veille ou peut-être l'avant-veille, on a eu émeute,
bousculade et bataille dans Paris, les Parisiens ont fait du bruit au
Palais-Royal et enlevé la Bastille!
Il y a un mouvement de surprise, puis on raille le porteur de mauvaises
nouvelles sur sa mine défaite.
--Bah! quelque tapage, une petite sédition tout au plus, dit l'officier
de Bourgogne-Cavalerie, un orage de juillet qui passe vite; vienne une
fête, une dispute littéraire, un joli crime ou un opéra nouveau, la
girouette tournera, et les Parisiens ne songeront plus guère aux
émeutes.
Et le fil de la conversation se renoue dans le salon rasséréné.
[Illustration]
Sylvie a fait sans doute un peu de toilette pour le souper, car M. de
Coudray, revenu près d'elle, se penche au-dessus de son fauteuil et lui
souligne ces vers de l'Almanach:
Pour qui tous ces parfums, cette tresse élégante,
L'or qui luit sous l'azur de ta robe ondoyante?
Ici une lacune. Pas de réponse dans l'Almanach. Qu'a pu dire en prose
l'officier de Bourgogne-Cavalerie?
Sylvie ne paraît plus aussi farouche que sous la charmille. Les
mauvaises nouvelles venues de Paris lui ont peut-être fait confusément
penser qu'il fallait se hâter de saisir le bonheur qui passe... L'âme de
la belle s'est attendrie; elle montre à Lindor ce vers qui est presque
un aveu, elle le murmure tout bas peut-être, en laissant derrière son
fauteuil sa main dans celle de l'officier:
De quels doux souvenirs mon âme est attendrie!
Sur ce, coup de clairon de Bourgogne-Cavalerie:
Je ne sais pas encor si la jeune Hébé m'aime,
Mais ses yeux sont si doux quand nous nous regardons!...
Sylvie murmure:
... Au joug de l'hyménée
Parmi nous une belle est à peine enchaînée
Qu'elle prend un despote et non pas un époux.
--Non, proteste M. de Coudray:
Croyez-moi, changez de pensée
Prenez de plus doux sentiments!
Hallali. Le coeur de Sylvie qui, depuis le matin, parbleu, ne demandait
que la défaite, avoue ceci:
Il est d'heureux moments, des moments où le coeur
Est ouvert sans défense et n'attend qu'un vainqueur...
Et M. de Coudray, retroussant sa moustache en galant officier de
Bourgogne-Cavalerie, entonne la fanfare de triomphe:
Et quand on songe à s'embrasser,
Oh! qu'il est ennuyeux d'écrire!
Oh! oh! Halte là! Pas de suppositions aventurées. Ce roman vrai du
XVIIIe siècle est un roman honnête, l'_Almanach des Muses_ fut un
entremetteur matrimonial; les _Mélanges d'histoire locale_, déjà
consultés tout à l'heure, le constatent, M. de Coudray et Mlle Sylvie de
Ligneul se marièrent aux Islettes vers le milieu de cette belle année
1789.
[Illustration]
La phrase finale et naïve des anciens contes peut-elle leur être
appliquée? Furent-ils heureux et eurent-ils beaucoup d'enfants? Sans nul
doute, l'avenir devait leur tenir en réserve de longues années de joies
paisibles et douces; ils avaient l'amour, la jeunesse, la beauté, une
honnête fortune, une habitation charmante, les beaux ombrages des
Islettes,... le bonheur, enfin!
