Elle avait ainsi fait la toilette de sa maison. Elle avait balayé les
bohèmes: le seul qui restât balayait la poussière de leurs souliers. Et
certains coins de l’appartement des Déperrier en avaient, ma foi,
besoin. Bien que le salon fût la pièce soignée, d’apparence presque
élégante, il ne fallait pas chercher longtemps pour voir que rien n’y
était de vrai luxe, mais le faux y avait quelque simplicité. On eût dit
qu’il n’était point question de tricher. C’est qu’elle avait du goût, et
savait donner aux étoffes les moins précieuses une élégance de bon aloi
par la manière dont elle les posait et les drapait, autour des glaces et
sur les meubles. Cela dissimulait bien des délabrements; l’art est le
grand cache-misère. Le comte Paul, n’ayant jamais vu le petit salon des
dames Déperrier, n’avait été frappé que du goût de l’arrangement, de
l’heureux choix des pauvres bibelots. Il tournait tout à l’éloge de la
ravissante fille. Comme il n’arrivait jamais à l’improviste, elle le
recevait sous les armes. Alors, elle avait ses chaussures les plus
soignées, ses bas des grands jours, une robe simple, le tout sortant des
meilleures maisons, où elle obtenait des rabais inouïs par l’entremise
du bas-bleu chroniqueur de modes. Elle n’était pas de ces lanceuses qui
portent des toilettes de prix pour rendre service aux couturiers... qui,
en échange, les leur donnent. Elle ne les payait qu’en partie, mais elle
payait... «Comme ça, personne n’avait rien à dire!»
Quant à la comtesse d’Aiguebelle, malgré les craintes de Marie, il lui
était impossible d’être renseignée à fond sur elle, car du mauvais
monde, et même du bon, que fréquentaient les dames Déperrier, personne
ne pénétrait chez le comte Paul. Une chose encore les préservait, c’est
que certaines gens répugnent à certains moyens d’information.
Faire parler des subalternes, des domestiques, le comte même ne l’eût
pas fait. La comtesse n’y pouvait songer. Des personnes interrogées, les
unes étaient ignorantes, les autres furent réservées; quelques-unes,
comme le bon abbé, furent naïvement dupes du charme menteur qu’exerçait
la rouée jeune fille.
Les jours passaient cependant. La comtesse était venue deux fois chez
les dames Déperrier. Son œil perçant, sous le binocle d’or tenu d’une
longue main amaigrie, pâle et finement révélatrice de la race, avait
surpris bien des négligences vilaines, au coin des tapis mal cloués,
soulevés par endroits. Elle eût préféré le parquet nu, simplement lavé
et brossé. Mais comment faire un crime à de pauvres femmes d’un détail
qui pouvait trop bien s’expliquer par une gêne survenue tout à coup
après l’aisance relative que leur donnait autrefois le travail du père?
Et quand elle reçut Mademoiselle Déperrier dans son vieil hôtel de la
rue Saint-Dominique, la comtesse ne vit qu’une jeune personne, un peu
triste, parfaitement correcte, belle à souhait, tournant vers ceux qui
lui adressaient la parole le plus pur regard du monde...
Marie, décidément, avait adopté la coiffure à la Rossetti. Puisqu’avec
cette coiffure elle avait séduit M. d’Aiguebelle, elle voulait continuer
à lui apparaître telle qu’il l’avait vue la première fois. Seulement
lorsqu’elle se trouvait en présence de la comtesse, elle repoussait un
peu ses bandeaux en arrière, d’un mouvement de main gracieux et
fréquent; elle les empêchait de cacher le coin de ses yeux. Elle ôtait
ainsi à sa physionomie l’excès d’étrangeté qui, bon pour séduire les
hommes, pouvait paraître suspect à la vieille dame.
--Eh bien, ma mère?
--Eh bien, mon fils, je ne suis pas entraînée.
--J’attendrai, mon adorée mère, mais, de grâce, songez au temps qui
passe pour elle et pour moi. Nous n’avons plus seize ans, ni l’un, ni
l’autre!...
--Lui as-tu dit quelque chose?
--Pas encore... J’ai trop peur de m’engager sans votre aveu...
--Tu n’as rien dit encore? Tant mieux, tant mieux.
La mère souriait, prise d’espérance. Qu’espérait-elle? Qu’il renoncerait
à cet amour? Non, elle le connaissait trop bien, elle le savait lent à
faire ses choix, en toutes choses, mais immuable quand une fois il était
fixé... Elle comprenait qu’il aimait d’un amour décisif, mais elle
sentait aussi qu’il était prêt, pour lui plaire, à ne pas persister dans
son projet de mariage.
Lui, pourtant de la voir sourire, souffrait et jouissait.
Il souffrait, puisqu’elle retardait son bonheur.
Il jouissait, de sentir combien l’idée qu’il était résolu à lui
sacrifier son amour la rendait heureuse, fière, lui faisait mieux
comprendre la joie et l’orgueil d’avoir un bon fils.
Tous les amours humains ont beau être très différents, tous se
ressemblent par un point essentiel, mystérieux, identique. Il y a un
point par où tous les amours sont un. Victime de l’époux, cette mère
était heureuse, comme femme, du sacrifice de son enfant!... La vie du
cœur lui apportait donc quelque chose, enfin!... Ah! la chère, la douce,
la profonde compensation!...
