Il lui demanda la permission de l’accompagner jusque dans son
appartement, pour avoir des nouvelles de sa mère. Elle fut un peu
ennuyée de cette visite inattendue. Dans quel état serait le petit
salon? Mais comment refuser à son insistance, après ce grand événement,
après l’aveu d’amour?
--«Enfin, songeait-elle, en montant devant lui l’escalier sans
tapis,--enfin, le grand pas est fait... Les hommes d’honneur, ça les
engage, d’avoir dit: «Je vous aime!»
Arrivé sur le palier, elle trembla:... on entendait à l’intérieur un
bruit de frottement lourd et cadencé! C’était le père Théramène, en
fonctions. Il cirait le parquet! A six heures et demie du soir!
Madame Déperrier l’avait envoyé chercher par sa concierge. Elle pouvait
avoir besoin de lui, pour quelque commission:... il irait chercher le
dîner ce soir: quinze sous de jambon chez le charcutier, puisqu’elle
était malade!
Elle était encore sans bonne, en ce moment... On ne trouve plus de
domestiques aujourd’hui... Il faut les renvoyer tous les huit jours!...
Elle aurait pu se lever, mais le dépit de n’avoir pas été invitée, la
tenait au lit. Ne rien préparer pour sa fille, c’était une espèce de
vengeance féroce, un moyen de lui faire comprendre combien elle était
utile... «Je veux, lui disait-elle en pareil cas, que tu sentes combien
je te manquerais, si je venais à mourir!» Et elle restait couchée,
rageusement, quelquefois plus de deux jours! Pendant cette mort simulée,
Mlle Marie, enchantée, respirait un peu...
Il n’y avait pas à en douter, Pinchard était en train de jouer les
frotteurs.
Très inquiète, Mademoiselle Déperrier glissa la clef dans la serrure.
Mais le vieux avait installé la chaîne de sûreté. La porte ne put que
s’entre-bâiller. Il fallut sonner, Pinchard accourut, regarda, et ne vit
qu’elle:
--Ah! c’est toi! fit-il.
Elle suffoquait, mais n’en laissa rien voir; et pour que le comte Paul
ne pût imaginer, ni maintenant ni plus tard, qu’elle avait été ennuyée
de cette familiarité trahie en sa présence, elle tourna vers lui son
visage, et se montrant de face, en pleine lumière, elle lui dit:
--Si vous saviez! quelle touchante histoire, celle de cet humble
serviteur!... Je vous la conterai.
Le comte Paul n’avait été que surpris, pas trop. Il avait cru d’abord à
quelque parenté avec ce vieux, malpropre, dont le visage glabre, aux
rides compliquées, apparaissait dans l’entre-bâillement de la porte.
Dès qu’il fut assis, au salon:
--Pardonnez-moi. Je vais voir comment va ma mère.
Elle y alla. Et la mère et la fille échangèrent à voix basse quelques
paroles maussades:
--Tu viens bien tard!
--Dame! quand je peux. Comment vas-tu?
--Mal.
Et aussitôt, pensant la vexer:
--Tu n’as rien pour dîner... Il faudra envoyer Théramène chez le
charcutier.
--Parle plus bas...
D’un signe de tête elle indiquait la présence de quelqu’un au salon,
derrière la cloison mince...
--Ah! il t’a accompagnée, ton bonhomme?
--Chut! Parle bas, je te dis! C’est grave.
--Ah! dans la voiture?... Qu’est-ce qu’il a fait?
--Il s’est déclaré... enfin!
--Bon, ça. Fiancés alors? Ça n’est pas trop tôt. Ça me fait quelque
chose. Je vais me lever!... Dis-lui de présenter mes compliments à sa
comtesse de mère... Ce qu’ils m’embêtent, au fond, tous ces gens-là,
avec leurs titres et leurs embarras!...
--Tais-toi, donc!... Je me sauve.