Cupidon, sur son autel en rocaille, devait sourire et se préparer à
rayer le mot _Philosophie_ pour rétablir l'invocation primitive:
_Amour!_
IV
Ouvrons encore les _Mélanges d'histoire locale_, et voyons ce qu'il y
avait sur le livre du destin pour chacun des deux époux:
«... Pendant la période révolutionnaire, les Islettes eurent une
existence agitée. Les nouveaux propriétaires s'y calfeutrèrent pour
laisser passer l'orage, mais le tonnerre les atteignit. M. de Coudray,
qui avait donné sa démission d'officier, paraît s'être jeté bientôt, et
vigoureusement, dans le mouvement contre-révolutionnaire; blessé au 10
août, menacé d'arrestation, il resta quelque temps caché aux Islettes
auprès de sa femme, puis passa en Angleterre, d'où il gagna la Vendée.
Pris à l'attaque du château de Pornic, il fut, quatre jours après,
guillotiné à Nantes, dans une fournée de Vendéens, et Mme de Coudray,
restée aux Islettes, faillit avoir le même sort. Arrêtée sur la
dénonciation d'un comité, accusée de détenir aux Islettes un dépôt
d'armes, les perquisitionneurs ayant mis la main sur les fusils de
chasse de M. de Coudray, elle fut, heureusement pour elle, oubliée
quelques mois dans la prison de Beauval et ne partit à Paris, avec un
convoi de Carmélites, qu'à la veille même de Thermidor.
Délivrée mais complètement ruinée, elle revint s'enfermer aux Islettes
qu'elle quitta en 1809 pour se remarier à un magistrat de la ville, M.
F... Elle mourut plus qu'octogénaire, vers 1860...»
[Illustration]
Mme F...!--Ainsi la Sylvie de Ligneul de l'_Almanach des Muses_, c'était
la vieille Mme F... entrevue aux jours d'enfance dans les rues de
Beauval, une petite vieille mince et frêle qui se faisait, le dimanche,
rouler à l'église dans une vinaigrette par un Caleb presque également
vénérable! La vieille dame dans son antique véhicule, espèce de chaise à
porteurs montée sur roues, était une des curiosités de la ville; sa
figure encore rose et peu ridée, impassible, figée dans une expression
de distraction dédaigneuse, encadrée avec une sorte de coquetterie de
dentelles et d'épaisses boucles blanches, apparaissait aux gens de
Beauval, à travers le carreau de la vinaigrette, comme la
personnification d'un passé fabuleusement lointain.
Avait-elle dû penser à Bourgogne-Cavalerie au doux temps de sa jeunesse,
rêver aux ombrages des Islettes, pendant sa longue vie, aux côtés d'un
vieux magistrat rigide, dans sa vieille maison étroite et froide plantée
au fond d'une ruelle solitaire, aux grands murs moisis!
Pauvre Bourgogne-Cavalerie! pauvre Sylvie!
Ainsi le souffle du destin avait brutalement balayé leurs rêves; ils
avaient été pris, les deux amoureux, par la tempête formidable et roulés
dans la grande catastrophe faite de millions de catastrophes
particulières. Le pimpant officier de 1789, en quittant les Islettes
pour se lancer dans la chouannerie, emporta l'_Almanach des Muses_, en
souvenir des jours heureux, et, jusqu'au voyage final, de Pornic aux
rues sanglantes de Nantes, il relut sans doute bien souvent, avec un
amer sourire aux lèvres en songeant aux douces heures passées sous la
charmille à côté de Sylvie, les poésies légères, les pastorales et les
madrigaux d'avant le déluge.
[Illustration]
Les Islettes, divisées en une quinzaine de lots, ne sont plus les
Islettes; le château contient les bureaux, et l'habitation d'un gros
manufacturier, qui de la charmille surveille les cheminées de son usine
noircissant l'azur à 500 mètres au delà. Le parc bouleversé, coupé en
tranches égales, en jardins carrés et niaisement combinés, contient deux
belles rangées de maisons bien régulières, des cubes d'un bourgeoisisme
effréné, avec des boules de verre devant les portes et des statuettes de
galants jardiniers en zinc. Disparu, le temple de la Nature! écroulé
définitivement, le petit Amour rococo! finies, les Islettes!
