Elle, elle attendait une occasion de dire à Albert: «Je suis trop
malheureuse. Enlevez-moi, puisque je vous aime. Sinon... je mourrai!»
Mais l’occasion, comment se présenterait-elle? Fallait-il écrire? Non.
C’était brutal et trop dangereux. Il fallait attendre un mot de passion
qu’il lui soufflerait tout bas, un soir, chez sa mère, dans un coin du
grand salon,--un mot qu’elle provoquerait.
Sa sœur vint la voir et lui demanda de l’argent.
De l’argent? Elle réfléchit tout de suite que si elle partait un de ces
matins, il lui en faudrait beaucoup.
D’autre part, elle n’osa refuser, puisqu’elle avait pris, autrefois,
toutes les valeurs au porteur qui étaient chez leur mère... Si sa sœur
allait s’en plaindre, crier au voleur! Voilà qui pourrait servir les
projets de son mari; il la dénoncerait à Albert!... Elle paya donc et se
fit donner des reçus, qu’elle mit dans un petit sac de voyage toujours
tout préparé, pour un cas de départ subit, dans un coin sûr.
La pauvre sœur aux grandes lunettes n’eut pas le loisir de se plaindre
beaucoup de son sort...
--Tu es heureuse, toi! interrompit Rita. Si tu savais ce que c’est!
Tiens, je t’envie. La pauvreté, avec la liberté... Ah! si j’avais ça!...
Mais je suis tombée chez des gens vraiment trop honnêtes! Tout est
devoir ici; on n’est libre de rien!
Et de son accent gouailleur et veule:
--Ah! malheur!
Elles parlèrent de leur mère, un moment,--mais, depuis la mort de Madame
Déperrier, il avait soufflé de tels vents d’orage dans le cœur de Rita,
que ce passé lointain n’existait plus pour elle. Du reste, elle ne
tenait plus compte jamais que de la sensation présente. Elle n’était
attachée à rien. Elle flottait comme une méduse de mer, espèce de fleur
vivante sans racine et venimeuse, à la surface des abîmes de la vie.
--Ta mère? dit-elle à sa sœur. Ah! oui, elle nous a bien élevées pour
notre bonheur, ta mère!
Elle disait «ta mère». Elle n’en voulait plus pour elle-même, de cette
mère-là.
--Toi, encore, tu as un métier... Moi, je suis mariée! Ça ou cocotte,
quand on se marie comme moi, ça n’est pas plus honorable, au fond, et
c’est moins gai, je t’assure! Tu vois, je ne suis pas fière; je te dis
ça pour te consoler. Je suis malheureuse... La voilà, ta comtesse!
La sœur partit, ahurie, navrée, n’y comprenant rien, trouvant la vie
bête, les hommes méchants, le monde fou, et répondant par un mépris
vague à l’indifférence qui l’assistait aujourd’hui de mauvaise grâce,
après l’avoir dépouillée autrefois.
Théramène fut plus heureux dans une visite qu’il fit à son ancienne
élève.
Il porta lui-même une lettre. Il avait eu soin d’écrire en grosses
lettres sur l’enveloppe: «Il y a une réponse.» On le prit pour un
commissionnaire.
La lettre disait:
«Madame la Comtesse,
«Un vieux comédien, qui a eu l’honneur de vous donner autrefois
quelques leçons de déclamation, sollicite la faveur de vous exposer
lui-même sa triste situation actuelle. Il attend à la porte de votre
hôtel la réponse dont votre bonté daignera sans doute l’honorer.
«Je suis, Madame la Comtesse, avec le plus profond respect, votre très
humble et très dévoué serviteur.
«PINCHARD, _de la Comédie-Française_.»
--Faites monter le porteur de cette lettre.
Quand il entra, elle eut un cri:
--Ah! Théramène!
Il s’avançait, un peu gêné, bien qu’il eût joué des rôles de marquis
dans des décors très chics; et il oubliait d’avoir grand air.
Elle alla à lui... Il saluait plusieurs fois de suite.
--Embrasse-moi donc, va! Je ne vaux pas mieux qu’avant...
Étonné, il ouvrit les bras. Elle y tomba avec un sanglot...
C’était donc quelque chose de regrettable, son passé de liberté bohème,
les mardis-Pinchard, avec la théorie de Samson:--«Quand vous rentrez
chez vous, qu’est-ce que vous faites?--Je prends mon bougeoir chez ma
concierge!»
--Te souviens-tu, hein?
--Si je me souviens! Je déjeunais, en ce temps-là!
--Assieds-toi là. Te rappelles-tu le charcutier du coin?
