Dans la soirée, quand le comte Paul et sa mère furent seuls tous deux:
--Eh bien, mon fils, es-tu content de moi?
--Toujours, je suis toujours content de vous, quand vous me faites la
grâce d’être en bonne santé.
--Oh! ma santé! ne parlons pas de ça. Que rien ne s’aggrave, c’est le
mieux qui puisse m’arriver... Vous savez, Monsieur, poursuivit-elle avec
enjoûment, que vous compromettez les jeunes filles?... On vous a vu
seul, ce soir, dans votre coupé, avec une charmante personne...
--Que vous êtes bonne, ma mère!...
Il lui prit les mains et les baisa doucement:
--Tout est donc changé, maman? Expliquez-moi maintenant les raisons de
votre longue hésitation? Je vous avoue que je ne jouis pas encore du
bonheur qui m’arrive... Qu’y avait-il donc?
--Il n’y avait pas grand’chose. J’hésitais, c’est vrai... Je doutais!...
Je me donnais d’excellentes raisons pour retarder ton mariage. Au
fond,--eh bien oui, j’en conviens,--peut-être un peu de jalousie! C’est
bien naturel. Nous en sommes toutes là: nous aimons trop nos enfants...
Figure-toi! on vous fait grands, on vous a, vous êtes à nous--et puis
tout à coup on vous donne à des inconnus, hommes ou femmes. Vraiment,
c’est un peu dur... Tu ne comprends pas? Mon Dieu! tu vas rire, mais
rappelle-toi Perdreau, ton braque allemand... (c’est pour te faire
comprendre)... une bête, ce n’était qu’une bête... Eh bien! tu y tenais
tant, tu l’aimais tant, que tu n’aurais pu supporter l’idée de le voir à
un autre. Est-ce vrai?... C’est comme ça!... Te rappelles-tu le jour où
le commandant Fournier l’emmena à la chasse sans ta permission?... Tu
étais furieux! On ne veut pas se l’avouer, mais on a de ces mauvais
sentiments sourds, tout au fond de soi... C’est l’abbé qui m’a fait voir
ça. Nous avons reparlé de Mlle Déperrier. Il l’a revue. Il n’en peut
dire que du bien. Certainement il y a autour d’elle quelques relations
qu’il faudra lui faire oublier--mais tu seras le maître... et un maître
si agréable à servir! Tu auras la main ferme, et si légère! Tu feras ce
que tu voudras, sans effort, sans à-coups... Alors, l’abbé m’a dit:
«Méfiez-vous. Les raisons que vous me donnez n’en sont pas...
méfiez-vous de vous-même, de la jalousie maternelle.»--Et puis, d’un
autre côté, il s’en rapporte à ton sens, à ton jugement... Il a raison.
Il connaît si bien son élève!
--Et... serait-il indiscret de vous demander, ma mère, quels motifs vous
aviez d’abord invoqués contre mes projets?
--Ça n’est pas indiscret, mais... j’aimerais mieux ne pas dire... Tu te
moqueras de moi, et quand tu t’y mets, tu es mordant, avec ton esprit du
diable!... Non, j’ai trop peur de mon fils!
Elle lui souriait,--et elle reprit:
--Parlons de Marie, toujours d’elle, tant qu’il te plaira,--maintenant.
--Maintenant, c’est donc, pour vous aussi, très différent d’hier?
Dites-moi ce que je vous ai demandé... Pourquoi vous déplaisait-elle?
--Tu y tiens beaucoup, entêté?
--Beaucoup plus que je ne peux dire! on s’exagère la valeur d’une
objection qu’on ignore... Répondez-moi, j’ai besoin de savoir. Je serais
trop tourmenté!
--Alors, je te le dis, soupira-t-elle... quoique cela me contrarie!
Il se mit à ses pieds, bien gentiment, prit de nouveau les deux mains
fluettes de sa mère dans les deux siennes, et lui dit, en la couvrant
d’un regard d’admiration:
--Ne le dites donc pas!... J’ai si peur de la moindre contrariété pour
vous! Vous êtes une chose si adorée... et si fragile... maman!
Elle dégagea une de ses mains et, lui frappant doucement la joue:
--Câlin!... Mais si tu leur parles ainsi, tu les rendras toutes
folles,--les femmes! Heureusement vous voilà fixé, mon chevalier
errant!... On vous a promis le bonheur... Qu’exigez-vous encore?
