flotte d’inauguration. Le soir du 16, après avoir reçu l’Impératrice et
les étrangers, je m’entends avec le capitaine du port, officier de
marine très-distingué, M. Pointel, que la mort nous a enlevé depuis;
nous avions tout organisé, quand, à minuit, on m’annonce qu’une frégate
égyptienne s’est échouée à trente kilomètres de Port-Saïd, au milieu des
eaux, c’est-à-dire que, placée en travers, elle était montée sur une des
berges, et barrait le passage. Aussitôt je fis réunir les moyens
nécessaires pour la déséchouer; un bateau à vapeur fut expédié avec des
hommes et les moyens nécessaires à l’opération. Ils reviennent à deux
heures et demie du matin, disant qu’il est impossible de faire bouger la
frégate. Messieurs, il faut avoir confiance, en ce monde, sans quoi l’on
ne peut rien faire. (_Très-bien, très-bien._) Je ne voulus rien changer
au programme du lendemain. Logiquement j’avais tort, mais les faits ont
prouvé que j’avais raison. (_Nouvelles marques d’approbation._) Ne
soyons pas doctrinaires... cela ne vaut rien ni en affaires ni en
politique. (_Très-bien, très-bien. Applaudissements redoublés._)
A 3 heures du matin, le vice-roi qui était parti pour Ismaïlia, afin d’y
recevoir les souverains et les princes, apprenant l’échouage de la
frégate, était revenu en toute hâte; en passant, il avait fait faire des
efforts inutiles pour soulever la frégate; il m’appela à bord de son
bateau, et je le trouvai dans une vive inquiétude, car les moments
étaient comptés. Si nous avions remis l’inauguration seulement au
lendemain, qu’aurait-on dit? Des dépêches commandées de Paris publiaient
déjà que tout était perdu.
Des secours puissants furent mis à la disposition du Prince, qui emmena
avec lui un millier de marins de son escadre. Nous convînmes qu’il y
avait trois moyens à employer: chercher d’abord à ramener le bâtiment
dans le milieu du chenal, ou le coller sur les berges, et si ces deux
moyens échouent, il y en a un troisième... Nous nous regardâmes en face,
les yeux dans les yeux... «Le faire sauter! s’écria le Prince.--Oui,
oui, c’est cela, ce sera magnifique!» Et je l’embrassai. (_Salve
d’applaudissements._) «Mais au moins, ajouta le khédive en souriant,
attendrez-vous que j’aie enlevé ma frégate, et que je vous aie annoncé
que le passage est libre.» Je ne voulus pas même accorder ce répit.
(_Rires approbatifs._) Le lendemain matin, j’arrivai à bord de
_l’Aigle_, sans parler de l’accident à personne, comme bien vous le
pensez.
La flotte se mit en marche, et ce ne fut que cinq minutes avant
d’arriver à l’endroit de l’échouement, qu’un amiral égyptien monté sur
un petit bateau à vapeur nous fit signe que le canal était dégagé.
(_Bravo!_) Lorsque nous arrivâmes à Kantara, qui est à 34 kilomètres de
Port-Saïd, _le Latif_ pavoisé nous salua de ses canons, et tout le monde
fut enchanté de l’attention qu’on avait eue de placer ainsi cette grande
frégate au passage de la flotte d’inauguration. (_Rires et
applaudissements._) Arrivée à Ismaïlia, l’Impératrice me raconta que
pendant toute la durée du voyage elle avait eu comme un cercle de fer
autour de la tête, parce que, à chaque instant, elle croyait voir
_l’Aigle_ s’arrêter, l’honneur du drapeau français compromis et le fruit
de tous nos travaux perdu. (_Sensation._) Suffoquée par son émotion,
elle dut quitter la table, et nous l’entendîmes éclater en sanglots,
sanglots qui lui font honneur, car c’était le patriotisme français qui
débordait de son cœur. (_Applaudissements._)
Nous avions passé sans difficulté sur le rocher du Sérapeum, et ce qui
me fit un grand plaisir, c’est qu’au moment de le franchir, des ouvriers
qui étaient près de là, regardant si nous touchions au plafond du canal,
avaient exprimé leurs transports de joie par un geste qu’aucune
expression ne peut rendre. (_Ici M. de Lesseps excite, en imitant le
geste de ces ouvriers, les applaudissements de toute la salle._)
Il faut dire que depuis le commencement du travail, il n’y a pas un
gardien de tente qui ne se soit cru un agent de la civilisation. C’est
ce qui nous a fait réussir. (_Très-bien! très-bien!_)
Le passage s’est effectué à merveille. 130 bâtiments ont inauguré
l’ouverture du canal, et depuis ce jour il n’y a pas eu d’interruption
dans le trajet. Désormais le canal est ouvert à tous les bâtiments, quel
que soit leur tirant d’eau.
La navigation à vapeur voit s’ouvrir devant elle, non-seulement
l’Arabie, la Chine, la Cochinchine, le Japon et les îles Philippines,
mais encore la côte orientale de l’Afrique qui offre de si merveilleuses
ressources au commerce, à cause de ses rivières et de ses fleuves. On y
a découvert des mines de charbons très-riches. Du Japon, jusqu’à San
Francisco, des multitudes d’archipels répandus sur deux mille lieues de
l’océan Pacifique appellent la colonisation, non des gouvernements, mais
de l’initiative individuelle.
A l’exemple de nos anciens cadets de famille qui ont conquis le Canada,
la Louisiane, les Indes, que les jeunes gens d’aujourd’hui, au lieu de
végéter dans l’oisiveté ou de suivre des carrières qui ne les mènent à
rien de bon, aillent féconder de nouvelles _Iles de France_!
Que rien ne les décourage! l’esprit d’initiative et de persévérance
appartient à notre nation plus qu’à toute autre. (_Applaudissements._)
Mesdames et messieurs, je vous remercie de votre bienveillance, et
j’espère que vous ferez des vœux afin que le canal réussisse pour ses
actionnaires, comme il a réussi pour la science et pour l’honneur de la
France.
_M. de Lesseps est salué par des applaudissements redoublés et
l’Assemblée se sépare vivement impressionnée._
PARIS--IMPRIMERIE GÉNÉRALE DE CH. LAHURE
Rue de Fleurus, 9