--Oui, celui qui ne vendait pas de saphirs... Tu n’es pas devenue fière.
La seule vue de Pinchard la ramenait au temps de leur bohème libre, et
elle se mit, avec volubilité, à lui parler sa langue.
--Fière? non, vieux, je ne l’ai jamais été. Orgueilleuse, ça, oui! Et
puis, mon vieux Pinchard, si tu savais! Il y a un tas de pièges, «dans
le sein des grandeurs», comme tu disais. J’étais bien plus sincère
autrefois, dans mon milieu. J’étais une déclassée, je vois, mais à mon
rang de déclassement... On nous fait donner des diplômes, des brevets,
des éducations au-dessus de nos moyens. On nous dit ensuite de nous
ficher de la morale, et qu’il n’y a ni bon, ni mauvais, ni Dieu, ni
diable, ni rien, et de mépriser ceux d’en bas, de mépriser nos pareils,
de mépriser ceux de la haute, et cependant de nous conjoindre à eux, à
cause de l’argent et des honneurs. On nous habille en princesses, et un
jour nous le devenons. Mais, va te promener! Il y a un tas de choses
qu’il faudrait savoir, justement ce qu’on n’a pas appris: des
sentiments, quoi!--Alors, querelle. On est chien et chat. Le nègre et le
blanc... Si tu savais comme j’en ai assez, ô Ruy Blas, des grands
d’Espagne! Voilà pourquoi je te retrouve avec plaisir, vieux maître...
T’es du temps, je te dis, où j’étais sincère... relativement.
Il la considérait, ébloui; puis, contristé tout à coup:
--Comment! tu n’es pas heureuse? fit-il.
--Ah! ouiche! Je ne sais pas faire ce qu’il faudrait pour ça, à ce qu’il
paraît; mais console-toi: je ne saurai jamais... Il faut apprendre quand
on est petit. Il faut qu’on nous mette ça dans les sangs, comme disait
ma concierge... Aussi, à présent que j’ai reconnu mon incapacité pour
«le d’voir!» ils n’ont qu’à se bien garder, les autres! J’vas me lâcher,
gare la bombe!
Le vieux bouffon secoua lentement la tête.
--Je vois bien qu’on t’a fait du gros chagrin, petite, je ne sais pas
lequel et je n’ai pas besoin de savoir. Mais... faudrait pas devenir
mauvaise.
--Devenir mauvaise? C’t’idée! Je l’ai toujours été, au fond!
Elle cessa de parler, sur ce ton demi-plaisant, l’argot familier à
Théramène. Une rage plus profonde la saisit et la rendit grave. Elle
poursuivit avec la noblesse des douleurs vraies:
--Est-ce qu’on n’a pas été mauvais avec moi, toujours, depuis l’amant de
ma mère, jusqu’à Lérin, en passant par tous les vieux, après avoir passé
par tous les jeunes? On me reproche l’égoïsme? Mais je n’ai jamais vu
autre chose, en bas, en haut, toute petite et plus grande, et
toujours... Tiens, il n’y a guère que toi qui ne m’aies pas fait de mal.
Sur cette idée, elle s’apaisa un peu, et ajouta, avec son accent de
gouaillerie:
--T’étais peut-être trop vieux, hein! Pinchard? C’est égal, ça
prouverait tout de même qu’on peut avoir quelque chose comme du cœur
sans chair!
Elle s’était levée, et, debout dans la franchise de son âme malade et
révoltée, elle était belle. Ses yeux lançaient la haine et la perfidie.
Les coins de sa bouche s’affaissaient avec une sorte de sourire morne
qui éveillait des idées de mal infini, triste de se reconnaître.
--Parlons de toi. Que deviens-tu? Toujours traînant la misère, hein? Et
je te vois venir, avec tes gros sabots: tu viens demander cinq cents
francs! Je les ai refusés à ma sœur... Oh! n’aie pas crainte: elle en
voulait quinze cents: je ne lui en ai donné que mille;--seulement, je ne
sais pas, tu me touches, tu es inoffensif, toi. Tu es un bon être, au
fond.
--Tu vois, s’écria-t-il, tu sais ce que c’est que d’être bon! Je voyais
bien que tu te calomniais tout à l’heure. Mais cinq cents
francs!--poursuivit-il, en levant les bras au ciel,--misère de moi! où
est-ce que je mettrais tout ça? Je ne dormirais plus, pour sûr, comme le
financier;--et puis, je vais t’expliquer: cinq cents francs, je sais
trop bien que je ne pourrai jamais te les rendre, et, d’une femme, on ne
peut pas accepter ça.