Et toi, pauvre _Almanach des Muses_, qui, du salon des Islettes, en
passant par les plaines de la Vendée guerroyante et par les sinistres
prisons de Nantes, t'en vins échouer dans la boîte à 12 sous des quais,
repose en paix maintenant chez un ami, à l'abri pour le plus longtemps
possible, je l'espère, dans un bon coin, sur le rayon le plus tranquille
et le plus poétique de la bibliothèque.
[Illustration]
L'HÉRITAGE SIGISMOND
LUTTES HOMÉRIQUES D'UN VRAI BIBLIOFOL
[Illustration]
CONTES POUR LES BIBLIOPHILES
L'HÉRITAGE SIGISMOND
LUTTES HOMÉRIQUES
D'UN VRAI BIBLIOFOL
«Ah! le gredin! ah! le misérable! ah! le pendard!»
De qui pouvait ainsi parler M. Raoul Guillemard, l'aimable et très
illustre bibliophile, sinon de son ami Jules Sigismond, bibliophile non
moins aimable et non moins illustre, devenu, hélas! trop prématurément
feu Jules Sigismond.--C'était bien de défunt Sigismond, parbleu!
Celui-ci d'ailleurs n'avait jamais, à l'heureux temps de son séjour
ici-bas, parlé de son ami autrement qu'en ces termes: Ce petit intrigant
de Guillemard, mon ami,... cet affreux roublard de Guillemard!
Ah! c'est qu'ils avaient brûlé des mêmes feux pour les mêmes divinités
reliées en vélin estampé ou en vieux maroquin, soupiré sous la dentelle
des mêmes livres rares, des mêmes éditions étonnantes et introuvables,
c'est qu'ils avaient tourné autour du même «exemplaire unique relié aux
armes de François Ier, Mazarin, ou Mme de Pompadour», des mêmes
incunables ou princeps, c'est encore qu'ils avaient creusé des mines aux
approches de certains livres adorés de loin pendant des ans et des ans,
ouvert des sapes, donné des assauts, c'est qu'ils s'étaient enfin livré
de furieux combats au billet bleu, c'est que l'un avait souvent infligé
à l'autre de cruelles défaites ou que celui-ci avait forcé celui-là à
remporter des vestes mémorables!--Rien ne lie autant que la rivalité.
Guillemard et Sigismond s'étaient rencontrés chaque jour pendant vingt
ans aux mêmes bons endroits, ils avaient même parfois, au feu des
enchères, poussé la familiarité jusqu'au tutoiement; mais toujours, pour
l'aimable Guillemard, son rival était resté ce gredin de Sigismond, sauf
toutefois depuis les derniers six mois.
Car l'aimable bibliophile Sigismond venait de trépasser, il y avait
environ un semestre, abandonnant douloureusement sur cette terre son
incomparable bibliothèque; il était devenu simplement «cet animal de
Sigismond».
M. Guillemard consultait tous les jours le calendrier.--Comment, voilà
six mois que mon ami est relié en chêne et l'on n'annonce pas encore _sa
vente_?... Voilà des héritiers bien négligents! A quoi pensent-ils donc,
ces Iroquois?
C'était dans une antique maison de Pontoise, à neuf lieues de Paris,
qu'en son vivant M. Sigismond avait enfermé,--tel un barbon jaloux et
précautionneux, sa femme superbe et enviée,--sa richissime bibliothèque,
c'était là qu'il avait vécu, palpant et caressant ses merveilles
préférées, savourant la joie de ses trouvailles, décrivant, cataloguant
ses exemplaires surprenants avec des recherches d'épithètes ardentes qui
allaient jusqu'à exprimer le délire et la pâmoison!
