Elle pouffait intérieurement, se disant: «C’est un inventaire!»

--Il m’amusait beaucoup quand j’étais petit. Ma mère l’avait eu de la

sienne. Elle a écrit sur la tablette ses lettres de jeune fille. Elle y

a enfermé ses secrets de pensionnaire.

Sur ce mot, elle eut un désir imprécis de frôler sans crainte un péril,

d’être impertinente sous un voile, de tromper un peu le mari, là, tout

de suite. Elle satisfit, sans plus de réflexion, cette envie perverse:

--Maintenant, dit-elle, il contient mes secrets de jeune fille, à moi.

De dire cela, elle éprouva une vraie gaîté. N’était-ce pas, en effet,

très plaisant, tout à fait comme dans les comédies? Elle était son

propre public et s’amusait beaucoup. Non! était-ce assez réussi!

--Que de choses, dit Paul, il nous conterait, ce meuble, s’il pouvait

parler!

Elle sentit un coup léger la frapper au fond du cœur, comme un

avertissement de prendre garde. Qu’il portât son attention de ce côté,

ce soir-là, vraiment elle n’avait pu le prévoir. Ce fut pourtant ce qui

arriva. On eût dit qu’une divination le guidait. Toute cette histoire,

d’ailleurs, vous avait une couleur de roman délicieuse.

Elle voulut maintenant éloigner le péril possible au moyen d’une

promesse, et elle ajouta:

--Je vous livrerai tout cela un jour.

Sur cette promesse, qui, malgré elle, répondait trop bien aux paroles de

Paul, il lui sembla que le jeu devenait plus intéressant. Après tout, on

y pouvait perdre... Mais non; c’était seulement drôle, très tentant, et

pas bien dangereux au fond.

--Vous avez eu cette pensée, de vous donner à moi tout entière, dans le

passé aussi bien que dans l’avenir?... Ah! chère enfant!

Il n’attachait plus beaucoup d’importance à ses propres paroles, parce

qu’un trouble l’avait repris. Il avait entouré de ses bras sa jeune

femme. Il l’avait renversée sur sa poitrine. Elle songea que Léon tout à

l’heure, juste à la même place, la tenait ainsi; à présent, c’était Paul

qui l’étreignait. Eh bien! décidément, elle aimait mieux l’autre; car

celui-ci... c’était le maître.

Un sourire mystérieux écrivit au coin des lèvres de la jeune fille

quelque chose de ses arrière-pensées. Il le vit, et songea que toutes

les femmes, sans exception, sont des énigmes, redoutables à elles-mêmes.

Elle lui devait pourtant une réponse, et elle se taisait. Il insista,

sans trop y songer:

--Tu m’ouvriras toute ton âme? Tu es donc bien mienne, toute mienne?

--Oui, oui! dit-elle vivement, d’une voix sèche.

Au contraire de lui, elle savait très bien de quoi elle parlait.

Maîtresse d’elle-même, elle ne lui répondait pas dans le ton de sa

langueur. Même en ceci, elle sentait quelque péril.

Il ne voyait pas venir le trouble qu’il attendait pour l’emporter

passionnément. Alors il voulut gagner du temps, attendre encore, pour

l’amener à quelque réponse qui permettrait un élan. Et par pur badinage:

--Si je voulais, dit-il, que ce fût tout de suite, il faudrait bien me

les montrer, vos trésors, vos souvenirs de petite fille? Songez-vous que

je suis le maître, le maître absolu maintenant?

Cette insistance, décidément, ne lui parut pas naturelle. Vrai, elle eut

peur, et un frisson la remua. Tous deux en furent charmés. Il la serra

plus fort contre lui. Toutefois elle voulut changer le sujet de la

conversation.

--Vous avez, dit-elle, une voix pénétrante, un timbre si doux, si

enveloppant!... J’adore votre voix!

--Ah! dit-il. Eh bien! donc, que peut-on refuser à une voix qu’on adore?

Et d’un ton de commandement enjoué, comme s’il eût voulu amuser une

toute petite fille:

--Ouvrez ce secrétaire, Madame, je vous l’ordonne!

Sous cette broderie de marivaudage, comme derrière un écran, il y avait

un drame qu’elle était seule à connaître. C’était charmant et

terrible!...

Elle sentit si bien la double impression, que son sourire léger se

dessina mieux au coin de ses lèvres, en même temps qu’une pâleur à peine

sensible courut sur ses joues. Il vit tout cela, et une inquiétude aussi

vague que ce sourire, aussi fuyante que cette pâleur, le traversa.

Alors, voulant en finir, elle avança ses lèvres sans avancer la tête...