Il était très sérieux, digne; il poursuivit:
--Donne-m’en cinquante. Je ne te les rendrai pas davantage, c’est sûr,
mais,--tu vas rire,--je pourrai du moins m’imaginer que je pourrai
peut-être te les rendre un jour. Alors, ça devient honnête.
--Tiens, en voilà cent. Tu es un ange... Et le métier?
--Euh! fit Théramène, l’Art s’en va. Je suis allé à la
Comédie-Française, avant-hier. Faible. Le niveau est faible.
--Mais toi, toi, que fais-tu?
--Je crève toujours, dit-il simplement, sur un ton comique à faire
pleurer.
--Pauvre Théramène!
--C’est même si fort que j’ai pensé à me remettre à dire mes monologues
dans les cours. Mais ça ne peut plus se faire. On me prend pour un
anarchiste. On ne me laisse plus entrer.
--Toi, Théramène?
--Moi. Au reste, il y en a un, d’anarchiste,--à la crèmerie où je vais
voir ceux qui mangent,--il y en a un qui a voulu m’enrôler...
Elle eut dans les yeux un éclair étrange:
--Tu as accepté, au moins?
--Ne plaisante pas là-dessus, ma petite Rita!
--Je ne plaisante pas, dit-elle... Ah! je voudrais être un homme!
Elle serra les dents.
--Tiens! ça me fait plaisir de le dire enfin à quelqu’un: Ils ont
raison, ceux-là! Et ils trouveront de l’appui auprès de gens sur
lesquels ils ne comptent guère.
--Auprès de qui? questionna machinalement Théramène abasourdi.
--Auprès de moi, par exemple!
--Tu veux rire. Ça n’est pas drôle. Je ne comprends pas!
--Tu ne comprends pas, Théramène?
Elle eut comme une volonté rageuse de faire contre elle-même de la
justice mauvaise:
--Vois-tu, dit-elle, il y a, dans tous les mondes, des gens qui
détestent les autres et qui se font horreur à eux-mêmes; des gens que le
suicide attire, parce qu’ils ont assez de tout... Eh bien! ceux-là, en
crevant, ça ne leur serait pas désagréable de faire une dernière fois le
plus de mal possible à ceux qui les ont rendus mauvais et qui les ont
faits malheureux... Voilà. Je te dis que la vie est pleine de gens qui
voudraient bien sauter, à condition de faire sauter le monde... Ils
n’ont pas le courage d’allumer la mèche... Mais peut-être bien qu’ils
donneraient le sac.
Pinchard regardait Rita, et ne la reconnaissait plus. Il pensait qu’elle
aurait été superbe dans la tragédie, et il laissa échapper ces quatre
mots:
--Tu me rappelles Rachel.
Elle n’y prit pas garde, tant elle était sincère à ce moment. Une fureur
sourde la secouait, une envie terrible d’action, de batailles, de
représailles et de mort... Oh! disparaître avec tout, avec tous, dans un
cataclysme final!... Elle regardait droit devant elle, dans le vide,
avec des yeux clairs et froids comme l’acier.
Pinchard haussa les épaules.
--Toi! toi! tu serais, toi, de ceux qui veulent détruire le monde, et
fumer des cigarettes sur les décombres? fit-il d’un ton goguenard. Tu
peux causer, ma fille! Je n’y crois pas.
Elle s’assit, un peu calmée par cette raillerie, déjà prête à sourire de
sa violence, à se rattacher aux joies terrestres que n’avait pas cessé
de lui promettre l’avenir inconnu.
--Ça n’est pas précisément ce que tu dis, mon bon Théramène... Je
voudrais la fin du monde pour moi,--pour finir avec!
--Ah! je comprends. Tu veux de la compagnie? Rien que tout le monde!
Excusez du peu, ma fille!
Il ne la croyait pas. Elle disait vrai, pourtant.
S’il y a des êtres de pitié et de tendresse qui se résignent avec
horreur à l’idée d’employer la violence et la mort, pour assurer,
espèrent-ils, le triomphe final de la tendresse et de la pitié,--il y a
aussi des âmes damnées qui appellent l’enfer pour tout le monde.
Après un silence d’un moment, Pinchard reprit:
--Alors, vrai, tu es malheureuse à ce point, dans tout ce luxe?
--Tu crois encore au luxe, toi! dit-elle. Moi, je ne crois même plus à
ça. J’ai des robes de reine; et après?... Je souhaitais une femme de
chambre. Je crois bien que j’en ai trois, mais ça ne m’amuse pas!
