Le comte Paul, à son réveil, après un somme pesant et court, eut toutes
les peines du monde à reprendre conscience de la vie... Que tout cela
fût vrai, c’était impossible. Et de même que certains rêves
impressionnent l’âme plus fortement que la réalité, de même, aussi
fortement, cette réalité l’impressionnait comme un rêve.
Il alla s’accouder à sa fenêtre ouverte. Septembre rayonnait.
L’éternelle verdure des pins, des eucalyptus, des palmiers donne aux
automnes de Provence des gaîtés de printemps. Aucune mélancolie ne
venait des choses. Le soleil, levé depuis une heure, resplendissait sur
la mer et sur les salins. Le paysage familier parla tendrement au cœur
du jeune homme. De quoi? de son enfance, écoulée parmi ces arbres et ces
rochers, dans cette nature paisible et câline. Il se revit courant avec
Pauline, parmi les bruyères; cherchant, dans les touffes du thym et du
romarin, le prie-dieu et la sauterelle, ou, sur le tronc rugueux des
pins, la cigale, toute dorée comme les perles de la résine.
Pauvre petite Pauline! il revit ce doux visage mélancolique. La veille
encore, il l’avait vue, triste comme toujours... plus triste
peut-être... Et il secoua la tête, en songeant: «C’était une affection
sûre, celle-là! Qu’est-ce donc que nos cœurs et nos destinées? Pourquoi
ne l’ai-je pas aimée, cette noble créature, cette chère sœur de mon ami?
N’avais-je pas pour elle de la tendresse? Oui, certes... Et,--chose
affreuse!--cette tendresse même m’a empêché d’avoir pour elle de
l’amour! Quelle idée singulière avais-je donc de l’amour? Elle m’aimait
peut-être... et c’eût été le bonheur, le mien, celui de ma mère...
Tandis que maintenant... maintenant..., l’autre est là! quelle autre?...
une étrangère, vraiment, puisqu’elle n’a rien de nos cœurs, de nos
éducations, de nos âmes!»
Il revit en pensée celle qu’il ne pouvait s’empêcher d’appeler
Rita,--et, aussitôt tout le charme du jour commençant, du paysage aimé,
s’attrista, s’enveloppa d’une mélancolie que la saison ne lui donnait
point.
A ce moment, le landau sortit des remises. Paul se rappela que sa mère
et sa sœur s’étaient promis de partir de très bonne heure pour Hyères,
malgré les fatigues de la veille. Il les vit en effet, monter en
voiture... s’éloigner... «Pauvre chère maman! si elle savait!...» A
cette idée, il sentit son cœur défaillir, mais il se roidit, et reprit
le cours de ses réflexions, en les dirigeant, cette fois: if refit le
procès de Marie Déperrier et, de nouveau, il la condamna. Il conclut en
dernier ressort qu’il devait avant tout, maintenir l’attitude qu’il
avait prise. Certainement, elle essaierait de le reconquérir. «Mais, se
dit-il, si j’avais le malheur de céder, je serais perdu! Je me
mépriserais, et elle me mépriserait elle-même. La lutte deviendrait
entre nous une lutte d’égaux; je perdrais sur elle l’autorité morale; ce
serait l’âpre querelle quotidienne installée chez moi. Je dois garder ma
supériorité, c’est-à-dire ma liberté; il le faut. Il faut, à tout prix,
qu’elle me demeure étrangère!»
Et comprenant que, malgré tout, cette lutte serait, par moments,
difficile, il se donna à lui-même sa parole d’honneur de rester libre de
cette femme; de résister à tout désir de pardon, à toute suggestion
d’indulgence, même devant les apparences du repentir; il alla jusqu’à
admettre d’avance qu’il serait injuste, au cours de la vie quotidienne,
plutôt que de se laisser vaincre. Il arma pour toujours de parti-pris sa
dure volonté.
Il se déshabilla, passa sous la douche, mit un costume d’intérieur, et,
une cigarette d’Orient entre les doigts, il se dirigea vers la chambre
de sa femme. D’un mouvement instinctif, il s’apprêtait à jeter sa
cigarette. Il la garda. Il fumait, à l’ordinaire, devant elle. Eh bien!
il fumerait dans sa chambre, comme il le faisait en sa présence au
salon. C’était une contenance, et dédaigneuse.