--Rien, décidément, dit-il.
A travers son sourire, il laissa voir quelque peine.
--Mon Dieu! que sais-je! Tu es tourmentant! Si je me tais, c’est vrai,
je te connais bien! tu vas te faire des idées... Tu as une
imagination!... A quoi bon, pourtant, parler de cela, puisque c’est
passé, fini, enterré?
--Justement!... Vous ne risquez plus de me désoler!
--Il faudra faire comme il veut! Eh bien, je me croyais... (sottement!)
avertie par un instinct... J’étais même très fière de ma faculté de
pénétration!... L’abbé m’a reproché d’être superstitieuse, et d’attacher
trop d’importance à de certains détails...
--Vous me faites mourir d’impatience, dit Paul.
Elle voulait le contenter et ne savait plus de quelles précautions
entourer l’aveu demandé... Elle se débattait dans les incidentes, dans
les parenthèses, et n’en sortait plus.
«C’est donc bien effrayant!» songeait-il.
--Jamais, bien entendu, poursuivit la comtesse, elle n’a dit ni fait en
ma présence une chose que j’aie pu lui reprocher... Et cependant,
j’étais contre elle, invinciblement... Enfin, puisque tu le veux... Mais
tu vas te moquer, et, encore une fois, j’ai très peur de tes
moqueries... Je t’assure!
--J’écoute, fit-il d’un air grave.
--Je peux bien te le dire, à présent que l’impression est entièrement
dissipée...
Elle soupira...
Tous ces retards, toutes ces réticences, exaspéraient l’attention de
Paul, lui en faisaient une douleur... Qu’allait-elle donc prononcer
d’effrayant, sa mère? En croyant atténuer l’effet de ce qu’elle avait à
dire, elle le lui rendait redoutable, au contraire, et inoubliable!...
C’est que, sincèrement, elle se repentait de son erreur. Elle eut
préféré la cacher.
Elle reprit, tout d’une haleine, cette fois, et très vite:
--Après tout, cela est si absurde que cela tombe de soi-même... Comment
ai-je pu trouver important un détail si puéril?...
Lui, il se sentait le cœur bondissant d’impatience...
--Quel détail? dit-il.
--Eh bien! mon ami,--quelquefois... pas toujours...
Elle s’arrêta, et, haussant les épaules, laissa tomber négligemment
cette phrase courte:
--Son rire me déplaisait!
Il y eut entre eux une gêne, et un silence bizarres.
Il croyait avoir mal compris. Ces mots n’éveillaient rien dans son
souvenir, rien! Il se rappelait l’avoir vue rire... avec quelle grâce
jeune! Il ne se rappelait pas l’avoir entendue...
Hélas! un peu de pitié tendre lui vint pour la femme vieillissante, si
nerveuse, qui pouvait retarder le bonheur d’un fils parce qu’elle
n’aimait pas entendre rire la femme choisie par lui! Il demeurait
interloqué,--comme un homme qui, s’attendant à rencontrer un obstacle
sérieux, et s’étant préparé, lancé même pour la résistance, ne trouve
rien devant lui.
--Ah! dit-il, décontenancé... Son rire? C’est tout à fait curieux!... Et
vous avez pu attacher à la tonalité d’un éclat de rire, c’est-à-dire à
la qualité d’un son qui est mécaniquement produit, et où l’on ne met ni
volonté, ni sens,--une importance décisive?... Je comprendrais à la
rigueur qu’on eût de l’antipathie pour le timbre d’une voix... quoique à
la vérité on puisse avoir une vilaine voix comme un vilain nez, sans que
cela corresponde à une tare morale!
Il était bien trop amoureux pour entendre de sang-froid une critique,
même abolie, sur l’ensorceleuse. Il sentait même un peu de colère. Sa
voix tremblait légèrement.
La comtesse fronça le sourcil:
--Ne vas-tu pas me gronder?... Voyez-vous cela! C’est toi qui as exigé
que je m’explique: j’ai obéi!... Et tu vois bien que c’étaient là des
folies, des visions de vieille femme!... Mais je me suis jugée--et
condamnée... C’est égal, tu dois quelque chose à l’abbé, je t’assure!...