--Alors, fit Pinchard, je te comprends de moins en moins. Ceux qui
veulent tout chambarder, c’est qu’ils veulent de ça, pas vrai?
Il secouait son billet de cent.
--Eh bien! dit-elle, quand ils en auront, envoie-les-moi. Je voudrais
voir s’ils seront heureux alors. Avec la fortune, mon vieux, on peut
tout au plus éclabousser les gens, et le bonheur, vois-tu, c’est
d’écraser les autres; voilà la vérité nouvelle; et je te réponds que je
la sens bien!... La fortune empêche.
--Tiens, tu m’affliges! soupira-t-il.
--Comme le gueurnadier, fit-elle.
--Ne ris donc pas, répliqua alors Pinchard gravement. Je ne t’ai jamais
dit des choses que je pense, parce que tu ne m’as jamais dit des choses
comme aujourd’hui. Eh bien! ma pauvre petite, puisque l’occasion se
présente, je vas t’en donner pour cinquante francs, de la vérité.
Restera à cinquante, et nous serons quittes!... Le bonheur, ma fille,
c’est là et là.
Il toucha sa tête et son cœur.
--Quand je cause avec toi, je suis heureux; j’oublie que je suis seul au
monde... car je t’aime, moi! Je ne sais pas bien comment ça se fait,
mais c’est comme ça... C’est le cœur! Quand je récite, même en pleurant,
dans les cours, tu en penseras ce que tu voudras, mais je suis
heureux... autant qu’on peut l’être en ce monde, corrigea-t-il bien
vite... Ça, c’est l’esprit! Le bonheur, ça se porte en dedans, partout,
sous tous les costumes, ou bien alors, c’est qu’on est décidément parmi
les incurables qui ont toujours quelque chose à se reprocher. Rigole
tant que tu voudras! Un brave homme a une manière de souffrir qui n’est
pas sans agrément. Et un brave homme, qu’est-ce que c’est? C’est un bon
cœur... Moi, par exemple, sans me flatter, je suis un brave
homme!--Tiens, sur ton billet de cent, je prendrai quelque chose pour
une pauvre bougresse, ma voisine de taudis, qui est en train
d’accoucher... Elle a gueulé toute la nuit. Eh bien, elle en aura un
peu, un tout petit peu... Et ça me fera plaisir... Encore le cœur...
Pan!
Il se frappa le cœur.
--Veux-tu encore un exemple? Quand je suis dans ma chambre, au milieu de
mes tableaux,--je crois que tableaux est pompeux,--quand j’ai revêtu mon
velours râpé, ma soie usée, ma chemise sale à longues manchettes,--trop
longues, oui, je sais, mes manchettes,--alors je suis un prince, je suis
Ruy Blas, je me sens le collaborateur nécessaire des plus grands génies.
Il frappa rudement sa tête qui rendit un son mat.
--Encore l’esprit, pan! Pas creuse, hein, la caboche?
Il s’anima:
--Et ils viendraient tous avec des millions me dire: «Pinchard, voici la
fortune, mais rendez le talent!» je leur répondrais: «Zut! j’aime mieux
ma part!» Et, acheva-t-il, ce qu’il y a de plus raide, c’est que je n’en
ai pas des masses, de talent! Amour, art, illusion, ma chère, on n’a pas
fait mieux...
Il déclama:
--Illusions des nuits, vous jouez-vous de moi?
--J’ai dit. Mais «tant qu’à» faire du mal à une mouche, pour assurer mon
succès sur n’importe quel théâtre, tu me croiras ou non, ça me gâterait
tout mon bonheur. Tiens, j’ai essayé une fois de détester un directeur
de théâtre: Oh! ça, c’était bien naturel? j’ai pas pu. Quant aux
camarades, ils m’ont écrasé plus souvent qu’à mon tour. Que faire à
ça?... je me dis aujourd’hui que peut-être ils avaient un peu plus de
génie que moi,--ou seulement plus de chance. Eh bien! après? Il n’y a
pas d’égalité dans la nature... Je me contente donc d’être, dans
l’ombre, supérieur à mon siècle.
Il prononça ces derniers mots avec une ironie gaie et déclamatoire...
--J’ai été long... si long!... J’achève donc. Voici ma noble péroraison:
Pense, par-ci par-là, au vieux bouffon, ma fillette. Si tu te dis qu’il
t’aime bien et qu’il saurait te le prouver à l’occasion, ça te fera
chaud dans le cœur. Ah! le cœur, tout est là, je te dis! J’en ai, moi,
vois-tu; et s’il y a un bon Dieu partout, comme on disait de mon temps,
je lui demanderai une place dans le théâtre du paradis... Ça me reposera
des paradis de théâtre... Je pense qu’il n’y en aura pas seulement pour
l’opéra, là-haut. Ça serait trop raide... Là-dessus, je vous baise les
mains, comtesse.
