parce que vous y prenez autant de part que moi. Il est certain que si
votre bienveillance n’était là pour me soutenir, je parlerais avec moins
d’aisance que je ne le fais devant vous. Je vous parle comme à des amis.
(_Applaudissements._)
Nous sommes arrivés au moment où la Compagnie est constituée
financièrement. Le Conseil d’administration envoie une commission
prendre possession des terrains. Nous nous présentons avec un exposé
adressé au vice-roi, que les difficultés continuellement suscitées
depuis la formation de la Société avaient poussé à bout, à ce point
qu’il ne voulait plus nous entendre, et ne nous accordait que les
audiences les plus courtes possibles. Pour lui donner connaissance de
notre lettre, il fallut la mettre sur un fauteuil et la reprendre afin
qu’il n’eût pas l’air d’avoir reçu notification de l’existence de la
Compagnie. Comme je savais qu’au fond nous pouvions compter sur lui,
nous restions toujours dans une extrême réserve. Nous partîmes pour le
Caire, et lui pour la haute Égypte. Un jour il apprend que j’avais
besoin de me rendre au Caire où il se trouvait; aussitôt il fait monter
son neveu, le vice-roi actuel, et son frère, en wagon avec lui, et
presse tellement la marche du train que son frère lui dit: «Monseigneur,
nous courons plus de danger sur ce chemin de fer qu’avec M. de Lesseps.»
(_On rit._)
Sans me comparer à Moïse, une chose m’étonnait, étant jeune, quand je
lisais la Bible. On y voit, en effet, qu’il entrait chez Pharaon, le
reprenait, le menaçait. Comment se fait-il, me demandais-je, qu’un si
grand souverain ne mette pas ce gaillard-là à la porte, ou même qu’il le
laisse s’approcher de lui? (_Nouveaux rires._) Voici pourquoi. En
Orient, lorsqu’un prince a connu quelqu’un pendant son enfance, il ne
peut pas lui interdire le seuil de sa maison. Aussi le vice-roi
prenait-il le parti de s’en aller. Pendant longtemps, lorsque les
difficultés surgissaient de toutes parts, rien ne l’ennuyait plus que de
parler du canal; il me demandait de rester plusieurs semaines sans le
voir; il disait à tout le monde de ne me rien accorder, pendant que sous
main il permettait de me venir en aide. Ainsi, dans un campement où l’on
nous refusait l’eau, un de nos ingénieurs ne put en obtenir qu’en
menaçant de son pistolet le chef de barque intimidé. Devant ses
ministres, le vice-roi s’indigna de cette conduite, qu’il approuvait,
j’en suis certain. En public, il disait qu’il m’avait retiré son amitié;
qu’il défendait de nous secourir, etc. Un jour, en plein Conseil, il
venait de faire une sortie de ce genre; tout le monde avait quitté la
salle, lorsque, dans un coin, le vice-roi aperçut le gouverneur de la
ville. «Que fais-tu là? lui demanda-t-il; n’as-tu pas entendu ce que
j’ai ordonné?--Pardon, monseigneur, mais Votre Altesse l’a fait avec
tant de violence qu’il est impossible que ce soit sa pensée.--Tu m’as
compris, dit le vice-roi; va-t’en, mais prends garde que si tu laisses
soupçonner que j’ai pu t’autoriser à aider Lesseps, tu auras affaire à
moi.» (_Rires et applaudissements._)
Aussi, dès le lendemain, j’eus l’audace, du moins aux yeux du public, de
faire chercher parmi les Européens les gens du pays qui étaient disposés
à entrer à notre service. On avait chassé de nos chantiers tous les
indigènes; il ne nous était resté que des Français. Ils sont toujours
solides au poste, nos compatriotes! Sans eux, je n’aurais pas fait le
canal qui est bien l’œuvre de leur science et de leur énergie. (_Vifs
applaudissements!_)--Ce jour-là, je louai pour 1200 francs par jour un
bateau à vapeur qui dépendait du gouvernement; j’y embarquai des gens de
toute espèce au nombre de deux cents; je me mis à leur tête, et la
police ne nous demanda pas nos papiers. En quittant le port, je n’avais
pas osé réclamer un bulletin de santé, ne voulant pas me mettre à dos
l’absolutisme sanitaire. Depuis la fameuse peste de Marseille, en 1750,
on prend toutes sortes de moyens pour se garantir d’un mal qui arrive
bien rarement et que les quarantaines n’empêchent jamais, lorsqu’il doit
venir; on s’entoure de précautions parfaitement inutiles et qui nuisent
au commerce. (_Marques d’approbation._) C’est ainsi que le premier
bateau des Messageries impériales qui vient d’arriver des Indes par le
canal a été retenu cinq jours à Marseille.