Or Raoul Guillemard, impatienté de ne pas entendre parler de vente,
avait pris un parti décisif. Ne pouvant s'avancer lui-même, il avait
envoyé son homme d'affaires proposer aux hoirs de Sigismond l'achat en
bloc de la bibliothèque, et cet homme d'affaires lui apprenait, nouvelle
funeste et inattendue, que M. Sigismond avait, par testament notarié
environné des plus minutieuses précautions, pris des dispositions
défendant, sous quelque condition que ce fût, la vente de cette
bibliothèque.
Ah! qu'il était compréhensible, l'accès de fureur de M. Guillemard.
Est-il un bibliophile qui, se mettant à sa place, ne se sente sur
l'heure disposé à faire chorus avec lui?
«Le scélérat! le brigand!
--En un mot, monsieur, répéta l'homme d'affaires quand son client eut
expectoré sa colère, M. Sigismond a tout prévu, il a accumulé les
obstacles contre la dispersion de ses livres; ils resteront dans sa
vieille maison, tous rangés sur ses tablettes, sans qu'il soit possible
d'en distraire un seul! C'est sa volonté expresse! Mais attendez et
consolez-vous.
--Il n'y a pas de consolation possible!
[Illustration: Le dict de gras et de maigre]
--Si, écoutez!... Par un codicille à son testament, il a décidé que tous
les ans, à l'anniversaire de sa naissance, quelques amis, confrères en
bibliomanie,--il a mis le mot, ce n'est pas moi,--auraient le droit de
passer douze heures dans la bibliothèque, de remuer et feuilleter les
livres, à la charge de se laisser consciencieusement fouiller à l'entrée
et à la sortie... et vous êtes du nombre des élus, le premier sur la
liste, même!
--Le misérable! Il veut me tuer ou me pousser au crime! Ainsi il
accapare encore au delà de la tombe! Et après avoir, pendant trois cent
soixante-quatre jours et trois cent soixante-quatre nuits rêvé à ses
merveilles, j'irai douze heures durant surexciter mes convoitises,
brûler mon sang et ronger mon âme, à regarder ses livres... Comme il
rira, le monstre, au fond de son emboîtage! comme il rira! car il sait
que, malgré mes résolutions, je ne pourrai résister, et que j'irai,
subissant avec platitude ses humiliantes conditions... Mais ne
trouverai-je pas un moyen de les avoir en dépit de lui-même, ses livres!
ses fameux livres!
L'homme d'affaires secoua la tête.
«Mais vous ne savez donc pas ce qu'il possédait? s'écria furieusement
Guillemard, en secouant comme un prunier son homme d'affaires ahuri...
Vous ne le savez donc pas?--Il avait Tout, d'abord, mais mieux que ça,
il conservait, parmi les manuscrits et les incunables les plus précieux,
le premier incunable imprimé bien avant Gutenberg: _le Dict de gras et
de maigre_, planches gravées en bois au criblé et planches de texte,
entendez-vous? et daté: Leyde, 1405! Merveille unique, découverte en
parfait état, en dépeçant une reliure de Bible du XVIe siècle.
[Illustration: Saulce de trahison. prend lard comme pour Tourifas coupe
en des menus. mets en la poele auec grand foison dognon pain grille uin
rouge et sucre. pour Galimafree]
«... Et Sigismond possédait aussi le premier Gutenberg, le premier livre
imprimé en caractères mobiles, livre inconnu et introuvé avant lui, qui
reporte l'ouverture de l'atelier de Strasbourg en 1438; une
_Apocalypse_, avec date et signature, de quoi terrasser tous les doutes
et toutes les négations... Comprenez-vous, un Gutenberg de 1438! Ah! que
ne donnerais-je pas pour posséder cet unique et miraculeux Gutenberg de
1438, tout! tout! dix ans, quinze ans de ma vie!
[Illustration: La Dame des IIII fils Aymon. m cccc lxviii]
--Permettez...
--Mais votre vie elle-même tout entière! Et ce serait pour rien! Un
Gutenberg en parfait état, avec figures et grandes lettres enluminées à
la main pour imiter les manuscrits, avec reliure en bois et vetuyau
sanguin orné de gros clous dorés sur le plat!--Ce gredin de Sigismond
gardait ça sous le boisseau; moi je ferais éclater la bombe.--1438!
