Nous arrivons à la seconde partie de cette conférence. Je dis: nous,

parce que vous y prenez autant de part que moi. Il est certain que si

votre bienveillance n’était là pour me soutenir, je parlerais avec moins

d’aisance que je ne le fais devant vous. Je vous parle comme à des amis.

(_Applaudissements._)

Nous sommes arrivés au moment où la Compagnie est constituée

financièrement. Le Conseil d’administration envoie une commission

prendre possession des terrains. Nous nous présentons avec un exposé

adressé au vice-roi, que les difficultés continuellement suscitées

depuis la formation de la Société avaient poussé à bout, à ce point

qu’il ne voulait plus nous entendre, et ne nous accordait que les

audiences les plus courtes possibles. Pour lui donner connaissance de

notre lettre, il fallut la mettre sur un fauteuil et la reprendre afin

qu’il n’eût pas l’air d’avoir reçu notification de l’existence de la

Compagnie. Comme je savais qu’au fond nous pouvions compter sur lui,

nous restions toujours dans une extrême réserve. Nous partîmes pour le

Caire, et lui pour la haute Égypte. Un jour il apprend que j’avais

besoin de me rendre au Caire où il se trouvait; aussitôt il fait monter

son neveu, le vice-roi actuel, et son frère, en wagon avec lui, et

presse tellement la marche du train que son frère lui dit: «Monseigneur,

nous courons plus de danger sur ce chemin de fer qu’avec M. de Lesseps.»

(_On rit._)

Sans me comparer à Moïse, une chose m’étonnait, étant jeune, quand je

lisais la Bible. On y voit, en effet, qu’il entrait chez Pharaon, le

reprenait, le menaçait. Comment se fait-il, me demandais-je, qu’un si

grand souverain ne mette pas ce gaillard-là à la porte, ou même qu’il le

laisse s’approcher de lui? (_Nouveaux rires._) Voici pourquoi. En

Orient, lorsqu’un prince a connu quelqu’un pendant son enfance, il ne

peut pas lui interdire le seuil de sa maison. Aussi le vice-roi

prenait-il le parti de s’en aller. Pendant longtemps, lorsque les

difficultés surgissaient de toutes parts, rien ne l’ennuyait plus que de

parler du canal; il me demandait de rester plusieurs semaines sans le

voir; il disait à tout le monde de ne me rien accorder, pendant que sous

main il permettait de me venir en aide. Ainsi, dans un campement où l’on

nous refusait l’eau, un de nos ingénieurs ne put en obtenir qu’en

menaçant de son pistolet le chef de barque intimidé. Devant ses

ministres, le vice-roi s’indigna de cette conduite, qu’il approuvait,

j’en suis certain. En public, il disait qu’il m’avait retiré son amitié;

qu’il défendait de nous secourir, etc. Un jour, en plein Conseil, il

venait de faire une sortie de ce genre; tout le monde avait quitté la

salle, lorsque, dans un coin, le vice-roi aperçut le gouverneur de la

ville. «Que fais-tu là? lui demanda-t-il; n’as-tu pas entendu ce que

j’ai ordonné?--Pardon, monseigneur, mais Votre Altesse l’a fait avec

tant de violence qu’il est impossible que ce soit sa pensée.--Tu m’as

compris, dit le vice-roi; va-t’en, mais prends garde que si tu laisses

soupçonner que j’ai pu t’autoriser à aider Lesseps, tu auras affaire à

moi.» (_Rires et applaudissements._)

Aussi, dès le lendemain, j’eus l’audace, du moins aux yeux du public, de

faire chercher parmi les Européens les gens du pays qui étaient disposés

à entrer à notre service. On avait chassé de nos chantiers tous les

indigènes; il ne nous était resté que des Français. Ils sont toujours

solides au poste, nos compatriotes! Sans eux, je n’aurais pas fait le

canal qui est bien l’œuvre de leur science et de leur énergie. (_Vifs

applaudissements!_)--Ce jour-là, je louai pour 1200 francs par jour un

bateau à vapeur qui dépendait du gouvernement; j’y embarquai des gens de

toute espèce au nombre de deux cents; je me mis à leur tête, et la

police ne nous demanda pas nos papiers. En quittant le port, je n’avais

pas osé réclamer un bulletin de santé, ne voulant pas me mettre à dos

l’absolutisme sanitaire. Depuis la fameuse peste de Marseille, en 1750,

on prend toutes sortes de moyens pour se garantir d’un mal qui arrive

bien rarement et que les quarantaines n’empêchent jamais, lorsqu’il doit

venir; on s’entoure de précautions parfaitement inutiles et qui nuisent

au commerce. (_Marques d’approbation._) C’est ainsi que le premier

bateau des Messageries impériales qui vient d’arriver des Indes par le

canal a été retenu cinq jours à Marseille.