Il s’inclina, et dit, avec le ton qu’il eût pris pour lire une lettre:
--Votre très humble, très respectueux et très fidèle serviteur. Signé:
Pinchard.
Elle songeait, les yeux vagues.
--Adieu, vieux... Allons, va, embrassons-nous encore. Qui sait si nous
nous reverrons?
--Pourquoi pas, petite? D’abord, je m’engage à revenir dans six mois
chercher encore un petit bleu pareil. Cette image me plaît.
--Dans six mois, dit-elle, je crois bien que je ne serai plus là. Adieu,
Pinchard.
Elle-même l’embrassa sur les deux joues, avec une petite larme qui ne
parvint pas à tomber.
Il paraît que Monsieur d’Aiguebelle avait entendu quelque chose de cette
conversation.
Comme Pinchard allait sortir du vestibule dans la cour, le comte parut:
--Monsieur Pinchard, dit-il, quand vous aurez besoin de moi, n’oubliez
pas de venir frapper à ma porte.
Et comme Théramène écarquillait les yeux:
--J’aurai toujours quelque chose à la disposition de vos pauvres,
Monsieur Pinchard.
Le comte souriait. Il ajouta:
--Entre hommes, on peut s’entr’aider, n’est-ce pas?
Pinchard, profondément surpris, étrangement ému, se précipita sur la
main qu’on lui tendait. Il ne put articuler un seul mot, et s’en alla,
plus fier, plus heureux que jamais,--sans rien réciter.
Il s’en allait, le vieux bouffon au cœur simple et pur, l’artiste rêveur
aux dehors sordides. Pour éclairer sa route de misère, il avait pris
quelque chose aux lumières des plus sages. Dans sa misérable lanterne,
il portait, ce pauvre, une lueur tremblotante et douce, jolie comme une
étoile du ciel.
V
Un jour, au moment où le comte Paul sortait, il rencontra dans le
vestibule un jeune homme en train de parlementer avec son valet de
chambre.
La comtesse était absente.
--Ah! dit le jeune homme, d’un air embarrassé. Je suis heureux de vous
voir, Monsieur.
Mais il ne semblait pas heureux du tout.
--Je ne vous reconnais pas, Monsieur, riposta le comte.
--C’est que, Monsieur, lorsque vous m’avez vu, je portais l’uniforme de
lieutenant aux chasseurs.
Il se nomma:
--Léon Terral.
Le comte Paul eut un sursaut; il reconnaissait enfin cette figure.
Il revoyait tout à coup, comme présente, une scène entièrement perdue
depuis longtemps dans l’ombre de sa mémoire. Il revoyait Léon Terral en
costume d’officier, causant avec sa femme, aux Bormettes, le soir même
de son mariage. N’était-ce pas surtout à ce moment, que, regardant
Marie, il avait songé: «C’est étrange. On la dirait toute changée. On
dirait une autre?»
Un rapprochement se fit, seulement alors, dans son esprit, entre trois
choses, qui étaient: d’abord, son pressentiment triste de ce soir-là;
puis, les lettres qui, quelques heures après, lui avaient tout
révélé;--et enfin le retour actuel de cette figure d’homme, bien changée
maintenant.
Terral était amaigri; le teint plombé. Ses yeux se détournaient trop
vite quand le regard les cherchait. Son costume flambant neuf disait sa
misère. C’était un complet gris, tout raide, coupé avec l’élégance des
gravures accrochées aux vitres des raccommodeurs d’habits. Les poches de
sa jaquette étaient gonflées, comme s’il portait sur lui tout un
attirail de voyage. Il avait des manchettes trop luisantes, en
celluloïde sans doute, un col pareil, une cravate bleue éclatante,--mise
sans soin. Il portait un chapeau melon couleur bois, qui, sous un apprêt
luisant, renouvelé de la veille, laissait entrevoir des taches
anciennes.
--Vous désirez voir ma femme?... Elle est sortie, dit froidement le
comte.
--On me le disait, Monsieur, répondit Léon Terral, mais pardonnez-moi,
je ne le croyais pas... Madame la comtesse d’Aiguebelle, ajouta-t-il
gauchement, d’un air humble de domestique, a-t-elle un jour?
--Elle n’en a pas, Monsieur, dit Paul sèchement.
Il s’acheminait vers la rue, suivi du jeune homme.