A Damiette, je trouve un garde que j’emmène. «Et si je perds ma place?
me demande-t-il.--Je t’en donnerai une autre,» lui dis-je. (_Rires
approbatifs._) Il vient avec moi chez le gouverneur, qui, m’apprend-on,
est au lit. C’est bon! puisqu’il n’y a pas de gouverneur, nous sommes
maîtres de la ville (_nouveaux rires d’approbation_); nous prenons des
provisions et nous retournons à bord sur un canot. Quelques jours après,
j’interroge le gouverneur sur la maladie grave qui le retenait au lit
quand j’avais voulu le voir. Voici ce qu’il en est, me répondit-il:
«J’avais envoyé une dépêche télégraphique au vice-roi pour l’informer
que tu avais ramassé des hommes et réuni des provisions, pour les amener
à Port-Saïd, et je demandai des instructions. «Imbécile! me répondit le
vice-roi, ce n’est pas ainsi qu’on écrit _Saïd_!» Quand j’ai vu que la
solution était si peu claire, afin de couper court à toute difficulté,
je me suis mis au lit.» (_Hilarité._)
Je reviens au départ du Caire de la Commission administrative chargée de
prendre possession du terrain de l’isthme. On alla demander au chef des
chameliers du Caire une centaine de chameaux. Il prétendit qu’il n’en
avait pas. Lorsqu’on m’apporta cette nouvelle, j’étais occupé à exhorter
mes compagnons à la patience envers les Arabes... J’interromps mon
discours; je vais trouver dans ma chambre le chef chamelier, je lui fais
une telle peur qu’il se jette à genoux et me promet tout ce que je veux.
Je l’emmène devant le gouverneur et je lui fais donner l’ordre de former
notre caravane.
Nous arrivons au dernier village qu’on rencontre avant de quitter la
basse Égypte. Pendant que mes compagnons étaient partis pour la chasse,
on m’apprend qu’un officier de la police du Caire, homme qui nous
suivait depuis plusieurs jours, s’était emparé de quelques-uns de nos
chameliers et les avait emprisonnés la corde au cou.
Immédiatement je me rends vers lui, et en pleine place publique, après
lui avoir demandé ses ordres qu’il ne put me montrer, je le traitai de
façon à montrer à la population que j’étais au-dessus de lui. En Orient,
il faut être le marteau ou l’enclume. Les jeunes gens du village et
surtout les femmes se précipitèrent, avec de grandes clameurs, du côté
de la prison, et ouvrirent les portes aux prisonniers qui reçurent
chacun une guinée de 25 francs en indemnité du traitement qu’ils avaient
subi. (_Très-bien! très-bien!_)
Notre dernière station, avant de nous enfoncer dans le désert, était
proche de Koreïn, sur la route de Syrie, où les philosophes grecs, les
patriarches, de grands conquérants, la sainte famille et Napoléon Ier
ont passé. Quelques-uns de nos hommes vont demander de l’eau et du lait.
On leur répond qu’il n’y en a point. La vérité était, comme je le
savais, que l’officier de la police du Caire, qui continuait à nous
suivre, avait excité les habitants du village à nous refuser tous les
approvisionnements. Je fais venir les principaux de la localité sous ma
tente. En ce moment nous courions un grand danger, car on annonçait à
Alexandrie que nous avions été assassinés et massacrés par les Arabes.
Je n’en savais rien. Cependant j’eus la précaution de donner à entendre
à mes visiteurs que je n’étais pas homme à me laisser toucher
impunément. Là-dessus, après le café, je leur montre un revolver que
j’avais dans mes bagages, contrairement à mes habitudes et pour en faire
cadeau. Je fais ranger six bouteilles vides à une certaine distance, et
des six coups de mon revolver je les brise, à la grande stupéfaction de
mes hôtes. «Sachez bien, leur dis-je, que nous sommes vingt dans ma
bande et que je suis le plus mauvais tireur de tous. Nous entrons dans
le désert, où tout point noir sera pour nous une gazelle.» Personne
n’est venu déranger notre voyage; nous l’avons fait en toute
tranquillité. Nous avons pris possession du terrain et donné le premier
coup de pioche à Port-Saïd, au grand émoi de lord Palmerston.