Il y appuya les siennes brusquement, et, quand il les quitta, elle lui

dit étourdiment, avec sa vraie nature:--«Tu es délicieux!» Il fronça le

sourcil. L’accent dont ce mot fut dit, dont ce tutoiement inattendu fut

lancé, le mot lui-même, tout lui déplut. Mais elle, se croyant sûre

désormais de tous les triomphes, persuadée qu’avec une moue attirante

des lèvres on vient à bout de toute la puissance et de tout le génie des

hommes, elle recommença son manège. Leurs lèvres se reprirent. Il les

quitta encore, pour la regarder, dans l’ivresse de l’avoir à lui, pour

jouir de son visage, pour prendre, avec le regard, sa beauté,--la grâce

de sa bouche, du contour de ses joues, la splendeur de ses cheveux.

Elle, alors, se voyant ainsi admirée, ferma les yeux, afin de lui

montrer l’attrait de l’abandon, du sommeil surpris, de la nouveauté;

pour qu’il la vît comme il ne l’avait jamais vue encore.

--Oh! disait-il. Oh! mon Dieu!... Et tu es à moi!

L’ivresse en lui montait. Il allait cesser de s’appartenir...

Elle était toujours là, comme pâmée, comme morte,--parfaitement

insensible au fond,--et songeant dans sa langue: «Demande-moi tes

lettres, à présent! Tu penses bien à ça, mon bonhomme!»

Lui, se perdait dans cette réalité plus vaste que tous les rêves, dans

l’éternelle minute de l’amour, qui allait suivre, qui commençait. Et

fou, ivre, chancelant dans sa force atteinte, il l’entraîna...

Alors, triomphante et moqueuse, elle trouva «impayable» toute la comédie

qu’elle venait d’imaginer, de conduire finement, qui allait se dénouer à

la manière de toutes les comédies, et un petit rire lui échappa.

C’était un petit rire sec, faux, nerveux, méprisant, bien

étrange,--celui que dut avoir Dalila, lorsqu’elle vit Samson ridicule

avec sa tête rasée.

Paul s’était arrêté, glacé tout à coup, immobile, comme frappé de

stupeur. Elle le regardait sans comprendre. Il parut revenir à lui des

profondeurs d’un songe, avec cet air des somnambules qu’on réveille

subitement.

Il croyait devenir fou. Il avait eu, comme dans un bateau qui chavire,

une sensation de bascule, de retournement complet de toute chose en lui

et hors de lui. Il était devenu pâle, tout blanc, pâle comme là mort

même. Il passa la main sur son front.

Réellement, elle le crut frappé d’une attaque de folie:

--Paul, Paul, mon Dieu! Paul! qu’avez-vous? Répondez-moi, Paul, qu’y

a-t-il?

Il chancelait, mais cette fois comme un homme blessé, touché à mort.

Il parla, et ses paroles, comme sa voix, sonnèrent la folie.

--J’ai cru, dit-il, j’ai cru que vous veniez de rire. Non, n’est-ce pas?

Je me suis trompé? Il _faut_ que je me sois trompé.

Il espérait vraiment être fou, s’être imaginé entendre ce rire...

C’était une hallucination? un souvenir de ce que lui avait dit sa mère?

cela lui revenait dans la folie?

Mais non, c’était bien elle qui avait ri, de ce rire qui longtemps avait

fait horreur à sa mère. «C’est vrai, songeait-il effaré, c’est un rire

faux, sans âme, un rire qui révèle toute une nature. J’avais eu ce soir

un pressentiment. Je suis en face d’un être double. Il y a ici une

erreur sur la personne... J’en aimais une autre, pas celle-ci!»

Ce rire, en un tel moment, au moment où la pudeur des vraies vierges

frissonne, muette,--ce rire d’audace, d’insolence, de science du

mal,--lui demeurait inexplicable.

Il se sentait en présence de l’ennemi. Toutes ses volontés de croire

furent anéanties en lui. Son esprit de doute, de soupçon, qu’il

terrassait tous les jours, se déchaîna. Pourquoi avait-elle ri?

Qu’elle fût perfide, il venait d’en avoir la révélation foudroyante,

mais il cherchait où était la perfidie dont elle s’égayait en ce moment.

Elle continuait à le regarder et à ne pas comprendre.

Tout avait disparu pour elle, excepté l’égoïste pensée: «Quel moment

terrible à passer seule, avec un homme en délire!»

--Paul, Paul! revenez à vous, je vous en prie. C’est moi, Paul, c’est

moi qui ai ri... Vous plaisantiez... Alors j’ai ri... Non, non, pas ces

yeux-là, je vous en conjure! pas ce regard fixe... Regardez-moi comme

tout à l’heure, bien doucement...