Une tabatière, par exemple, le jour de ton mariage... Allons, tu me
l’amèneras demain, ta fiancée!... que je vous bénisse de ces vieilles
mains, qui auraient bonne envie de te battre!
Il se leva, dans un éblouissement de joie...
--Ah! ma mère! ah! maman! Voilà ce que j’attendais pour être heureux
tout à fait! Voilà ce qui me manquait! Votre bénédiction sur elle, votre
confiance en elle!... Ah! que je suis content!
Elle s’était levée aussi, gaîment, toute vivante de la joie de son fils,
délivrée de toute arrière-pensée, changée, heureuse en lui!
--Ah! maman! C’est le bonheur! c’est la joie! Bonne nuit, ma mère...
chère maman! Bonne nuit.
Il la quitta, et s’en fut tout courant réveiller Annette comme il
faisait quand elle était enfant... «Elle doit dormir comme un plomb! Ça
ne fait rien... Elle sera si contente de mon bonheur.» Mais il n’était
que dix heures du soir, et la petite masque veillait dans sa chambre.
Quand son frère entra, elle serra vivement un joli cahier à fermoir où
elle était en train d’écrire... à Albert--des choses destinées à rester
inconnues de tout le monde, même de lui, à moins que... un jour...
--Petite sœur! petite sœur! Tu ne sais pas! Je me marie!
On eût dit vraiment qu’il allait partir de ce pas pour la mairie
voisine.
--Maman veut bien! Ah! que je suis heureux!... Tu auras une bonne et
jolie sœur. Tu l’aimeras aussi, toi? Tu me reprochais hier d’être devenu
silencieux; pardonne-moi; j’étais absorbé, inquiet. Mais c’est fini. Je
te conterai tout ça... Tu peux tout dire à Pauline...
Tout dire à Pauline!... Elle savait déjà son malheur, Pauline. Elle
l’avait deviné. Elle l’avait toujours pressenti. Sous prétexte de tenir
compagnie à sa mère infirme, elle vivait depuis quelque temps presque
confinée chez elle, repliée dans l’attente du mariage fatal. Elle avait
jugé Mademoiselle Déperrier une de ces charmeuses contre lesquelles les
simples bonnes filles ne peuvent pas lutter et elle n’avait pas même
essayé.
Annette, sa fine tête dans sa main, le coude appuyé sur le joli cahier à
fermoir, regardait son frère aller et venir par la chambre comme un vrai
fou. Au hasard de la rencontre, il déplaçait çà et là un bibelot sur une
étagère. Il dérangeait les chaises pour passer là où il n’avait que
faire. Il détruisait la belle ordonnance des petits cadres dressés sur
le guéridon. Il s’écriait: «C’est fragile, ça?» et jonglait avec ça, qui
était fragile. C’était un flacon de jade ou quelque mignonne boîte
d’écaille... Et elle, toujours accoudée sur son livre de confidences,
heureuse du bonheur d’enfant que montrait son frère, songeait: «Ah! si
Albert, un jour, pouvait m’aimer comme ça!»
V
Mademoiselle Déperrier prit, dès le lendemain, avec Madame d’Aiguebelle,
l’attitude d’une personne qui n’aura jamais la sottise de se targuer de
ses avantages. Elle attendit toutes les avances. Elles lui furent faites
par cette mère qui se croyait menacée d’une mort prochaine, et qui
voulait assurer, avant de mourir, le bonheur de ses enfants.
La petite Annette fut gentille, encourageante. Dans son cœur tendre,
délicat, formé par une telle mère, il y avait place pour cette pensée
que Mademoiselle Déperrier, devant se juger dans une situation
inférieure, était en droit d’attendre qu’on vînt à elle.
Çà et là Marie plaçait une phrase, apprise dans les livres ou au
théâtre, sur les vertus des conditions humbles, sur les énergies que
suscite la pauvreté; et, sans affectation, rarement, mais d’un air
convaincu, parlait de Dieu, consolation suprême,--suprême espérance.
Madame d’Aiguebelle, toujours, malgré elle, en observation, se rassura
bientôt, s’endormit dans sa confiance en Dieu, et dans l’espérance d’un
bonheur bien mérité par son fils. Elle le loua chaque jour davantage, à
la grande satisfaction de l’abbé, d’avoir choisi une fille pauvre.