En arrivant à Suez, le gouverneur de la ville, accompagné du chef de
police que j’avais mis à la raison, me fit ses excuses.
Le vice-roi avait promis de nous donner 20 000 hommes; mais en 1861 il
fut si tourmenté, il y eut dans la diplomatie une telle animosité, qu’il
me pria, et avec une certaine raison, de ne pas l’obliger à tenir ses
engagements. Je lui conseillai moi-même d’user d’une grande prudence.
C’est alors que je fis un voyage chez mes amis les Philistins,
population de travailleurs solides et vigoureux, puisque Samson en
était. (_On rit._) Comme ils tiennent toutes les plaines depuis les
confins de l’Égypte jusqu’aux montagnes de Jérusalem, ils ont toujours
été l’effroi des voyageurs. Pourtant, il arrive souvent que les hommes,
ainsi que les chevaux, ne sont méchants que parce qu’ils ont peur.
(_Rires._) Si vous leur apparaissez tout armés, ils vous tueront dans la
crainte que vous ne vouliez les tuer. C’est bien naturel. Je cheminais à
dromadaire, accompagné seulement de deux personnes; en parcourant les
dunes de Katieh, qui ont 30 ou 40 lieues de longueur, avec des hauteurs
de 4 ou 500 pieds composées de sables extrêmement fins, nous nous
égarâmes.
En poussant ma monture en avant de nos compagnons, je remarquai du côté
de la plaine une route qui me parut être la route de Syrie. Je criai à
mes compagnons, qui me suivaient à distance, de venir vers moi. A ma
voix, quatre hommes armés de sabres et de pistolets sortent d’un bois où
ils étaient embusqués, jettent leurs manteaux et se précipitent vers
nous.
J’étais sur une hauteur. «Eh bien! mes amis, leur demandai-je, pourquoi
accourez-vous si vite?
--Nous pensions, me dirent-ils, que tu étais égaré, et nous venions te
secourir, parce que si la nuit te surprenait au milieu de ces dunes, il
y aurait grand danger.»
Peut-être ces gens étaient-ils là pour détrousser les passants. (_On
rit._) Mais ils me croyaient en danger, ils vinrent à mon aide, comme
leur religion les y oblige. Ceci peut servir à l’étude du cœur humain.
Quand je rencontrais des groupes d’Arabes, je m’avançais seul vers eux;
je les saluais au nom de Dieu. Loin de me faire du mal, ils
m’engageaient à venir dans leurs tentes, où je trouvais la meilleure
hospitalité: les femmes faisaient sécher mes vêtements, me donnaient le
café, etc. Dans chaque village je répandais en grand nombre une
proclamation que j’avais fait imprimer pour appeler les populations au
travail. Je leur disais que jusqu’à présent, ils avaient vécu comme des
tigres, et que, s’ils voulaient, ils gagneraient beaucoup plus d’argent
à venir travailler dans l’isthme, et courraient moins de dangers qu’à
errer sur les grandes routes au risque d’attraper des rhumatismes ou des
balles. Vous n’avez pas idée des ovations que me firent ces gens-là, sur
toute la route. Sur la frontière d’Égypte, à El-Arich, les habitants me
portèrent sur leurs épaules jusqu’au haut de la citadelle, où le
gouverneur me donna l’hospitalité.
Les principaux de la ville m’accompagnèrent ensuite jusqu’à la limite de
l’Égypte et de la Syrie, en chantant des psaumes et des cantiques.