A Damiette, je trouve un garde que j’emmène. «Et si je perds ma place?

me demande-t-il.--Je t’en donnerai une autre,» lui dis-je. (_Rires

approbatifs._) Il vient avec moi chez le gouverneur, qui, m’apprend-on,

est au lit. C’est bon! puisqu’il n’y a pas de gouverneur, nous sommes

maîtres de la ville (_nouveaux rires d’approbation_); nous prenons des

provisions et nous retournons à bord sur un canot. Quelques jours après,

j’interroge le gouverneur sur la maladie grave qui le retenait au lit

quand j’avais voulu le voir. Voici ce qu’il en est, me répondit-il:

«J’avais envoyé une dépêche télégraphique au vice-roi pour l’informer

que tu avais ramassé des hommes et réuni des provisions, pour les amener

à Port-Saïd, et je demandai des instructions. «Imbécile! me répondit le

vice-roi, ce n’est pas ainsi qu’on écrit _Saïd_!» Quand j’ai vu que la

solution était si peu claire, afin de couper court à toute difficulté,

je me suis mis au lit.» (_Hilarité._)

Je reviens au départ du Caire de la Commission administrative chargée de

prendre possession du terrain de l’isthme. On alla demander au chef des

chameliers du Caire une centaine de chameaux. Il prétendit qu’il n’en

avait pas. Lorsqu’on m’apporta cette nouvelle, j’étais occupé à exhorter

mes compagnons à la patience envers les Arabes... J’interromps mon

discours; je vais trouver dans ma chambre le chef chamelier, je lui fais

une telle peur qu’il se jette à genoux et me promet tout ce que je veux.

Je l’emmène devant le gouverneur et je lui fais donner l’ordre de former

notre caravane.

Nous arrivons au dernier village qu’on rencontre avant de quitter la

basse Égypte. Pendant que mes compagnons étaient partis pour la chasse,

on m’apprend qu’un officier de la police du Caire, homme qui nous

suivait depuis plusieurs jours, s’était emparé de quelques-uns de nos

chameliers et les avait emprisonnés la corde au cou.

Immédiatement je me rends vers lui, et en pleine place publique, après

lui avoir demandé ses ordres qu’il ne put me montrer, je le traitai de

façon à montrer à la population que j’étais au-dessus de lui. En Orient,

il faut être le marteau ou l’enclume. Les jeunes gens du village et

surtout les femmes se précipitèrent, avec de grandes clameurs, du côté

de la prison, et ouvrirent les portes aux prisonniers qui reçurent

chacun une guinée de 25 francs en indemnité du traitement qu’ils avaient

subi. (_Très-bien! très-bien!_)

Notre dernière station, avant de nous enfoncer dans le désert, était

proche de Koreïn, sur la route de Syrie, où les philosophes grecs, les

patriarches, de grands conquérants, la sainte famille et Napoléon Ier

ont passé. Quelques-uns de nos hommes vont demander de l’eau et du lait.

On leur répond qu’il n’y en a point. La vérité était, comme je le

savais, que l’officier de la police du Caire, qui continuait à nous

suivre, avait excité les habitants du village à nous refuser tous les

approvisionnements. Je fais venir les principaux de la localité sous ma

tente. En ce moment nous courions un grand danger, car on annonçait à

Alexandrie que nous avions été assassinés et massacrés par les Arabes.

Je n’en savais rien. Cependant j’eus la précaution de donner à entendre

à mes visiteurs que je n’étais pas homme à me laisser toucher

impunément. Là-dessus, après le café, je leur montre un revolver que

j’avais dans mes bagages, contrairement à mes habitudes et pour en faire

cadeau. Je fais ranger six bouteilles vides à une certaine distance, et

des six coups de mon revolver je les brise, à la grande stupéfaction de

mes hôtes. «Sachez bien, leur dis-je, que nous sommes vingt dans ma

bande et que je suis le plus mauvais tireur de tous. Nous entrons dans

le désert, où tout point noir sera pour nous une gazelle.» Personne

n’est venu déranger notre voyage; nous l’avons fait en toute

tranquillité. Nous avons pris possession du terrain et donné le premier

coup de pioche à Port-Saïd, au grand émoi de lord Palmerston.