Le comte Paul confia un jour à Marie toutes les émotions, qu’il avait
éprouvées depuis leur première rencontre.
--Sans la crainte de n’être pas en parfait accord avec ma mère, je vous
aurais, dit-il, avoué beaucoup plus vite mes sentiments.
Il ajouta gentiment:
--Vous aurez toujours une rivale dans mon cœur; c’est ma mère. Ce ne
sera jamais qu’elle. Vous n’en serez pas jalouse, j’espère?
Il souriait, plein de confiance. Elle lui rendit son sourire, le même,
très bien copié, avec une fidélité de miroir. Il lui dit alors et sa
tendresse pour la mère adorée, et les inquiétudes que leur donnait à
tous cette chère santé...
--Heureusement, avec ces maladies de cœur, on peut vivre très vieux.
--Oui, dit-elle, distraite, on en meurt à cent ans...
Et trahissant aussitôt sa légitime préoccupation:
--Je n’ai donc pas eu le bonheur de plaire tout de suite à votre chère
maman?
Elle savait fort bien à quoi s’en tenir. Mais elle voulait se montrer
d’abord incapable de ces divinations, étonnée ensuite d’une si injuste
méfiance. Elle aurait voulu, de plus, se faire renseigner sur ce qui, en
elle même, avait paru inquiétant aux yeux de la mère. Mais il se
contenta de lui dire:
--Je l’avoue, ma chère Marie, vous ne lui plaisiez pas tout d’abord
autant qu’aujourd’hui... Pourquoi, je l’ignore.--Ce sont là de ces
sentiments sans raison, inexplicables... des impressions de malade,
peut-être! Mais vous l’avez conquise aujourd’hui, entièrement
conquise,--comme vous savez!
L’idée qu’avait eue sa mère, au sujet du rire de Marie, le fit rire
lui-même à ce moment.
Elle, ne riait pas. Elle réfléchissait, avec le sourcil un peu froncé.
Elle riait rarement devant lui, d’ailleurs, voulant se montrer très
noble, très digne.
Elle se rendait très bien compte de tout ce qui, en sa personne, devait
déplaire à la comtesse, qu’elle appelait, un peu tôt: «la vieille!» Elle
trouvait que la «vieille» n’avait pas tort, au fond! Cependant elle lui
en voulait... Il y a dans la cervelle des êtres mauvais ce jugement
double: ils admirent et dénigrent l’esprit de justice qui les blâme ou
les condamne. S’ils le haïssent, ce n’est pas seulement parce qu’il
entrave leur course vers les buts rêvés, c’est aussi parce que, en
secret, ils le sentent et le confessent supérieur. Tous les démons des
légendes sont envieux des anges.
Il y a, en outre, dans l’acharnement que mettent les coquins à accuser
les honnêtes gens des pires vilenies, une affirmation de l’idée de mal
qui est une condamnation du mal trop peu remarquée.
Le pervers méprise hautement dans tous les autres hommes ses propres
défauts, ses propres vices, qu’il leur prête largement...
Donc, ce sont là choses méprisables.
Donc, le monde a raison de le mépriser, lui.
Ce retour de son propre mépris contre lui-même, c’est bien ce qui
l’irrite le plus, ce qui, par-dessus tout, l’exaspère, le rend
implacable.
Marie pensait deux choses de la mère de Paul. Premièrement: «Qui sait ce
qu’elle a bien pu faire, en sa jeunesse, cette vieille collet monté?»
Deuxièmement: «Je la déteste, parce qu’elle a eu raison de se méfier de
moi!... Mais le temps viendra, je pense, où je serai, chez elle, plus
maîtresse qu’elle!»
Elle répondit au comte Paul qu’elle sentait bien qu’aujourd’hui Madame
d’Aiguebelle n’avait plus aucune prévention contre elle.
--Vous pouvez en être sûre, ma chère Marie. S’il en était autrement, je
ne pourrais pas vous montrer mon amour avec cette joie, avec cet
abandon. Ma mère est et restera la grande préoccupation de ma vie. Vous
avez l’âme assez haute pour vouloir qu’il en soit ainsi. Et c’est
pourquoi je vous aime tant!