--Entrez! dit-elle au coup léger qu’il avait frappé.
Elle était au lit, parmi les dentelles.
--Vous avez bien dormi, j’espère?
Elle ne répondit point.
--Moi, pas, reprit-il. J’étais nerveux. J’ai dû réfléchir, régler en
esprit beaucoup de choses.
Et, voulant trancher dans le vif:
--Pour commencer,--la question d’argent... Voici le premier semestre...
Il déposa sur la cheminée un petit portefeuille.
--Vous trouverez là quelques billets... vos appointements.
Sur ce mot elle tressaillit, intérieurement, et n’en laissa rien
paraître.
Elle était déroutée par l’attitude de cet homme. Que devait-elle faire?
Elle aussi croyait avoir rêvé. Mais non, tout était bien vrai.
L’impossible lui était arrivé. Le hasard, le destin, du premier coup
l’avait livrée, et désarmée. Maintenant, elle appartenait en esclave à
cet homme qui entrait chez elle, méprisant, la cigarette aux doigts,
dans sa chambre à coucher... De ses droits de mari, il n’acceptait que
ce droit outrageant d’être là; et, seul entre tous les hommes qu’elle
connaissait, il n’implorait plus rien d’elle, ni regard, ni
sourire,--mais il exigeait, il imposait l’obéissance.
Avoir été ainsi vaincue du premier coup,--c’était bien surprenant et
c’était bien dur. Incertaine du parti à prendre, elle s’abandonnait à
l’étonnement, attendait qu’une circonstance lui indiquât la voie à
choisir.
Il fumait, réfléchissant, assis près de la fenêtre; il ne la regardait
pas; il suivait de l’œil la fumée légère ou regardait, à travers les
vitres claires, les oiseaux qui voletaient, piailleurs, dans les
platanes, les hirondelles qui passaient, de temps à autre, en flèches...
et la mer bleue, là-bas, tachetée d’écumes blanches.
Un abîme séparait ces deux êtres jeunes qui avaient cru se rapprocher,
jusqu’à mêler, pour toujours, leurs vies.
L’idée vint à Rita que peut-être?... Car enfin...
Elle s’accouda, laissant à dessein glisser un bout d’épaule hors des
dentelles, et prononça lentement:
--Je n’ai rien dit encore depuis cet affreux moment où vous avez voulu
voir ces lettres... qui n’appartenaient qu’à moi.
Il releva la tête. Une réplique violente et amère lui vint aux lèvres.
Il s’ordonna à lui-même de se taire, d’écouter.
--Vous avez voulu voir ces lettres. Vous les avez vues. Où est mon
crime? J’ai vingt-quatre ans: je ne vous ai pas attendu, c’est
vrai,--avant de savoir même que vous existiez--pour rêver, pour désirer
l’amour. Il y a huit ou neuf ans que j’ai ce droit-là. Vous auriez pu
vous le dire. Mais non... Il vous plaît mieux de me reprocher d’avoir eu
un cœur, comme toutes les jeunes filles, à l’âge même où le cœur
s’éveille, où les rêves commencent. Est-ce là mon crime?... Non. Est-ce
alors d’avoir gardé ces lettres? C’est une faiblesse, j’en conviens,
mais c’est une faiblesse d’enfant,--oui, un enfantillage. Ne vous
avais-je pas promis de vous les montrer un jour ou l’autre? Je l’aurais
fait à coup sûr, mais seulement après des confidences qui vous auraient
préparé à tout connaître, sans colère et sans mépris, tout mon passé.
M’accusez-vous de ne pas vous l’avoir dit, ce passé où il y a des
douleurs, pénibles à avouer, mais non pas une seule faute? Je vous
réponds: Me l’avez-vous seulement demandé? Et comme je savais que bien
des choses, dont je ne suis point responsable, vous déplairaient
pourtant, ne trouvez-vous pas naturel et même légitime mon silence?
C’est de l’héroïsme qu’il eût fallu avoir, pour courir, spontanément, le
risque de vous éloigner de moi? Eh bien! je l’avoue, je me suis
consultée un moment. Je n’ai pas su pousser la sincérité jusqu’à dire,
au risque de vous perdre, ce que vous ne demandiez pas...