En arrivant à Suez, le gouverneur de la ville, accompagné du chef de

police que j’avais mis à la raison, me fit ses excuses.

Le vice-roi avait promis de nous donner 20 000 hommes; mais en 1861 il

fut si tourmenté, il y eut dans la diplomatie une telle animosité, qu’il

me pria, et avec une certaine raison, de ne pas l’obliger à tenir ses

engagements. Je lui conseillai moi-même d’user d’une grande prudence.

C’est alors que je fis un voyage chez mes amis les Philistins,

population de travailleurs solides et vigoureux, puisque Samson en

était. (_On rit._) Comme ils tiennent toutes les plaines depuis les

confins de l’Égypte jusqu’aux montagnes de Jérusalem, ils ont toujours

été l’effroi des voyageurs. Pourtant, il arrive souvent que les hommes,

ainsi que les chevaux, ne sont méchants que parce qu’ils ont peur.

(_Rires._) Si vous leur apparaissez tout armés, ils vous tueront dans la

crainte que vous ne vouliez les tuer. C’est bien naturel. Je cheminais à

dromadaire, accompagné seulement de deux personnes; en parcourant les

dunes de Katieh, qui ont 30 ou 40 lieues de longueur, avec des hauteurs

de 4 ou 500 pieds composées de sables extrêmement fins, nous nous

égarâmes.

En poussant ma monture en avant de nos compagnons, je remarquai du côté

de la plaine une route qui me parut être la route de Syrie. Je criai à

mes compagnons, qui me suivaient à distance, de venir vers moi. A ma

voix, quatre hommes armés de sabres et de pistolets sortent d’un bois où

ils étaient embusqués, jettent leurs manteaux et se précipitent vers

nous.

J’étais sur une hauteur. «Eh bien! mes amis, leur demandai-je, pourquoi

accourez-vous si vite?

--Nous pensions, me dirent-ils, que tu étais égaré, et nous venions te

secourir, parce que si la nuit te surprenait au milieu de ces dunes, il

y aurait grand danger.»

Peut-être ces gens étaient-ils là pour détrousser les passants. (_On

rit._) Mais ils me croyaient en danger, ils vinrent à mon aide, comme

leur religion les y oblige. Ceci peut servir à l’étude du cœur humain.

Quand je rencontrais des groupes d’Arabes, je m’avançais seul vers eux;

je les saluais au nom de Dieu. Loin de me faire du mal, ils

m’engageaient à venir dans leurs tentes, où je trouvais la meilleure

hospitalité: les femmes faisaient sécher mes vêtements, me donnaient le

café, etc. Dans chaque village je répandais en grand nombre une

proclamation que j’avais fait imprimer pour appeler les populations au

travail. Je leur disais que jusqu’à présent, ils avaient vécu comme des

tigres, et que, s’ils voulaient, ils gagneraient beaucoup plus d’argent

à venir travailler dans l’isthme, et courraient moins de dangers qu’à

errer sur les grandes routes au risque d’attraper des rhumatismes ou des

balles. Vous n’avez pas idée des ovations que me firent ces gens-là, sur

toute la route. Sur la frontière d’Égypte, à El-Arich, les habitants me

portèrent sur leurs épaules jusqu’au haut de la citadelle, où le

gouverneur me donna l’hospitalité.

Les principaux de la ville m’accompagnèrent ensuite jusqu’à la limite de

l’Égypte et de la Syrie, en chantant des psaumes et des cantiques.