--Je me présenterai donc, au petit bonheur, un de ces jours, Monsieur,
dit Léon.
Ils se saluèrent.
Et dès qu’il se fut éloigné, le comte revint dire au valet de chambre:
--N’oubliez pas cette figure. Ni madame, ni moi nous n’y serons jamais
pour ce Monsieur Terral, entendez-vous... Sous aucun prétexte ne le
laissez entrer... Et même soyez attentif à ses moindres paroles, pour me
les rapporter exactement.
Habitué à des visites de pauvres diables, dont quelques-uns, reconnus
pour des professionnels de la mendicité, étaient impitoyablement
évincés, le valet de chambre s’inclina, bien décidé à obéir
scrupuleusement aux ordres qui lui étaient donnés.
Dans l’après-midi, tout en courant à ses affaires, qui étaient celles
des autres, celles des pauvres, le comte Paul songeait obstinément à
cette figure louche de Léon. Et un autre souvenir s’éveilla en lui... Il
avait lu, peu de jours auparavant, dans un journal, une de ces histoires
comme les gazettes en rapportent fréquemment... Un malheureux jeune
homme, qui était allé tenter la fortune en Amérique, après avoir donné
depuis six mois à peine sa démission d’officier, venait de rentrer en
France. On ne le nommait pas, par respect pour une famille honorable,
disait le journal, car la police le recherchait activement. Il était
mêlé à une affaire bizarre, le lancement d’un produit nouveau, «la
vitréine», destiné à détrôner le celluloïde. La vitréine servait à tout,
on en pouvait faire des cols de chemises, des fleurs, des bijoux, des
assiettes et même des vitraux d’église. Pour monter cette affaire
immense, deux ou trois maîtres-chanteurs, associés, s’étaient procuré
des fonds par des moyens douteux. On soupçonnait l’ex-officier d’avoir
connu leurs agissements, et même, etc., etc... Bref, il paraissait
évident que M. Léon Terral était entré dans la grande confrérie des
flibustiers. «Ce n’est pas la première fois, disait le journal, que
l’espoir d’enlever une Manon entraîne un galant homme aux pires
compromissions.»
--Cela devait finir ainsi, murmurait le comte. C’est cela. C’est mon
homme. C’est lui l’auteur des lettres à Rita!... Peut-être est-ce pour
elle que ce misérable enfant est allé tenter fortune. C’est un de ces
imbéciles que la première venue peut enlever à tous leurs devoirs et qui
finissent par le bagne, ou par le revolver... Misère de moi!... Nous
surveillerons cela... Léon Terral?... Au surplus, j’irai aux
informations...
Il y alla.
Il se rendit au siège d’une société bien connue de lui, une de celles
qui ont pour but le relèvement du mendiant par le travail.
Afin de garder les membres de l’association contre les tentatives des
faux nécessiteux, la société forme des dossiers où sont inscrits les
noms d’un grand nombre de mendiants à domicile. La préfecture de police
même vient prendre là quelquefois des renseignements. En échange, elle
en fournit à la société.
Paul traversa une salle encombrée d’étoffes, de vêtements destinés à des
pauvres et confectionnés par des pauvres. Il demanda à l’un des nombreux
secrétaires s’il connaissait le nom de Léon Terral.
--Si vous l’avez ici, c’est depuis peu de jours...
--Oui. Voici son dossier, Monsieur Terral (Léon), Affaire de la
_vitréine_, ex-lieutenant aux chasseurs. A démissionné le 20 septembre
1886.
«Cinq jours après mon mariage», pensa le comte Paul.
Quelques découpures de journaux donnaient toute l’odyssée lamentable du
jeune homme. Elle se terminait ainsi: «Se cache à Paris depuis peu de
temps. A fait la traversée de New-York au Havre sous un un nom
d’emprunt: Delsigny. A écrit sous ce nom à M. le baron de Rothschild qui
lui a envoyé cinquante francs. Quand cette somme est arrivée à l’hôtel,
sous pli recommandé, Léon Terral, se sachant surveillé par la police,
avait disparu, etc., etc.
--Est-il venu vous demander de l’argent? interrogea l’employé.
--Non, Monsieur, dit le comte Paul, mais c’est un malheureux auquel je
m’intéresse.
* * * * *
Trois jours plus tard, Léon Terral se présentait vainement chez la
comtesse. Les domestiques lui interdisaient formellement la porte. Il
laissa échapper un mouvement de colère:
--C’est bon! J’écrirai à Madame d’Aiguebelle. On vous fera repentir de
ces façons-là.