Elle s’arrêta; puis, la main sur ses yeux où montaient des larmes, elle
acheva, d’une voix pénétrée et basse:--Je vous aimais trop pour cela!...
Il se taisait, immobile, l’œil sur le vide ouvert devant eux.
Elle le regarda entre ses doigts légèrement écartés:
--Vous ne savez pas ce qu’il m’en coûte, de vous parler ainsi, en ce
moment, si tôt après vos insultes! Car, j’en conviens,--j’ai une nature
rebelle, un peu sauvage. Je n’ai jamais plié devant personne... Tout mon
orgueil, depuis hier au soir, est en révolte. C’est pour cela que je me
suis tue. Mais maintenant, voyez, je parle, vaincue, soumise, parce que
je comprends votre douleur... et je ne veux pas que vous souffriez plus
longtemps!
Il regardait toujours dans le vide, avec cet œil vitreux de ceux qui ont
tout perdu--et dont le songe voit par delà la vie. Les paroles qu’elle
murmurait arrivaient tardivement à son intelligence. Il les comprit un
moment après qu’elle eut fait silence. Et déjà il se demandait si, en
effet, elle n’avait pas raison, s’il n’avait pas des exigences trop
hautes, s’il avait le droit de condamner si vite, si absolument. Ah!
qu’il est difficile d’être juste! Et il voulait l’être. N’avait-il pas
obéi à un coup de passion rageuse, jalouse? Oh! s’il pouvait retrouver,
en elle, une excuse; et, en lui, le pardon! S’il pouvait retrouver le
bonheur entrevu la veille, le même, ou seulement quelque chose de ce
bonheur, rêvé durant deux années.
Il jeta dans la cheminée la cigarette qu’il avait apportée avec un parti
pris de désinvolture et même d’impertinence.
Le souvenir de sa mère lui traversa le cœur. Si les choses restaient
ainsi, pourrait-il lui cacher longtemps le malheur de sa vie? Certes,
pour la malheureuse mère, c’est la réconciliation qu’il fallait. Dans
son cerveau, lassé par l’insomnie, les détails de la scène affreuse de
cette nuit s’estompaient, affaiblis. Il n’avait plus l’énergie physique
nécessaire pour interpréter les faits, les rapprocher, les presser, en
faire jaillir tout le sens.
Elle devina que son silence disait une hésitation.
Que devait-elle faire, pour influencer son juge?
Elle cachait toujours son visage avec ses mains. Elle comprit que Paul
la regardait. Alors, pour jouer mieux son rôle, elle plongea tout à coup
son visage dans les coussins, entre ses deux bras nus, avec un sanglot
volontaire. Elle sentit avec joie que de vraies larmes coulaient sur ses
joues et que ses épaules s’étaient découvertes. «Car enfin,
songeait-elle, il n’est pas en bois, le bonhomme!» Ses grands cheveux
cendrés serpentaient de tous côtés autour de sa tête. Un rayon vint
toucher sa nuque, les changea çà et là en or flamboyant. Sa chair prit
les transparences exquises de la vie jeune, mystérieuse, attirante. Il
la regardait toujours et elle le sentait bien. Les tentations qui
étaient en lui, elle les savait. On n’attend pas, durant deux années,
une jeune fille, on ne l’aime pas jusqu’au mariage, pour renoncer à elle
subitement, à tout jamais, dès le contrat signé, sans quelque révolte de
l’égoïsme physique. La passion grondait, dans ce mari pris au piège. Et
quand bien même il voudrait la chasser demain, ne devait-il pas désirer
encore,--comme tous les autres hommes,--avoir fait d’elle sa maîtresse
d’une heure? Mais comme il était naïf et bon,--cela l’engagerait,
celui-là! Et si?... Oui!... Pourquoi pas?--Elle était bien sûre d’une
chose, c’est qu’il ne chasserait jamais plus la mère d’un
d’Aiguebelle... Dans l’émouvante idée de maternité, elle ne voyait qu’un
moyen de défense et d’ambition.
Elle cria, la voix étouffée dans les coussins:--Paul! Paul, ayez pitié!
pitié de moi... et pitié de vous-même!... Ayez pitié!... Ne me rejetez
pas, du haut d’un ciel, dans l’abîme!