Ces détails interrompent mon récit, mais l’attention avec laquelle vous

m’écoutez m’engage à continuer. (_Parlez, parlez._) A l’époque de la

guerre de Syrie, en 1834, Ibrahim-Pacha avait eu à se plaindre de la

population de Bethléem qui est catholique. Il avait envoyé aux galères

tous les habitants en état de porter les armes, 400 jeunes gens et sans

doute, comme fauteurs, une douzaine de vieillards. Étant président de la

commission de santé, je voyais, à chacune de mes visites d’inspection,

ces 12 vieillards et ces 400 jeunes gens qui entonnaient des cantiques

en faveur de la France. Je leur demandai ce qu’ils voulaient, et ce

qu’ils avaient fait. «Nous sommes emmenés en esclavage, me disaient-ils,

parce que nous étions liés avec le chef Abougoch.» C’était un chef qui

commandait le défilé où David tua jadis Goliath. Abougoch, issu d’une

ancienne famille (elle remonte à 1100 ans) s’opposait de tout son

pouvoir à la domination des Turcs sur ses compatriotes. J’allai trouver

le vice-roi Méhémet-Ali; j’intercédai officieusement auprès de lui en

faveur de ces malheureux catholiques; je le priai de les rendre à leurs

familles. Méhémet-Ali me répondit: «Je ne peux pas vous promettre de

faire tout ce que vous désirez et ce que je désire moi-même: je crains

de blesser mon fils Ibrahim en renvoyant tous ces prisonniers qu’il a

voulu punir de leur révolte; mais soyez tranquille, chaque semaine, j’en

remettrai cinq à votre disposition.»

Aussitôt que cette nouvelle fut connue dans Bethléem, ma porte ne cessa

d’être assiégée par les femmes et les parents de ceux qui étaient

détenus aux galères. Je ne pouvais pas sortir de chez moi sans être,

comme les grands de l’antiquité, entouré d’une foule de malheureux qui

venaient solliciter ma protection. Ils me pressaient de toutes parts,

déchiraient mes habits. Cependant Ibrahim-Pacha continuait le cours de

ses victoires au mont Taurus et l’on pouvait sans le blesser être plus

généreux vis-à-vis des Bethléemitains.

Dans cet état de choses, j’imaginai d’aller un jour chez Méhémet-Ali

avec mes vêtements tout en lambeaux. «Qu’avez-vous? me dit le

vice-roi.--C’est votre faute, répliquai-je, et je ne sais pas ce que

cela peut durer. Tant que vous n’aurez pas mis en liberté mes protégés

retenus aux galères, il en sera de même, et je ne suis pas au bout de

mes peines, si vous ne relâchez que cinq prisonniers par semaine.» Enfin

le vice-roi se rendit à mes prières et laissa tous ces braves gens

retourner dans leur pays.

Trente ans après, dans le voyage dont je vous parle aujourd’hui, dès le

premier jour de mon arrivée à Jérusalem, des vieillards en robe rouge

viennent me saluer et me remercier en disant: «C’est toi qui nous as

sauvés autrefois en détournant de nous la vengeance d’Ibrahim-Pacha...

sois béni.» Bien que charmé de cette bonne rencontre, j’étais un peu

chagrin de voir que des hommes de mon âge fussent déjà si vieux.

(_Sourires._) Il y avait alors à Jérusalem une centaine de cavaliers

français et cinquante officiers d’état-major, accompagnant le général

Ducros, appartenant au corps expéditionnaire français. Venus pour

assister aux fêtes de Pâques, je les engageai à m’accompagner jusqu’à

Bethléem.

Depuis les croisades on n’avait pas vu défiler dans les montagnes de

Jérusalem, des cavaliers français, les trompettes en tête; nous

rencontrâmes échelonnés sur la route, de distance en distance, des

jeunes gens d’abord, ensuite des hommes âgés qui augmentaient

successivement notre cortège. A notre arrivée à Bethléem, la ville était

en fête; les femmes faisaient fumer l’encens devant les naseaux de mon

cheval, et comme c’est l’habitude, répandaient le sang des agneaux dans

les rues; des fenêtres et des toits on chantait nos louanges selon la

coutume orientale et notre chemin était jonché de verdure et de fleurs.

Les officiers français ne cherchaient point à dissimuler leur émotion.

Nous étions parvenus à la grotte de la Nativité, quand un vieillard se

sépara des autres, et me présentant un enfant: «Voilà, me dit-il, un

fils de ceux que vous avez sauvés.» (_Bruyants applaudissements._)

Je vous remercie, messieurs. Croyez bien que si je vous dis ces choses,

ce n’est pas pour provoquer vos applaudissements, c’est parce qu’elles

ont été le commencement de cet élan et de cet enthousiasme universels

que le temps n’a pu affaiblir, et qui ont mené à sa fin notre grande

œuvre. (_Nouveaux applaudissements._)

Ismaïl-Pacha, en arrivant au pouvoir, en 1863, se montra fort loyal à

notre égard. Ce prince, comme son père, est un bon administrateur, et il

se montra désireux de régulariser la situation de la compagnie.