Ces détails interrompent mon récit, mais l’attention avec laquelle vous
m’écoutez m’engage à continuer. (_Parlez, parlez._) A l’époque de la
guerre de Syrie, en 1834, Ibrahim-Pacha avait eu à se plaindre de la
population de Bethléem qui est catholique. Il avait envoyé aux galères
tous les habitants en état de porter les armes, 400 jeunes gens et sans
doute, comme fauteurs, une douzaine de vieillards. Étant président de la
commission de santé, je voyais, à chacune de mes visites d’inspection,
ces 12 vieillards et ces 400 jeunes gens qui entonnaient des cantiques
en faveur de la France. Je leur demandai ce qu’ils voulaient, et ce
qu’ils avaient fait. «Nous sommes emmenés en esclavage, me disaient-ils,
parce que nous étions liés avec le chef Abougoch.» C’était un chef qui
commandait le défilé où David tua jadis Goliath. Abougoch, issu d’une
ancienne famille (elle remonte à 1100 ans) s’opposait de tout son
pouvoir à la domination des Turcs sur ses compatriotes. J’allai trouver
le vice-roi Méhémet-Ali; j’intercédai officieusement auprès de lui en
faveur de ces malheureux catholiques; je le priai de les rendre à leurs
familles. Méhémet-Ali me répondit: «Je ne peux pas vous promettre de
faire tout ce que vous désirez et ce que je désire moi-même: je crains
de blesser mon fils Ibrahim en renvoyant tous ces prisonniers qu’il a
voulu punir de leur révolte; mais soyez tranquille, chaque semaine, j’en
remettrai cinq à votre disposition.»
Aussitôt que cette nouvelle fut connue dans Bethléem, ma porte ne cessa
d’être assiégée par les femmes et les parents de ceux qui étaient
détenus aux galères. Je ne pouvais pas sortir de chez moi sans être,
comme les grands de l’antiquité, entouré d’une foule de malheureux qui
venaient solliciter ma protection. Ils me pressaient de toutes parts,
déchiraient mes habits. Cependant Ibrahim-Pacha continuait le cours de
ses victoires au mont Taurus et l’on pouvait sans le blesser être plus
généreux vis-à-vis des Bethléemitains.
Dans cet état de choses, j’imaginai d’aller un jour chez Méhémet-Ali
avec mes vêtements tout en lambeaux. «Qu’avez-vous? me dit le
vice-roi.--C’est votre faute, répliquai-je, et je ne sais pas ce que
cela peut durer. Tant que vous n’aurez pas mis en liberté mes protégés
retenus aux galères, il en sera de même, et je ne suis pas au bout de
mes peines, si vous ne relâchez que cinq prisonniers par semaine.» Enfin
le vice-roi se rendit à mes prières et laissa tous ces braves gens
retourner dans leur pays.
Trente ans après, dans le voyage dont je vous parle aujourd’hui, dès le
premier jour de mon arrivée à Jérusalem, des vieillards en robe rouge
viennent me saluer et me remercier en disant: «C’est toi qui nous as
sauvés autrefois en détournant de nous la vengeance d’Ibrahim-Pacha...
sois béni.» Bien que charmé de cette bonne rencontre, j’étais un peu
chagrin de voir que des hommes de mon âge fussent déjà si vieux.
(_Sourires._) Il y avait alors à Jérusalem une centaine de cavaliers
français et cinquante officiers d’état-major, accompagnant le général
Ducros, appartenant au corps expéditionnaire français. Venus pour
assister aux fêtes de Pâques, je les engageai à m’accompagner jusqu’à
Bethléem.
Depuis les croisades on n’avait pas vu défiler dans les montagnes de
Jérusalem, des cavaliers français, les trompettes en tête; nous
rencontrâmes échelonnés sur la route, de distance en distance, des
jeunes gens d’abord, ensuite des hommes âgés qui augmentaient
successivement notre cortège. A notre arrivée à Bethléem, la ville était
en fête; les femmes faisaient fumer l’encens devant les naseaux de mon
cheval, et comme c’est l’habitude, répandaient le sang des agneaux dans
les rues; des fenêtres et des toits on chantait nos louanges selon la
coutume orientale et notre chemin était jonché de verdure et de fleurs.
Les officiers français ne cherchaient point à dissimuler leur émotion.
Nous étions parvenus à la grotte de la Nativité, quand un vieillard se
sépara des autres, et me présentant un enfant: «Voilà, me dit-il, un
fils de ceux que vous avez sauvés.» (_Bruyants applaudissements._)
Je vous remercie, messieurs. Croyez bien que si je vous dis ces choses,
ce n’est pas pour provoquer vos applaudissements, c’est parce qu’elles
ont été le commencement de cet élan et de cet enthousiasme universels
que le temps n’a pu affaiblir, et qui ont mené à sa fin notre grande
œuvre. (_Nouveaux applaudissements._)
Ismaïl-Pacha, en arrivant au pouvoir, en 1863, se montra fort loyal à
notre égard. Ce prince, comme son père, est un bon administrateur, et il
se montra désireux de régulariser la situation de la compagnie.