Entendez-vous, messieurs les Bibliographes, 1438!--Tous vos systèmes
rasés! Nous sommes loin de la Bible de 1455!... Et _le Maistre-Queux du
Louvre_, livre de cuisine imprimé à Paris en 1467, provenant de la
Bibliothèque du Louvre, bien qu'oublié sur les inventaires sans doute
parce qu'il était de service à la cuisine! Et l'_Arrière-Ban des
Damoiselles_, ouvrage satirique avec nombreuses figures sur bois du
miniaturiste Jehan Fouquet, gravées par Philippe Pigouchet et
enluminées, estampes élégantes et railleuses où défilent toutes les
femmes, depuis la duchesse jusqu'à la chambrière, à la date de 1469!--Et
_la Dame des quatre fils Aymon_, le premier roman populaire, imprimé sur
vrai papier à chandelle, exemplaire unique, froissé, déchiré, sali et
maculé, Paris, 1468! Ainsi les trois premiers livres à dates certaines
imprimés à Paris sont un roman, un livre satirique sur les femmes et un
manuel de cuisine! Tout Paris se rencontre déjà dans cette trinité, les
livres de dévotion ne viennent qu'après! Quand je posséderai ces trois
livres...
[Illustration: Le Desbat de gente Pucelle et de folle Pucelle]
--Mais, essaya de dire l'homme d'affaires, vous ne les posséderez pas.
--... J'écrirai un volume là-dessus! Joli thème, hein! Voici dans l'oeuf
notre littérature et nos moeurs, voici déjà, au milieu du XVe siècle,
notre Paris galant, frivole, artiste, romanesque, gourmand, etc.--Et ce
Sigismond qui cachait bêtement ce trésor! Et ses autres merveilles: _la
Petite chronique de Guyot Marchand, 1483_, avec figures retouchées en
miniatures, _le Débat de gente Pucelle et de folle Pucelle_, chez Robin
Chaillot, 1480, _les Fruits du péché_, Antoine Vérard, 1489! Et
l'introuvable _Gargantua_, princeps de Lyon, 1531! Et ses Alde Manuce,
ses Elzevier, ses Estienne!... Mais je veux surtout mes trois premiers
livres typographiques, de Paris... entendez-vous, je les veux!
Retournez, doublez mon offre s'il le faut!... Vite! ne perdez pas une
seconde!
[Illustration: Les fruicts du Pesche. 1489]
--Mais vous ne les aurez pas, vous ne pouvez les avoir! gémit l'homme
d'affaires, se dégageant des mains de Raoul Guillemard et reculant
jusqu'au bout de la pièce pour avoir la faculté de fouiller dans sa
poche, tenez, regardez, j'ai copie du testament de M. Sigismond: _Je
lègue à Mlle Éléonore-Stéphanie-Pulchérie Sigismond, ma cousine, etc.,
etc., à la condition expresse de_...»
Il ne put continuer. Le sympathique bibliophile Raoul Guillemard venait
de bondir, exultant, affolé:
«Une demoiselle! Sa légataire est une demoiselle! Et vous ne le disiez
pas tout de suite, au lieu de m'ennuyer avec vos: «Tu ne l'auras pas!»
J'aurai, au contraire, tout est sauvé! _L'Arrière-Ban des Damoiselles_,
_le Gutenberg de 1438_, _l'Incunable de 1405_, je les aurai tous!... Je
les épouse, j'épouse Mlle Éléonore Sigismond!
[Illustration: _La vie tres horrificque du Grand Gargantua_
Lyon 1531.]
--Attendez! cria l'homme d'affaires.