A ce propos, plusieurs personnes vont m’objecter les théâtres et les

acteurs pour lesquels il a fait dernièrement de grandes dépenses. Mais

c’est un moyen de civilisation. On civilise par la science, on civilise

aussi par le plaisir. (_Très-bien, très-bien._) Le vice-roi veut à tout

prix une régénération des mœurs de son pays; il veut réformer les harems

qui sont une cause d’abaissement intellectuel et moral (_marques

d’approbation_); il veut que les femmes jouent leur rôle dans la

société. Il leur a déjà réservé dans les théâtres des loges dont il fera

plus tard, je l’espère, enlever les grilles dorées.

Je lui sais beaucoup de gré, au nom de la civilisation française, de

s’être adressé à la France pour amuser et instruire ses sujets. Il a

compris que la femme, dans la société, est le premier élément de

progrès.

Le vice-roi sent bien que la transformation des musulmans est empêchée

par l’inégalité injuste qui existe entre l’homme et la femme. En Orient,

le monde ne marche que sur une jambe; c’est pour cela qu’on y est en

retard. (_Très-bien! très-bien!_)

Un jour, je me promenais à cheval avec le gouverneur de Suez, homme

intelligent élevé en Turquie.

«Comment se fait-il que nous restions toujours au-dessous de vous, me

disait-il attristé. J’ai des compagnons qui ont fait leurs études en

France, en Angleterre ou en Allemagne; pourquoi, une fois en Orient,

font-ils comme les autres?» En ce moment vint à passer, montée sur un

cheval, la jeune fille du consul Anglais. «Lorsque vos femmes et vos

filles galoperont ainsi à vos côtés, lui répondis-je, vous serez un

peuple civilisé.» (_Très-bien._)

J’ai dit la même chose au vice-roi, ce qui l’a frappé beaucoup. Il

désire se servir des moyens qui ont civilisé les chrétiens, car la

religion musulmane ne s’oppose pas au progrès. Un verset du Coran dit:

Celui qui s’entête à vouloir faire toujours ce qu’a fait son père mérite

les flammes de l’enfer.

Ismaïl est arrivé au pouvoir en 1863, avec les mêmes difficultés que son

prédécesseur, en présence de l’opposition anglaise, mais il a su les

surmonter, aidé par l’arbitrage de l’empereur qu’il avait bien voulu

provoquer lui-même.

Nous sommes enfin sortis des difficultés politiques et nous avons obtenu

le firman du sultan.

Dès lors, avec le concours de MM. Borel et Lavalley, grâce à leurs

gigantesques inventions, nous avons fait marcher les travaux avec une

activité qui, on peut le dire, n’avait pas de précédents dans l’histoire

de l’industrie.

Nos dragues, dont les couloirs étaient aussi longs qu’une fois et demie

la colonne Vendôme, enlevaient de 2 à 3 mille mètres cubes par jour, et

comme nous en avions 60, nous parvenions à extraire par mois jusqu’à 2

millions de mètres cubes.

C’est une quantité dont personne ne peut se faire une idée exacte.

Tâchons pourtant de nous en rendre compte en nous servant de

comparaisons. 2 millions de mètres cubes couvriraient toute la place

Vendôme et s’élèveraient à la hauteur de 5 maisons posées les unes

au-dessus des autres. 2 millions de mètres cubes couvriraient encore

toute la chaussée des Champs-Élysées jusqu’à la hauteur des arbres,

entre l’obélisque et l’arc de triomphe, ou bien tout le boulevard,

depuis la Madeleine jusqu’à la Bastille, serait occupé jusqu’au premier

étage des maisons. (_Marques d’étonnement._)

Voilà ce que nous enlevions par mois. Il a fallu 4 mois pour les 400 000

mètres cubes du Trocadéro, tandis que nous en creusions 2 millions en un

mois. Rendons justice, messieurs, aux hommes de science et de courage

qui ont exécuté cet immense travail. Ils ont bien mérité de la patrie et

de la civilisation.