Hélas! il excitait ce cœur aigri à détester ce que, lui, il aimait le
plus au monde!
--Que vous êtes heureux d’avoir une telle mère!
--Mais la vôtre?
Elle soupira.
--N’en parlons pas! J’ai eu tant à souffrir par elle!--Elle n’est pas
méchante, certes! Mais elle n’est pas caressante; elle ne m’a jamais été
douce... Elle n’a pas touché à mon cœur d’enfant avec les délicatesses
qui font les cœurs de femme vraiment tendres, vraiment bons, vraiment
purs de toute mauvaise pensée. Elle m’a inspiré quelquefois de ces
rages, de ces colères qui diminuent un caractère... Je ne suis pas aussi
bonne que vous le pensez!
C’était vrai, qu’elle avait souffert par sa mère; mais en le disant,
elle pensait à la pitié que cet aveu devait attirer sur elle; elle
apportait une excuse touchante à tel défaut d’éducation qu’avait pu lui
reprocher la comtesse; elle atténuait l’effet que la découverte du
caractère de Madame Déperrier devait faire un jour, fatalement, sur son
fiancé. Enfin, en révélant à quel point elle avait souffert par elle,
elle repoussait toute solidarité avec sa propre mère que, malgré tout,
elle couvrait généreusement de sa piété filiale! Ainsi, sans cesse, des
calculs compliqués précédaient et guidaient ses paroles en apparence les
plus simples. Aucune spontanéité ne lui était possible.
Peu de temps après,--le mariage du comte Paul d’Aiguebelle avec
Mademoiselle Marie Déperrier était décidé. Madame d’Aiguebelle avait
parlé d’abord à Madame Déperrier. Il n’y eut pas de demande solennelle.
Les choses semblèrent, tout de suite, arrangées depuis très longtemps.
Restait à fixer la date. On parla de la fin de janvier. Il fut convenu
que, en octobre, Mademoiselle Déperrier irait passer quelques semaines
au château d’Aiguebelle. Paul, pendant ce temps, habiterait un cottage
qu’il avait, à un quart de lieue d’Aiguebelle, sur le bord de la mer.
Comme il allait être heureux de pouvoir lui faire visiter ce domaine
d’Aiguebelle, avec ses grands bois de pins qui dévalent en bataillons
serrés, jusqu’à la mer, du flanc des collines aux pentes légères. Ils se
promèneraient ensemble, les heureux fiancés, sur les plages de sable, à
l’ombre des pins-parasols, sous les mimosas, dans les lauriers-roses.
Comme elle l’aimerait, maintenant, ce Midi glorieux, fait pour servir de
cadre à tous les bonheurs rêvés! Comme elle l’aimait déjà!
Les d’Aiguebelle quittèrent Paris vers le milieu du mois de juillet.
Deux mois plus tard, Marie leur annonçait la mort subite de sa mère. La
marquise de Jousseran, toujours bonne pour elle, lui proposait de
l’emmener à Hyères. Elles habiteraient la villa que venait d’acheter
cette aimable dame. Toutes deux partiraient bientôt, dans huit ou dix
jours.
On comprend qu’il ne pouvait plus être question, pour le moment,
d’aller, au château d’Aiguebelle, jouer les fiancées heureuses.
Marie écrivit toutes ces grosses nouvelles à la comtesse.
Elle ne pouvait s’empêcher de voir que la mort de sa mère ne nuisait
nullement à ses intérêts; au contraire. Il n’y a pas de malheur, si
grand soit-il, qui ne contienne une part de bien, ou en lui-même ou dans
ses conséquences. Madame Déperrier était vraiment gênante, parce qu’elle
trahissait, plus que sa fille, la vulgarité de leur race, les
trivialités cachées de leur genre de vie. Dieu l’avait rappelée à lui.
Qu’y faire? Il faut vouloir ce qu’on ne peut empêcher! Mademoiselle
Déperrier ne se désola pas longtemps. Cependant la mort de sa mère lui
interdisait la gaieté: Madame d’Aiguebelle, qui ne la revit pourtant que
huit mois plus tard, ne devait plus l’entendre rire aux éclats. Ce fut
un avantage dont Marie ne se douta point, et ce fut le plus grand
service que lui rendit jamais sa pauvre mère.