Et il sortit fièrement; mais, dépouillé de l’uniforme, le pauvre garçon
n’avait plus d’allure. Il portait mal son affreux complet gris, qui,
mouillé plusieurs fois depuis l’autre jour, n’avait même plus son vilain
luisant, ni sa fâcheuse raideur. L’étoffe en était fripée et terne comme
du papier décollé.
Informé de tous ces détails, le comte Paul dit à son valet de chambre:
--A partir d’aujourd’hui, vous ne laisserez entrer ni un journal, ni une
lettre, ni un paquet quelconque sans me les avoir présentés d’abord.
Et il ouvrait les journaux, cherchant s’il n’y rencontrerait pas des
mots soulignés, examinait les suscriptions des enveloppes, regardait le
fond d’une boîte, d’un envoi de magasin.
--Si je rencontrais l’écriture des fameuses lettres, je crois bien que
je la reconnaîtrais.
Un matin, on lui présenta, parmi d’autres, un pli jaune, qui avait l’air
d’envelopper un banal prospectus des Grands Magasins. Sous la
transparence exagérée de l’enveloppe, on apercevait en effet toute une
imagerie de prospectus. L’adresse était écrite à la mécanique, en
lettres bleu pâle: Madame la comtesse d’Aiguebelle, etc.
Il ouvrit ce pli, en se répétant: «Contre ça, tout est bon!» Il déploya
soigneusement l’imprimé, s’apprêtant à y chercher des mots épars,
soulignés çà et là, et qui, rapprochés, feraient une phrase... Un papier
blanc en tomba. C’était une lettre... écrite, comme l’adresse, à la
machine. L’auteur de la lettre ne signait pas, n’écrivait pas de sa
main, ne se désignait que par ces mots: «... Vous qui aviez gardé mes
lettres de jeunesse...»
Évidemment, au moyen de ces précautions, l’auteur entendait que, dans le
cas où cette lettre serait trouvée, elle perdrait toute valeur
d’interprétation non seulement contre lui-même, mais contre la
destinataire. Il y parlait d’une dette, d’une échéance, élevait de
pressantes réclamations sous lesquelles on sentait comme une menace
passionnée. Et enfin, il disait:
«J’attends votre réponse aux initiales P. J. nº 131, bureau 14,--mardi
dans la matinée. Vous n’aurez qu’à répondre que je puis me rendre chez
vous, dans l’après-midi du même jour, à trois heures précises, ce jour
et cette heure m’étant particulièrement commodes.»
C’était tout. C’était assez. Paul remit cette missive, sous une nouvelle
enveloppe, dans les plis du prospectus, et fit en sorte qu’elle parvînt
à la comtesse à table, vers la fin du déjeuner, au moment où on lui
remettait son propre courrier.
Tout en parcourant son journal, il surveillait sa femme, de ce regard de
côté, de cette vue subtile qui peut se rendre compte avec certitude de
certains furtifs mouvements, et il la vit ouvrir l’enveloppe, lire le
message imprimé. Durant une seconde, elle parut étonnée; puis, ne se
croyant pas observée, elle fit disparaître ce papier dans sa poche.
Il leva aussitôt les yeux d’un air naturel, et alors il reconnut sur ses
lèvres le sourire plein d’arrière-pensées, le même, qu’elle avait eu
entre ses bras, le soir de leur mariage, avant de rire impudemment.
Elle sortit dans l’après-midi, avec sa voiture. Elle ne sortait pas
autrement. C’était l’ordre du comte.
Le lendemain il fit venir le valet de pied.
--A quel bureau de poste mes lettres ont-elles été mises, hier? Une de
ces lettres n’est pas parvenue.
--Au Palais-Bourbon, répondit ingénument le domestique... Mais il n’y en
avait qu’une.
--Bien... je le savais. Mais pourquoi, reprit le comte d’un air sévère,
pourquoi laissez-vous votre maîtresse descendre de voiture pour jeter
elle-même des lettres à la boîte? Je passais par là; vous ne m’avez pas
vu. Qu’est-ce que cette étourderie inqualifiable?
--Monsieur me pardonnera, répondit le valet pris au piège. Madame la
comtesse ne m’a pas permis...
--En ce cas, c’est différent, dit le comte souriant... Pardonnez-moi,
Monsieur Jean, ajouta-t-il avec une grâce à laquelle ses domestiques
étaient habitués, et pour laquelle il était aimé d’eux.
Puis avec intention:
--Et n’oubliez pas qu’il faut, en effet, quand votre maîtresse donne un
ordre, fût-il opposé aux miens, lui obéir aveuglément... Allez.
Toute cette campagne de ruses semblait devoir réussir.