Et, comme poussée par un irrésistible élan, elle se leva alors, se jeta
hors de son lit, demi-nue, les cheveux enflammés de soleil, et se
précipita à ses genoux... Il s’était levé, le cœur bondissant... Il
allait tout oublier. Il oubliait tout, puisqu’il ne songeait pas à
s’étonner de voir une jeune fille aussi prompte à se montrer ainsi...
La beauté l’attirait à lui, triomphante, d’une invincible puissance.
Dans la débâcle de sa volonté, de ses idées, il voulut, pour se rejeter
loin d’elle, invoquer en lui son mépris de la veille. Mais les raisons
de ce mépris se faisaient toujours en lui plus éparpillées, plus
diffuses, plus impossibles à ressaisir... Il ne les voyait plus. Mais il
savait encore qu’elles existaient. Alors il se dit:
«Eh bien! qu’importe? Pourquoi pas? Pourquoi ne pas la traiter en
courtisane? Pourquoi?... N’est-ce pas la pire vengeance? N’est-ce pas
lui infliger la dernière des hontes, que de profiter de mes droits, tout
en restant dégagé d’elle?»
Ainsi la bête commandait l’esprit qui, n’avouant pas sa défaite, se
répétait les suprêmes sophismes de la dignité et de la liberté
expirantes.
Rita leva vers son mari ses yeux bleus, noyés de larmes, lui montra ses
joues ruisselantes. Il regardait cette femme courbée à ses pieds,--si
belle, si touchante à la fin! Les larmes lui allaient bien. «Je me suis
trompé, songea-t-il.--Tant de beauté, de charme, la clarté d’expression
de ce visage, ne peuvent pas cacher les noirceurs que j’ai cru deviner.
C’est impossible.» Il s’inclina pour la relever. Elle tendit les bras
vers lui. Ces beaux bras nus, il les prit dans ses mains, et se sentit
frémir de la tête aux pieds.
Alors, pour l’achever, elle cria:
--Au nom de ta mère, Paul! au nom de ta mère!
C’était la note fausse, puisque, sur ce mot, il s’aperçut qu’elle était
à moitié nue. Il conçut qu’elle voulait s’aider d’un nom sacré, cacher
sous ce nom un essai de séduction impudique. Une jeune fille pure,
injustement accusée, se serait-elle défendue ainsi, comme une Phryné?
Il était redevenu froid.
Elle sentit se desserrer sur ses bras, les doigts qui l’étreignaient.
--Ah! fit-il d’un ton glacial.
Le nom de sa mère, invoqué dans un tel moment, avait produit un effet
tout contraire à celui qu’elle attendait. Il se rappela les
pressentiments de la comtesse. Il regarda instinctivement le petit
meuble recéleur des lettres maudites. Il revit cette femme qui était là,
sa femme, lançant par la fenêtre, pour le tromper, cette bourse vide...
Ah! oui, il se souvenait, à présent. Il croyait assister encore à cet
acte de mensonge qui la lui avait révélée à fond. Et il tressaillit,
comme si cette révélation lui était faite dans l’instant même.
--Ces lettres, dit-il alors, donnez-les-moi.
--Je les ai brûlées.
--Allons, dit-il, c’est complet. Et je conclus: Comme ma mère,--c’est
entendu,--doit ignorer mon malheur, et qu’il serait difficile de simuler
l’accord entre nous assez parfaitement pour la tromper chaque jour à
toute minute, nous partirons ce soir pour Nice. C’est un caprice de ma
femme,--votre premier caprice,--auquel j’obéis. J’ai même, à Nice,
quelque affaire. Vous comprenez. De Nice, nous partirons pour Paris.
Cela nous donnera un peu de temps pour préparer la suite de notre
misérable existence à deux. Encore un mot: j’avais congédié, pour cette
nuit, notre vieille femme de chambre. Vous allez l’appeler. Je veux
qu’elle nous voie ici, en ce moment, réunis, et, tout à l’heure,
déjeunant ensemble. Ma mère et ma sœur viennent de partir ce matin pour
Toulon où elles ont quelques emplettes à faire. Elles rentreront vers
quatre heures. Nous partirons à six. Habillez-vous. Et, après le
déjeuner, nous irons, avec la charrette anglaise, seuls tous deux, à
Hyères. Il faut se donner du mouvement, chercher la distraction, ne pas
rester face à face avec notre misère,--et nous montrer le moins
possible, aujourd’hui, aux braves serviteurs de ma maison.