De nouveau, il passa la main sur son front. Pourquoi, pourquoi

avait-elle ri?

Quelque chose de mystérieux s’était accompli en lui. Il avait eu comme

une révélation occulte. Il crut même, plus tard, que la vision qu’il eut

à ce moment de la réalité affreuse, fut une sorte de miracle en sa

faveur.

Et rentré en lui-même, maître de lui et d’elle, d’une voix mordante,

impérative sans rémission:

--Ah! c’est vous qui avez ri? dit-il, comme il eût conclu dans une

affaire importante, mais très ordinaire.--Eh bien! alors, ouvrez-moi

ceci.

Il frappa, du plat de sa main, sur le petit secrétaire, qui fut ébranlé

tout entier dans ses vieilles boiseries, dans ses vieux tiroirs secrets.

Elle comprit qu’elle était perdue, à moins d’un miracle.

Elle fit appel à toutes ses énergies de défense: «Du sang-froid!»

songeait-elle, avec la fugitive satisfaction de jouer un rôle de

bravoure dans une si terrible scène.

Que faire? Il attendait, l’œil fixé sur elle.

«Ah, je suis sauvée!» pensa-t-elle tout à coup. Elle venait d’imaginer

un expédient.

Elle fit semblant de chercher, au fond de sa poche, la clef, et de ne

pas la trouver. Elle la trouvait fort bien; elle la tâtait, afin de la

laisser au fond de cette poche d’où elle retira ostensiblement sa bourse

en mailles d’argent. Cette bourse, elle l’ouvrit alors, comme pour y

prendre la clef, puis, l’ayant refermée d’un mouvement brusque, comme si

elle eût changé d’idée, elle la lança par la fenêtre ouverte.

Il y fut trompé. Machinalement, en haussant les épaules, il sortit.

Ce n’était vraiment pas difficile à retrouver, une bourse de métal,

luisante au milieu du gravier, sous cette fenêtre au clair de la lune...

Dès qu’il fut sorti, elle prit la clef dans sa poche. Mais

qu’allait-elle faire des lettres? Comment les détruirait-elle? Elle

n’aurait pas le temps. Bah! elle les ferait disparaître, n’importe

comment. L’essentiel était de les ôter de là.

A peine avait-elle ouvert le meuble, que Paul rentra. Il n’avait pas

descendu trois marches, qu’il s’était ravisé:

«Sot que je suis! C’était une ruse de guerre, comme en ont toutes ces

femmes-là!»

Et en rentrant, il dit:

--Après ce trait-là, tout est bien fini: vous êtes jugée. Je vous vois

clairement, tout entière. L’idée que vous avez eue là, vous classe. Je

n’ai pas besoin d’autre document, comme on dit aujourd’hui; je connais

la catégorie de créatures à laquelle vous appartenez. J’en ai beaucoup

vu. Je les plains beaucoup... Elles ne savent pas où est le bonheur.

Il parlait d’une voix tranchante, nette, avec une terrible possession de

soi-même.

Elle avait espéré une scène de violence. Elle s’était vue déjà, avec une

espèce de volupté, prise aux cheveux, renversée, traînée à terre, tuée

peut-être! Il fallait en rabattre. Elle le considéra avec surprise,

comme un objet tout nouveau pour elle.

Il prit les lettres dans le tiroir, approcha un flambeau, se mit à les

lire.

Elle, assise dans un fauteuil, s’accouda, la tête dans ses mains,

réfléchissant.

«Comment se fait-il que j’aie perdu la tête à ce point? se disait-elle.

J’ai mal joué. J’aurais dû ouvrir moi-même, et tout avouer--puisqu’il

n’y a rien d’écrit là, que d’avouable, au bout du compte. A mon âge, on

doit bien supposer que j’ai dû avoir... un rêve de jeune fille!... Si

j’avais avoué, il serait, en ce moment même, à mes pieds.»

Lui, à mesure qu’il lisait, il comprenait tout. Il voyait, au ton de ces

lettres, à mille détails, la vie bohème de cette fille, sa misère

morale, ses ambitions âpres et mesquines, ses relations, ses façons de

dire et de faire, sa tenue habituelle,--tout enfin. Pas de Dieu, soit!

mais pas d’idéal; rien. Des désirs futiles, auxquels on répondait par

des paroles creuses; des plaisanteries sur des choses sacrées; un

langage dépenaillé, toute une friperie d’argot et de blague,--le néant

le plus affreux, caché sous les formes les moins nobles. On devinait là

son goût de luxe sans propreté, même un désir de lucre, et, devant

toutes les jouissances matérielles, la basse envie, l’envie toujours.