Elle revint auprès du comte, et de son air de princesse:
--Ma mère va mieux. Elle vous remercie de m’avoir accompagnée, et vous
prie de présenter à madame votre mère tous ses compliments... Mais je
vous ai promis une histoire, celle de ce bon vieux qui est par là...
Théramène ne frottait plus. Il avait pris la brochure de _Ruy Blas_, et
il se jouait la reine, en silence, avec la voix de Sarah Bernhardt.
Quand elle mentait, il est entendu qu’elle tâchait toujours, au moins
quand c’était possible, de n’altérer aucun des faits principaux,
vérifiables; elle altérait seulement les menus faits, ceux qu’on a pu
oublier, et qui changent la signification des choses.
«Comme ça, on ne se coupe pas. Les faits, ça peut se vérifier, mais
l’interprétation des faits, ça varie avec les esprits.»
Donc, voici comment elle colora, de teintes attendrissantes, ses
relations d’élève cabotine avec Théramène: Elle avait pris des leçons de
toute sorte et même des leçons de diction. Son père,--le dévouement en
personne, un héros du devoir, mort à la tâche,--l’avait exigé ainsi...
Il l’avait adorée... gâtée au possible... Il s’était imposé pour
elle--comme pour sa sœur,--tous les sacrifices... et elle avait tous les
diplômes, tous ses brevets.
Pour la diction, un jeune acteur lui avait donné les premiers principes.
Mais sa mère, qui assistait aux leçons, naturellement,--avait souhaité
pouvoir s’en dispenser. Et puis, le jeune professeur coûtait un peu
cher! Et alors on avait trouvé un vieux comédien--avec du talent--mais
qui n’avait jamais connu la chance et qui, ayant besoin d’argent,
s’était contenté à peu de frais... Il s’était attaché à son élève, et
avait un jour demandé la permission de la tutoyer... en souvenir d’une
enfant qu’il avait perdue, qui aurait aujourd’hui le même âge qu’elle,
et dont il ne souffrait point qu’on lui parlât.
--Il s’appelle Pinchard, mais par dérision on l’a baptisé le père
Théramène, et il ne lui déplaît pas d’être appelé ainsi, quand on n’y
met point de méchanceté. Peu à peu sa misère est devenue telle que,
lorsque nous avons voulu le congédier comme professeur, il a humblement
demandé à faire office de frotteur... Pauvres êtres humiliés!
conclut-elle... C’est un peu le moujik de Tolstoï, n’est-ce pas? Comment
lui ôter sa pauvre joie? Comment l’humilier encore, en lui interdisant
une familiarité inoffensive, si touchante, si triste, puisqu’elle lui
rappelle sa fille? Je n’en ai pas eu le courage. Victor Hugo, qui, par
certains côtés de son œuvre, est, philosophiquement, dans la tradition
évangélique de votre ami Tolstoi, n’a-t-il pas dit: «Le misérable a soif
de considération»? Voulez-vous que je l’appelle, ce pauvre Théramène?
Seulement, je dois vous dire qu’il préfère garder l’incognito, et passer
pour un vrai domestique. Comme comédien, il a des fiertés qu’il n’a plus
comme valet de chambre.
Le comte se disait bien qu’il y avait quelque chose à réformer dans la
vie de Mademoiselle Déperrier; que, s’il eût été son frère et pauvre
avec elle, il n’eût pas admis certaines fréquentations. Mais il ne
pouvait être trop sévère à une pauvre enfant dont la mère n’était pas
(c’était évident) une éducatrice de tout premier ordre.
Combien, au contraire, il avait fallu à cette jeune fille de native
générosité, de courageuse intelligence, de persévérance dans le travail,
pour se faire elle-même ce qu’elle était, et arriver à cette religion de
la pitié, du respect des humbles, qui leur était commune!
Quelle touchante rencontre, dans les hautes régions morales, celle de ce
cœur de jeune fille et de son cœur à lui, éclairés tous deux d’une même
lumière!