Ce programme fut exécuté.
V
Maintenant, ils étaient à Paris. Paul n’avait eu aucune peine à faire
accepter par sa mère son brusque départ. La bonne dame, en mariant son
fils, avait consommé un grand sacrifice. Elle n’était pas femme à se
démentir en détail, à reprendre à l’étrangère des bribes de son bonheur.
Désormais «ces enfants» s’appartenaient à eux-mêmes. Bien plus, elle
trouvait juste et bon qu’ils fussent là-bas, libres, hors des atteintes
de son égoïsme, disait-elle, éloignés du spectacle de son déclin...
C’était un peu triste pour Annette, par exemple! mais la chère enfant
adorait sa mère; ils avaient de bons voisins, au château des Bormettes,
et puis cet isolement ne devait pas durer. Elles iraient, dans quelques
mois, voir les nouveaux mariés à Paris. Après cela, ils viendraient
passer le printemps aux Bormettes.
Rassuré pour le moment du côté de sa mère, le comte Paul arrangea sa vie
à Paris, de façon à ne rien laisser deviner de son malheur.
D’ailleurs, ce n’était guère qu’en présence d’Albert, de sa sœur Pauline
et de Madame de Barjols qu’il lui était difficile de dissimuler. Il
présenta sa femme à peu de personnes, préférant les interprétations
mauvaises de cette attitude, à ce qu’on dirait, si l’on venait à
entrevoir la vérité. Aux yeux du monde, c’étaient deux époux corrects,
qui s’isolaient dans leur bonheur, et semblaient désirer beaucoup qu’on
ne les dérangeât point.
De la part du comte Paul, le contraire eût paru surprenant.
--Ah! disait Berthe,--la pauvre jeune femme ne s’amusera pas tous les
jours avec ce gentilhomme de trumeau; mais enfin, pour les débuts, ça
paraît lui convenir, et puisqu’elle ne se plaint pas...
Marie, en effet, n’avait rien dit à Berthe, sans trop s’expliquer
pourquoi. C’est que, pour l’instant, l’aveu l’eût humiliée.
Vis-à-vis des de Barjols, Paul avait pris une double précaution. La
première, c’était de répéter à tout propos qu’il avait horreur de ces
gens qui affichent leur bonheur conjugal. Pour lui il préférait tomber
dans l’excès contraire, et paraître un mari désagréable. La seconde
précaution, la meilleure, avait été de voir moins souvent ses amis.
Albert, cédant aux supplications de sa mère, avait obtenu la résidence
libre. Il habitait Paris pour un temps inconnu. Mais comme de son côté
il avait résolu de voir Paul et Marie le moins souvent possible, il
croyait être lui-même la seule cause de la rareté des entrevues. Les
sentiments de Pauline la poussaient également à éviter les rencontres
jadis si désirées. Madame de Barjols disait: «On ne le voit plus, ce
Paul... C’est bien naturel!» Tout allait donc pour le mieux dans la pire
des situations.
Marie et Paul adressaient, presque tous les jours, à la comtesse des
lettres pleines de gaîté. Paul racontait toutes les pièces de théâtre
nouvelles, et, en effet, il conduisait sa femme au théâtre à peu près
tous les soirs. C’était le moyen d’éviter le tête-à-tête sous la lampe,
et aussi de fuir les réunions, les bals, où le comte Paul redoutait de
rencontrer celui qu’il désignait ainsi dans sa pensée de philosophe: «Un
homme assez sot pour s’imaginer qu’elle en vaut la peine!»
La jeune comtesse d’Aiguebelle ne voyait guère que des connaissances de
son mari. Léon Terral, à sa grande joie, lui avait écrit, quinze jours
après leur entrevue à Aiguebelle, qu’il partait pour l’Amérique. Il
avait donné sa démission. On l’avait intéressé dans une affaire grosse
d’espérances. Marie avait pensé: «Bon voyage! Et si c’est possible, bon
retour! Mais, pour l’instant, m’en voilà débarrassée, ça n’est pas
malheureux! J’ai assez de complications comme ça.»
Lérin de La Berne s’était vainement présenté chez elle. Elle lui avait
fait refuser sa porte. «Encore un gêneur. Dans la situation où je suis,
des imbéciles pareils, c’est trop dangereux!»