--Encore! mais vous n'êtes donc mon homme d'affaires que pour m'accabler
de tracas, pour m'assommer de contradictions, me noyer sous les
contrariétés?--J'épouse! Ce gredin de Sigismond ne l'a pas défendu,
j'espère?
--Écoutez-moi... il ne l'a pas défendu, mais Mlle Éléonore Sigismond a
cinquante-huit ans!»
Raoul ne broncha pas une seconde.
«Ah çà, mais! s'écria-t-il, vous figurez-vous, monsieur, que je songe au
mariage par dépravation?... Comme tous ces farceurs qui n'épousent que
parce que la fiancée est jolie, parce qu'elle est charmante, gracieuse,
langoureuse même! Concupiscence très blâmable! Appétit de la chair!
Goûts luxurieux!... Fi!... Qu'est-ce que la femme? Une édition d'Ève,
plus ou moins conservée...
--Soit... mais la reliure?
--Reliée en plus ou moins soyeux et chatoyant satin, si vous voulez!
Donc chassez loin de vous toutes vos impures et mièvres idées de
galanterie. Éléonore Sigismond a cinquante-huit ans, j'en ai
quarante-neuf, c'est parfait... Quelle chance que je ne sois pas marié,
je l'ai échappé belle! Voyons, à quelle heure le train pour Pontoise?
Vous allez courir faire ma demande en mariage... cette pauvre
Éléonore!--Dites-moi, en douze ou quinze jours on peut être marié,
n'est-ce pas?
--Mais vous n'y songez pas!... Je l'ai vue, votre Éléonore, c'est une
véritable haridelle, sèche comme une vieille planche mal rabotée...
--Partez donc! dépêchez-vous!
--Ridée comme une pomme de reinette, ravinée par le temps, un monstre!
--Oh!
--Mais elle a une perruque et un râtelier! elle a le nez crochu et sur
les joues trois verrues ornées de touffes de crins durs...
--Est-ce vous qui devez l'épouser, vieux débauché? Partez donc, ou
plutôt non, j'y vais moi-même! Nous disons: Mlle Éléonore Sigismond, à
Pontoise, rue du Val-d'Amour, 77... J'y vole!»
II
Le chargé d'affaires du sympathique bibliophile n'avait pas flatté le
portrait de Mlle Éléonore Sigismond, mais ce portrait était presque
exact. M. Raoul Guillemard aurait pu s'en convaincre du premier coup
d'oeil quand il entra dans le salon de la demoiselle à Pontoise, s'il
avait eu des yeux pour la regarder. Mais ses yeux et son âme s'étaient
tournés tout de suite vers un deuxième corps de logis qu'à travers les
rideaux des fenêtres il apercevait de l'autre côté d'une large cour aux
pavés encadrés d'herbe. C'était là. C'était dans ce grand bâtiment,
vieux d'un siècle ou deux, que le bibliotaphe Sigismond avait caché et
enterré ses livres! _l'Incunable de 1405_, _le Gutenberg de 1438_,
_l'Arrière-Ban des Damoiselles_, ils étaient là, tous! Et il n'y pouvait
toucher!
Cette pensée douloureuse enraya légèrement son éloquence et obscurcit le
discours qu'il tint à Mlle Éléonore Sigismond. Celle-ci prit d'abord le
sympathique Guillemard pour un mendiant à domicile en train de lui
dépeindre ses malheurs; puis, considérant que ce monsieur en habit était
bien vêtu pour un quémandeur, elle le somma de s'expliquer plus
clairement.
[Illustration]
Pauvre demoiselle Sigismond, elle ne s'attendait pas à la secousse. Elle
comprit enfin, car tout à coup ses pommettes sculptées au couteau
rougirent, son grand nez se colora et les crins des trois verrues semées
sur son gracieux visage se hérissèrent brusquement sous le coup d'une
stupeur violente. Alors, avec une sorte de gloussement étouffé, elle se
leva de sa chaise en portant la main sur son corsage comme pour
comprimer les battements de son coeur.