Il donnait même, çà et là, des conseils, le naïf, maladroit et trivial

auteur de ces lettres; il révélait ainsi complètement toute l’âme de sa

digne bien-aimée; et, par instants, sa passion de collégien exaspéré

s’exprimait en termes hyperboliques, à la fois métaphysiques et

réalistes, du plus singulier effet.

Au bout d’une demi-heure:

--C’est bon; je vois ce que c’est, dit-il. Tous les faits de votre passé

me sont obscurs, et je ne les saurai sans doute jamais; mais la qualité

de votre âme est définie: je la connais, et cela seul importe!...

Allons, je suis sauvé de vous; un peu tard, mais enfin!

Il la regarda, et reprit:

--Quel est-il? cet homme qui vous appelle Rita?

Il s’interrompit:

--Tenez, c’est à vous cela. Je vous engage à vous en défaire. Mettez-moi

ça au fumier.

Il rejeta, sur ce mot, les lettres sur la tablette, et poursuivit:

--A-t-il été votre amant? Les lettres semblent dire que non, et, si vous

me les aviez confiées, je vous aurais peut-être crue. Mais vous ne

pouviez pas me les confier!... Par malheur pour vous, votre terreur,

votre ruse manquée ont été plus sincères. Et voici ce qu’elles

m’apprennent...

Il s’arrêta, et prononça lentement:

--C’est l’âme,--en vous,--qui est déshonorée!

Elle sentit que ce mot, terrible, était vrai. Elle tressaillit, muette,

farouche, repliée, impuissante.

--Le reste! ajouta-t-il encore, avec un geste d’insouciance. Le reste...

Son geste voulait dire: «Je m’en moque, car ce n’est rien auprès du

déshonneur de l’âme!»

Elle se sentait dans les yeux, du feu, mais pas de larmes. D’ailleurs,

elle ne voulait pas pleurer devant lui. Elle pensait: «Par où échapper?»

Peut-être, à ce moment, eût-elle pu le reprendre, si son orgueil eût

fondu, si elle eût éclaté en aveux, pris cet homme pour confesseur, fait

appel à toute sa noblesse, à sa pitié pour la faiblesse et la souffrance

humaines. L’orgueil, au contraire, s’endurcit en elle. Il la raidissait.

Elle n’acceptait pas de vainqueur. Elle voulait triompher par ses moyens

à elle. Si elle devait venir à bout de cet homme quelque jour, ce serait

autrement.

Il fit quelques pas à travers la chambre:

--Tenez, j’aimerais mieux cent fois une fille trompée, dont le cœur

serait resté pur,--oh! cent fois!--J’aimerais mille fois mieux un être

passionné, trahi par son tempérament, qui donne et qui redonne tout,

parce que la vie l’appelle... Vous, vous êtes de la race froide, de la

race qui trompe, par calcul et par jeu, en escomptant l’entraînement des

autres...

Il haussa encore une fois les épaules:

--Peut-être bien êtes-vous vierge!... C’est même probable.

Et campé devant elle, la regardant en face:

--Et après? dit-il.

Il s’éloigna.

Ses yeux rencontrèrent un portrait du comte d’Aiguebelle, son père, qui

faisait pendant à celui de la comtesse. Le souvenir lui vint de la femme

mauvaise qui avait dévasté la vie de son père, celle de sa mère,--rompu

les liens de sa famille, mis sa propre jeunesse sous la perpétuelle

crainte d’être à son tour le vaincu d’une créature de mensonge. Il

s’était gardé jusqu’ici. Et maintenant il était pris, à son tour, au

piège redouté. Mais le piège s’était détendu à temps. Son bonheur, il

est vrai, était perdu, mais sa dignité était sauve. Comme le fauve pris

par le pied, il rongerait sa chair, pour reconquérir sa liberté un jour.

Il ne s’avouait pas vaincu. Il se retourna contre la traqueuse, avec une

rage froide, concentrée. Du bout de la chambre, il revint sur elle, tout

contre elle, qui était assise, la face toujours cachée entre ses mains;

et, la dominant de toute sa hauteur, il laissa tomber sur sa tête son

mépris avec ces paroles:

--Vous ne me tromperez plus, jamais. Je vois tout, je sais tout. Tenez,

je devine même qu’il ne vous a pas déplu, pendant un moment, de jouer

avec le péril, autour de ces lettres... Vous pensiez qu’au besoin vous

détourneriez mon attention, c’est-à-dire le danger, avec vos caresses...

Est-ce bien cela?

Fleur d'Abîme · 第 36 / 56 题