Le mardi était justement le jour où le comte, depuis quelque temps,
assistait à une clinique où l’on soignait gratuitement des malades
pauvres... La comtesse le savait bien; il avait même pris soin de le lui
rappeler d’un mot.
Elle aurait donc, suivant toute apparence, choisi ce jour qu’on lui
indiquait, précisément comme celui où, de son côté, elle était sûre
d’être seule.
Quant à se servir de la lettre anonyme pour dessiller les yeux d’Albert,
Paul y avait songé un moment, mais il y avait renoncé bien vite. «Cette
lettre n’a pas la valeur d’une preuve. Au point où il en est, il lui
faut bien autre chose! Soit... Nous arriverons chez elle quand le jeune
homme s’y trouvera. Et de deux choses l’une: ou elle le fera cacher, ou
elle le laissera paraître. Dans le premier cas, l’affaire est simple.
Dans le second,--je leur raconterai comment j’ai surpris le secret de
leur rendez-vous; je leur dirai tout ce que j’ai deviné, et ils seront
bien malins tous deux, si l’un ou l’autre ne finit pas par trahir la
vérité...»
Le mardi, après son déjeuner, Paul sortit comme à l’ordinaire:
--Je vais à ma clinique.
Dès le matin, il avait, par lettre, prié Albert de rester chez lui:
«J’irai te voir à trois heures.»
Un peu avant trois heures, à vingt pas de la porte de son hôtel, il
épiait, du fond d’un fiacre,--cachette commode,--l’arrivée de Léon
Terral.
Le malheureux arriva en effet. Repoussé de nouveau par le valet de
chambre, il montra un mot de la comtesse, en disant:
--Je suis attendu.
--C’est différent. Monsieur m’excusera.
Le comte quitta son fiacre, retrouva sa voiture devant le
Palais-Bourbon, et commanda:
--Chez Monsieur de Barjols.
Chez Albert, son valet de pied monta un billet ainsi conçu: «Je suis en
péril. Viens.»
Ils ne s’étaient pas revus depuis l’enterrement de la comtesse
d’Aiguebelle.
Albert, d’un élan, arriva dans la voiture. Il était pâle:
--Que se passe-t-il? Tu te bats?... Ah! mon Dieu! que j’ai eu peur!
Voyons, que faut-il faire?
Il lui avait pris les deux bras dans ses deux mains et le regardait dans
les yeux, pour voir si on ne lui cachait rien de trop redoutable.
--Je te dirai... tout à l’heure.
On roulait.
Chacun d’eux, heureux de revoir l’ami dont le séparait, depuis quelques
semaines, un motif si redoutable,--éprouvait une émotion profonde.
Albert eût été gêné, presque honteux, sans le trouble extrême où le
mettait la crainte du péril annoncé. Paul était simplement attendri de
voir le trouble de son frère d’élection. Et il le regardait avec un
admirable sourire.
Albert, très agité, disait:
--En péril? Je ne comprends pas. Quels ennemis peux-tu avoir, toi, toi,
le meilleur des êtres? Avec ton élévation d’esprit, ta bonté,--personne
n’a le droit de te haïr, de t’attaquer... Enfin, je suis là. Nous allons
bien voir... Où me mènes-tu?
Paul lui prit la main en silence, puis tout à coup, sans pouvoir dire un
mot, il l’attira sur son cœur.
--Tu me fais mourir, lui dit Albert en lui rendant cette étreinte. Pour
l’amour de Dieu, qu’est-ce qui te menace?
On arrivait devant l’hôtel des d’Aiguebelle. Paul ne répondait pas.
Alors, Albert devint sombre.
--Annoncez à Madame, dit le comte Paul, que Monsieur de Barjols,--pas
moi, vous entendez?--que Monsieur Albert de Barjols désire lui parler.
Et se tournant vers Albert:
--Ce qui est en péril, Albert, ce n’est pas ma personne: c’est l’honneur
de mon nom,--et c’est notre vieille amitié, qui m’est chère comme à toi.
Je t’annonce que, moralement, nous allons nous battre,--mais je sais que
tu m’embrasseras après, de meilleur cœur. Garde-toi seulement d’oublier
ceci: c’est dans ton intérêt que je vais te faire souffrir!
--Madame est dans le petit salon, vint leur dire le domestique.
... Albert, stupéfait, triste, et préparé à tout, montait avec Paul,
côte à côte.
Devant la porte fermée, Paul tendit une fois encore la main à son ami.
--Maintenant, dit-il, du ton d’un témoin qui dirige un duel,--allons!
Ils entrèrent. Rita était seule.