A ce propos, plusieurs personnes vont m’objecter les théâtres et les
acteurs pour lesquels il a fait dernièrement de grandes dépenses. Mais
c’est un moyen de civilisation. On civilise par la science, on civilise
aussi par le plaisir. (_Très-bien, très-bien._) Le vice-roi veut à tout
prix une régénération des mœurs de son pays; il veut réformer les harems
qui sont une cause d’abaissement intellectuel et moral (_marques
d’approbation_); il veut que les femmes jouent leur rôle dans la
société. Il leur a déjà réservé dans les théâtres des loges dont il fera
plus tard, je l’espère, enlever les grilles dorées.
Je lui sais beaucoup de gré, au nom de la civilisation française, de
s’être adressé à la France pour amuser et instruire ses sujets. Il a
compris que la femme, dans la société, est le premier élément de
progrès.
Le vice-roi sent bien que la transformation des musulmans est empêchée
par l’inégalité injuste qui existe entre l’homme et la femme. En Orient,
le monde ne marche que sur une jambe; c’est pour cela qu’on y est en
retard. (_Très-bien! très-bien!_)
Un jour, je me promenais à cheval avec le gouverneur de Suez, homme
intelligent élevé en Turquie.
«Comment se fait-il que nous restions toujours au-dessous de vous, me
disait-il attristé. J’ai des compagnons qui ont fait leurs études en
France, en Angleterre ou en Allemagne; pourquoi, une fois en Orient,
font-ils comme les autres?» En ce moment vint à passer, montée sur un
cheval, la jeune fille du consul Anglais. «Lorsque vos femmes et vos
filles galoperont ainsi à vos côtés, lui répondis-je, vous serez un
peuple civilisé.» (_Très-bien._)
J’ai dit la même chose au vice-roi, ce qui l’a frappé beaucoup. Il
désire se servir des moyens qui ont civilisé les chrétiens, car la
religion musulmane ne s’oppose pas au progrès. Un verset du Coran dit:
Celui qui s’entête à vouloir faire toujours ce qu’a fait son père mérite
les flammes de l’enfer.
Ismaïl est arrivé au pouvoir en 1863, avec les mêmes difficultés que son
prédécesseur, en présence de l’opposition anglaise, mais il a su les
surmonter, aidé par l’arbitrage de l’empereur qu’il avait bien voulu
provoquer lui-même.
Nous sommes enfin sortis des difficultés politiques et nous avons obtenu
le firman du sultan.
Dès lors, avec le concours de MM. Borel et Lavalley, grâce à leurs
gigantesques inventions, nous avons fait marcher les travaux avec une
activité qui, on peut le dire, n’avait pas de précédents dans l’histoire
de l’industrie.
Nos dragues, dont les couloirs étaient aussi longs qu’une fois et demie
la colonne Vendôme, enlevaient de 2 à 3 mille mètres cubes par jour, et
comme nous en avions 60, nous parvenions à extraire par mois jusqu’à 2
millions de mètres cubes.
C’est une quantité dont personne ne peut se faire une idée exacte.
Tâchons pourtant de nous en rendre compte en nous servant de
comparaisons. 2 millions de mètres cubes couvriraient toute la place
Vendôme et s’élèveraient à la hauteur de 5 maisons posées les unes
au-dessus des autres. 2 millions de mètres cubes couvriraient encore
toute la chaussée des Champs-Élysées jusqu’à la hauteur des arbres,
entre l’obélisque et l’arc de triomphe, ou bien tout le boulevard,
depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, serait occupé jusqu’au premier
étage des maisons. (_Marques d’étonnement._)
Voilà ce que nous enlevions par mois. Il a fallu 4 mois pour les 400 000
mètres cubes du Trocadéro, tandis que nous en creusions 2 millions en un
mois. Rendons justice, messieurs, aux hommes de science et de courage
qui ont exécuté cet immense travail. Ils ont bien mérité de la patrie et
de la civilisation.