Il y a quelques mois, nous dûmes annoncer à notre Assemblée générale que

le canal serait ouvert le 17 novembre. Il l’a été, en effet, non sans

difficulté, non sans de terribles émotions. Je n’ai jamais vu aussi

clairement que la chute est bien près du triomphe, mais en même temps

que le triomphe appartient à celui qui, marchant en avant, met sa

confiance en Dieu et dans les hommes. (_Bruyants applaudissements!_)

Quinze jours avant l’inauguration du canal, les ingénieurs viennent me

dire qu’entre deux sondages pratiqués de 150 en 150 mètres, au moyen de

puits carrés où pouvaient se tenir douze hommes, on a découvert une

roche très-dure qui brisait les godets de nos dragues. On nous a

reproché de ne pas nous en être aperçus plus tôt. Est-ce qu’on pouvait

faire des sondages plus rapprochés sur une longueur de 164 kilomètres? A

cette fâcheuse nouvelle, je cours à l’endroit indiqué. Il y existait une

lentille de roche, s’élevant jusqu’à 5 mètres au-dessus du plafond du

canal et ne laissant que 3 mètres d’eau. Que faire? Tout le monde

commence par déclarer qu’il n’y a rien à faire. D’abord, m’écriai-je,

vous allez demander de la poudre au Caire, de la poudre en masse, et

puis si nous ne pouvons pas faire sauter le rocher, nous sauterons

nous-mêmes. (_Rires et applaudissements._)

Les souverains étaient en route pour venir au rendez-vous: toutes les

flottes du monde avaient été convoquées, elles allaient arriver; il

fallait à tout prix être en mesure de les recevoir. L’intelligence et

l’énergie de nos travailleurs nous ont sauvés. Pas une minute n’a été

perdue et tous les navires ont pu passer. (_Applaudissements._)

Enchanté de ce résultat, le vice-roi vient me trouver et m’engage à

faire les dispositions nécessaires pour recevoir les souverains et les

étrangers, au nombre de 6000, que nous devions abriter et nourrir. Des

hangars furent construits en quelques jours, pouvant contenir 600

personnes avec des tables toujours renouvelées et servies. Le vice-roi

avait fait venir 600 cuisiniers et 1000 domestiques de Trieste, de

Gênes, de Livourne et de Marseille. Il y avait aussi, en face du canal

d’eau douce et du lac Timsah, un village de 25 000 Arabes qui donnaient

également l’hospitalité sous des tentes. Tous ces préparatifs étaient

faits, lorsque le 15, au moment où j’allais partir pour Port-Saïd, à 9

heures du soir, j’entends un bruit de pétards et de fusées qui éclatent.

C’étaient les feux d’artifice qu’on avait apportés pour les fêtes et

qui, arrivés trop tard par le chemin de fer, n’avaient pu être

transportés, selon mon désir, en dehors d’Ismaïlia, dans les dunes. On

les avait mis malheureusement dans le chantier de menuiserie et de

charpentes qui occupait le milieu de la ville, et elle faillit devenir

tout entière la proie des flammes. Deux mille hommes de troupes nous

arrivent fort à propos et la ville est sauvée, grâce au moyen toujours

employé à Constantinople et qui consiste à rafraîchir sans cesse, en

inondant les murailles et les toits des maisons voisines.

Malgré nos efforts, la muraille chauffée tout autour, à une température

extraordinaire, menaçait de propager l’incendie, lorsqu’on vint

m’annoncer que sous le sol du chantier on avait caché dans le sable une

bonne provision de poudre. Je recommandai de ne rien dire et de diriger

les pompes de ce côté. Heureusement le vent tomba tout à fait et la

ville fut préservée.

Le 16 novembre, 160 bâtiments étaient arrivés. Le lendemain matin, on

devait assister aux prières des musulmans et des chrétiens. Deux

estrades semblables avaient été préparées pour recevoir deux autels. Une

troisième estrade était destinée aux souverains, aux personnages

invités.

Les diverses dispositions étaient prises, quand arrive un coup de mer

très-violent qui couvre d’eau toute la plage et entoure les tribunes.

Nous ne savions comment nous tirer de là; enfin avec du sable nous

parvînmes à former autour des tribunes un espace libre et sec. On était

ainsi entouré d’eau, et ce fut un spectacle magique de voir à leur

arrivée les invités traverser ce lac improvisé.

C’était la première fois que l’autel chrétien et l’autel musulman se

trouvaient en face, et que les deux clergés officiaient ensemble.

Histoire du Canal de Suez · 第 2 / 3 段