Elle revit Berthe une ou deux fois, continua à ne rien lui dire du fond
des choses, mais elle lui donna à entendre que certaines difficultés
exigeaient la plus grande prudence, la plus grande discrétion.
--Un jour je te conterai tout, ma chérie. Il y a quelque chose, quelque
chose de grave. Que veux-tu? C’est un jaloux, il est jaloux de tout...
de toi comme des autres.
--De moi, bon Dieu!
--De toi et de tous; il le serait de mon petit chien et de mon
perroquet, si j’avais un perroquet et un petit chien.
--Et cela s’est déclaré à quel propos?
--Le soir même de mon mariage. Pour une conversation... Tiens,
justement, avec Lérin... Tu ne te rappelles pas? Tu vins me dire, par
deux fois: Comme ton mari te regarde!
--Oui, en effet.
--Eh bien, ça le travaillait. C’est un homme comme ça. Il a du sombre
dans le caractère; il faut que je prenne garde...
--Oui, en effet, dans les commencements il faut les ménager... Ça me
fait de la peine pour Lérin... Il y comptait, tu sais?
--Sur quoi donc?
--Sur son numéro d’ordre.
--Cette bêtise! Non! Pas possible!
--Comme j’ai l’honneur... Et vrai, j’aurais voulu le voir à l’échéance.
C’est à crever... Car tu sais, son lorgnon...
--Son lorgnon?
--C’était, dans toute sa personne, la seule chose qui tenait encore...
--Eh bien?
--Eh bien! figure-toi! il ne tient plus!
Cette plaisanterie les fit mourir de rire toutes les deux, même elles en
revinrent et de nouveau moururent deux ou trois fois, dans les spasmes
d’une gaîté inquiétante.
--Bref, conclut Berthe, je comprends: tu veux décidément qu’on te fiche
la paix pendant quelques semaines? Tu dois avoir tes raisons. Tu
manigances quelque chose, et tu ne veux pas qu’on sache, de peur qu’on
fasse rater tes petits projets. Soit, c’est sacré, ça. C’est ton
affaire, on obéira. Mais, au premier signe, j’accours. Tu me diras tout,
hein, plus tard? C’est convenu? A propos, tu ne sais pas ce qu’on dit
partout? Que Monsieur de Barjols, le grand ami de ton mari, le Pylade de
cet Oreste,--était tombé amoureux de toi, à cette soirée des Russes, en
même temps que son cher ami. Ce serait pour ça qu’il aurait demandé son
commandement au Tonkin... Mais j’y pense, ton prince russe, plus de
nouvelles?
Marie, très intéressée, avait dressé l’oreille.
--Il s’agit bien des Russes!... Qu’est-ce que tu me dis là, de Monsieur
de Barjols?
--Tu ne t’en étais pas doutée? Vrai de vrai?
--Ça m’avait passé par l’esprit, comme une idée de roman. Mais non, je
ne savais pas... Voyons, tu veux rire. Comment aurait-on pu savoir?
--Comment? C’est bien simple: figure-toi; il veut partir encore, malgré
sa mère. Il paraît que ça lui a repris! Pour obtenir cette faveur de
repartir, il a cru pouvoir se confesser, à mots couverts, sans te
nommer, au commandant Ripert, du ministère, un homme sûr,--mais qui a en
sa femme--ma meilleure amie, après toi,--une confiance... bien mal
placée. Le commandant s’est laissé tirer par elle les vers du nez;--et
je tiens l’histoire... d’elle-même,--parce qu’elle a en moi une
confiance... également mal placée! Ça peut servir, ce que je t’annonce!
Je ne sais pas à quoi... Mais ça sert toujours, tôt ou tard, de savoir
ces machines-là.
Berthe était partie, laissant Rita très songeuse.
La jeune comtesse d’Aiguebelle avait donc déblayé son terrain
d’opération. Elle avait éloigné de chez elle toutes les personnes qui
pouvaient rappeler au comte son passé bohème, révélé par les lettres de
Léon Terral.
Cela lui avait semblé la plus nécessaire de toutes les prudences. Elle
s’était arrêtée à l’idée de reconquérir son mari; mais avant tout, il
fallait l’apaiser. On verrait ensuite.