Il y a quelques mois, nous dûmes annoncer à notre Assemblée générale que
le canal serait ouvert le 17 novembre. Il l’a été, en effet, non sans
difficulté, non sans de terribles émotions. Je n’ai jamais vu aussi
clairement que la chute est bien près du triomphe, mais en même temps
que le triomphe appartient à celui qui, marchant en avant, met sa
confiance en Dieu et dans les hommes. (_Bruyants applaudissements!_)
Quinze jours avant l’inauguration du canal, les ingénieurs viennent me
dire qu’entre deux sondages pratiqués de 150 en 150 mètres, au moyen de
puits carrés où pouvaient se tenir douze hommes, on a découvert une
roche très-dure qui brisait les godets de nos dragues. On nous a
reproché de ne pas nous en être aperçus plus tôt. Est-ce qu’on pouvait
faire des sondages plus rapprochés sur une longueur de 164 kilomètres? A
cette fâcheuse nouvelle, je cours à l’endroit indiqué. Il y existait une
lentille de roche, s’élevant jusqu’à 5 mètres au-dessus du plafond du
canal et ne laissant que 3 mètres d’eau. Que faire? Tout le monde
commence par déclarer qu’il n’y a rien à faire. D’abord, m’écriai-je,
vous allez demander de la poudre au Caire, de la poudre en masse, et
puis si nous ne pouvons pas faire sauter le rocher, nous sauterons
nous-mêmes. (_Rires et applaudissements._)
Les souverains étaient en route pour venir au rendez-vous: toutes les
flottes du monde avaient été convoquées, elles allaient arriver; il
fallait à tout prix être en mesure de les recevoir. L’intelligence et
l’énergie de nos travailleurs nous ont sauvés. Pas une minute n’a été
perdue et tous les navires ont pu passer. (_Applaudissements._)
Enchanté de ce résultat, le vice-roi vient me trouver et m’engage à
faire les dispositions nécessaires pour recevoir les souverains et les
étrangers, au nombre de 6000, que nous devions abriter et nourrir. Des
hangars furent construits en quelques jours, pouvant contenir 600
personnes avec des tables toujours renouvelées et servies. Le vice-roi
avait fait venir 600 cuisiniers et 1000 domestiques de Trieste, de
Gênes, de Livourne et de Marseille. Il y avait aussi, en face du canal
d’eau douce et du lac Timsah, un village de 25 000 Arabes qui donnaient
également l’hospitalité sous des tentes. Tous ces préparatifs étaient
faits, lorsque le 15, au moment où j’allais partir pour Port-Saïd, à 9
heures du soir, j’entends un bruit de pétards et de fusées qui éclatent.
C’étaient les feux d’artifice qu’on avait apportés pour les fêtes et
qui, arrivés trop tard par le chemin de fer, n’avaient pu être
transportés, selon mon désir, en dehors d’Ismaïlia, dans les dunes. On
les avait mis malheureusement dans le chantier de menuiserie et de
charpentes qui occupait le milieu de la ville, et elle faillit devenir
tout entière la proie des flammes. Deux mille hommes de troupes nous
arrivent fort à propos et la ville est sauvée, grâce au moyen toujours
employé à Constantinople et qui consiste à rafraîchir sans cesse, en
inondant les murailles et les toits des maisons voisines.
Malgré nos efforts, la muraille chauffée tout autour, à une température
extraordinaire, menaçait de propager l’incendie, lorsqu’on vint
m’annoncer que sous le sol du chantier on avait caché dans le sable une
bonne provision de poudre. Je recommandai de ne rien dire et de diriger
les pompes de ce côté. Heureusement le vent tomba tout à fait et la
ville fut préservée.
Le 16 novembre, 160 bâtiments étaient arrivés. Le lendemain matin, on
devait assister aux prières des musulmans et des chrétiens. Deux
estrades semblables avaient été préparées pour recevoir deux autels. Une
troisième estrade était destinée aux souverains, aux personnages
invités.
Les diverses dispositions étaient prises, quand arrive un coup de mer
très-violent qui couvre d’eau toute la plage et entoure les tribunes.
Nous ne savions comment nous tirer de là; enfin avec du sable nous
parvînmes à former autour des tribunes un espace libre et sec. On était
ainsi entouré d’eau, et ce fut un spectacle magique de voir à leur
arrivée les invités traverser ce lac improvisé.
C’était la première fois que l’autel chrétien et l’autel musulman se
trouvaient en face, et que les deux clergés officiaient ensemble.