--N’appelons pas Théramène, dit-il. Je feindrai, en sortant, de le
prendre pour le valet de chambre... J’entends lui être agréable.
Adieu...
Et, avec une certaine solennité affectueuse, il ajouta:
--Vous êtes un noble esprit.
Il lui tendit la main; elle lui donna la sienne. Il la serra avec la
douceur ferme qu’il mettait à presser celle de son ami Albert.
--C’est une poignée de main virile que je donne à l’honnête homme, à
l’ami qui est en vous, dit-il.
Et, sans changer de ton, avec une simplicité profonde, calme, assurée:
--Je vous aime.
Elle pressa la main de Paul, d’une pression mesurée soigneusement,
parfaitement égale à celle qu’elle avait sentie, et dit, en prenant le
même ton:
--Moi aussi!... Et de tout mon cœur.
Il s’inclina, et lui baisa la main.
Elle pensait: «Non! est-il drôle! quand je disais qu’on n’en fait plus
comme ça!... Sommes-nous assez Comédie française!... Je crois que
Pinchard serait content!»
Elle l’accompagna jusqu’au seuil du petit salon, et quand elle le vit
dans l’antichambre demander son pardessus à Pinchard attentif, elle lui
fit un signe des yeux, imperceptible, puis tira doucement la porte à
elle; et, dès qu’elle fut cachée, elle colla son oreille à la fente. Le
comte disait à Théramène, sur un ton enjoué:
--Merci, monsieur Pinchard. Vous êtes un valet de chambre modèle. Et
voici pour vos cigares, monsieur Pinchard!
Théramène, ébloui à la vue d’une pièce d’or, ne put répondre qu’en
saluant ce grand seigneur beaucoup trop longtemps, sur le palier.
Il rentra, tenant son louis dans l’œil, comme un monocle, ce qui lui
faisait faire une affreuse grimace et rendait toutes ses rides plus
contournées et plus creuses sur son visage glabre.
--Qu’est-ce que c’est que ce prince, ma petite Rita?
Puis, saisi d’inquiétude:
--Ah, ça! dis donc, j’espère que... hein?... Ah! mais non!... Mauvaise
affaire, crois-moi!... Et ça me ferait une peine!... Car, vois-tu,
n’oublie jamais ça: On se plaît mieux avec les mauvaises femmes, mais,
au fond, on préfère les bonnes... Qu’est-ce que c’est que ce
monsieur-là?
--Ça, lui dit-elle, ça, Théramène, c’est le comte Paul
d’Aiguebelle,--mon futur!
Le vieux cabot, arrondissant largement le bras, porta sa main droite sur
le bord gauche de son feutre crasseux, et l’ayant soulevé à la
Frédérick-Lemaître, il prit la voix de Jean Hiroux pour dire, en la
saluant: «Peste, ma fille! tu te mets bien!» Puis, de sa voix naturelle,
la mieux cherchée, à la moderne, cette fois: «Mes félicitations,
comtesse!» Style Bressant. Enfin, à la Mounet, il se redressa, drapé
dans une cape imaginaire, campa son feutre sur sa tête, l’assura d’un
coup de poing, et s’écria:
... Couvrons-nous, grands d’Espagne! Oui, nos têtes, ô Roi,
Ont le droit de tomber couvertes devant toi!
Je suis Jean d’Aragon, rois, princes et valets!
... Et si vos échafauds sont petits,--changez-les!
--Et maintenant, acheva-t-il..., à la Tour de Nesle!... Je veux dire:
chez le charcutier...
Il sortit. Elle riait comme une folle:
--Rapporte-moi quelques saphirs! lui cria-t-elle bêtement, poussée par
ce désir, qui ne la quittait jamais, d’opposer à sa misère présente la
fortune qu’elle appelait... Et elle riait, de son rire sans joie.