Cette tâche ne s’annonçait pas comme des plus faciles.
Le comte Paul était de ces cœurs droits, fanatiques de droiture, qui,
trompés une fois par l’être en qui ils avaient confiance, demeurent
incapables à tout jamais de croire en cet être, même redevenu sincère.
La moindre défaillance de la sincérité leur paraît si monstrueuse
qu’elle développe en eux une faculté, également monstrueuse, de soupçon,
de supposition ou de divination du mal. Ces croyants-là se retournent
tout d’une pièce: ils passent de la foi aveugle au doute non moins
aveugle.
En expiation d’un mensonge unique et véniel, un innocent peut paraître à
leurs yeux le pire coupable, et devenir la pitoyable victime de leurs
soupçons forcenés.
Mais si leur scepticisme déchaîné se mêle de traquer une âme de
mensonge, s’obstine à la poursuivre dans tous ses détours, à la précéder
pour l’arrêter dans ses ruses, ils deviennent des justiciers
effroyables. Supposez Desdémone coupable, tous les soupçons d’Othello,
jaloux sans preuve suffisante, sont divinateurs, et chacune de ses
paroles inflige à la malheureuse le supplice mérité!
Le comte Paul, dans un seul mensonge de Rita, avait vu une âme habituée
au mensonge, une âme de malignité. En lui prêtant toujours toutes les
pensées mauvaises, il se croyait sûr de deviner juste, et il était rare
qu’il se trompât.
Naturellement, elle se piquait d’être du troupeau des sphinx, et elle
s’affolait de se voir devinée. C’était s’étonner de peu. Comme il avait
contre elle tous les soupçons, il tombait toujours juste, parce qu’elle
avait, elle, tous les mauvais instincts. Il était certes plus passionné
que judicieux. Mais ses aveuglements même paraissaient être de la
clairvoyance.
Tout en ne perdant aucune occasion de lui prouver qu’elle était pénétrée
à fond, Paul s’efforçait de montrer la plus grande froideur.
Avoir des scènes avec sa femme, cela semblait au comte Paul misérable et
indigne de lui.
Il lui arrivait pourtant, malgré sa volonté, de formuler un blâme à
propos de telle attitude qu’elle avait prise, de telle phrase qu’elle
avait prononcée. De son côté elle répondait le plus patiemment qu’elle
pouvait, rusant, se dérobant, pour s’insinuer de nouveau, peu à peu, si
c’était possible, dans ce cœur armé contre elle. Mais ses moindres
feintes, il les suivait, il les dénonçait d’une parole. Ainsi elle
pouvait juger de la perspicacité de son adversaire, et elle commençait à
craindre de ne plus jamais la trouver en défaut.
Elle ne pouvait plus, d’ailleurs, cacher si bien son âme vraie qu’elle
n’en trahît çà et là quelque chose. Souvent, après des prodiges
d’adresse, elle finissait par laisser échapper un mot de trop, un mot
malheureux, une phrase qui sonnait faux comme son rire, et qui rendait
au comte Paul toute la fermeté de ses résolutions.
Un jour, par exemple, qu’elle lui parlait de sa douleur, de son
désespoir profond:
--Cela ne vous a point empêchée, lui dit-il, de danser hier soir, à ce
bal, où vingt hommes vous entouraient, vous accablaient de compliments
indécents, dont vous avez ri!
Elle répondit ingénument:
--Faut-il donc ne plus aller au bal sous prétexte qu’on est désespérée?
En des mots semblables, qui partaient tout à coup,--inexplicablement,
car elle avait une intelligence aiguë,--il entrevoyait des abîmes
d’inconscience.
Une autre fois, sous un trait d’ironie poignante qu’il lui lança, elle
ne put retenir des larmes de rage. Elle voulut profiter de ces larmes
pour l’attendrir, pour faire appel une fois encore à sa pitié. Il
l’interrompit sèchement:
--Vous ne me séduirez plus, pas plus avec vos pleurs d’aujourd’hui,
qu’avec vos sourires d’autrefois. Les uns valent les autres. Tout cela,
c’est la même chose. Tout cela--ment toujours!
Alors, elle s’écria parmi les sanglots, en secouant entre ses deux mains
sa tête échevelée:
--Mais comment faut-il donc pleurer?
C’étaient ses façons à elle d’être naïve.