Elle avait tant donné d’elle-même, toute sa vie. Elle ne semblait pas
s’apercevoir de l’égoïsme qu’il y avait aujourd’hui à admettre cette
soumission du cher enfant. Elle se sentait prête à accepter son
sacrifice avec une reconnaissance passionnée... Pauvre chère maman! elle
avait déjà cinquante-six ans, et les douleurs l’avaient marquée. Mais à
la moindre caresse, à la moindre parole de tendresse de ses enfants, de
son fils surtout--qui comprenait mieux, étant un homme,--elle paraissait
rajeunie... Voilà pourquoi, dans sa peine, il était heureux!
Depuis les dernières années, elle avait maigri. Les rides futures
étaient indiquées sous un reste, presque effacé, de jeunesse. L’œil,
toujours brillant, s’enfonçait un peu sous la paupière brunissante. Le
buste, si élancé jadis, comme fier de la jeunesse, avait à présent une
fuyante tendance à se courber, oh! si légère, marquée pourtant; cela
disait on ne sait quelle humilité devant la vie impitoyable, sous les
douleurs portées; Paul quelquefois regardait ce buste, cette taille, ce
dos, tandis que la comtesse allait et venait autour de lui, sous les
hauts plafonds du vieil hôtel. Et l’expression du dos surtout, du dos
imperceptiblement courbé, lui était touchante à le faire pleurer.
Elle s’inclinait donc, cette fière femme, que nulle douleur morale
n’avait pu abattre, et qui, accablée par les pires chagrins, avait
enseigné à ses enfants toutes les vertus, toutes les forces de
relèvement. Et il avait des révoltes contre cette puissance du temps qui
la lui prenait. Il voyait bien qu’elle descendait la pente, qu’elle le
quittait, lui, qui était au sommet. Alors, il se sentait venir d’infinis
besoins de lui être bon, de lui donner des jours entiers de piété
filiale, des jours longs comme des existences. Il aurait voulu pouvoir
d’un seul coup la payer de toutes les inquiétudes qu’il lui avait
causées,--car il n’avait pas toujours été sage,--la consoler de toutes
ses peines, de tout ce qu’elle avait souffert par lui--et surtout par le
père. Oh! ce besoin d’expier les fautes de ce père, qu’était-ce donc,
sinon l’appel d’un devoir mystérieux? Quand il se mettait à souffrir de
cette pensée, il se souciait bien de l’amour alors! il se souciait bien
des femmes! Quelle femme lui serait aussi tendre, aussi dévouée, aussi
fidèle que celle-ci!--Et tout son cœur criait: «maman!» et il se donnait
à elle secrètement, sans retour.
--Annette, ma bonne petite sœur, je n’ose pas demander à maman des
nouvelles de sa santé... C’est si bon qu’elle oublie! Sais-tu comment
elle va?
--Elle va mieux que jamais... Mais il ne faut pas d’émotion. Ce pauvre
cœur est si fragile!
--T’a-t-elle parlé de Mademoiselle Déperrier?
--Non; et je n’ose pas lui en parler, moi. Et toi?
--Je crois qu’elle ne l’aime pas encore.
--Cela viendra.--Paul?
--Annette?
--As-tu des nouvelles d’Albert?
--Il vient d’arriver à Singapour; j’oubliais de te le dire. Pauline ne
te l’a donc pas annoncé?
--Non. Je l’ai pourtant rencontrée hier matin.
--C’est qu’elle n’avait rien reçu encore. Ma lettre à moi, je l’ai reçue
hier soir.
--Elle m’a seulement demandé de tes nouvelles--et aussitôt elle s’est
sauvée...
--Est-ce que Mademoiselle Déperrier lui plaît, à elle?
--Elle ne m’en à jamais rien dit.
--Tant pis;--car maman l’écoulerait volontiers, elle...
Et comme Paul s’en allait:
--Alors, il va bien, Albert?
--Très bien.
--Il ne dit jamais rien pour moi?
--Il me dit toujours de t’embrasser.
--Mais tu ne m’embrasses jamais!
--Oh! ma pauvre mignonne!
Et Paul embrassa Annette sans se douter de l’importance de la commission
qu’il faisait. Puis il la regarda attentivement:
--Comme tu ressembles à maman, chérie!
--Tant mieux; je dois être jolie, alors.
--Cette chère maman, oui, elle est jolie,--mais elle vieillit, ne
trouves-tu pas?
--Si, un peu. Annette cessa de sourire.
--Il faut la rendre bien heureuse, n’est-ce pas, petite sœur, bien
heureuse, jusqu’à la fin. Tu ne peux pas comprendre ça, toi, avec tes
dix-sept ans, mais c’est triste, vois-tu, de se voir vieillir. Notre
mère en souffre, parfois.
--Oh!... Crois-tu?
--Écoute: l’autre jour, nous causions: «Je faiblis, me dit-elle, je m’en
vais, mon fils!»--«Et moi maman, lui dis-je, à mesure que vous
vieillirez, je sens que je vous aimerai toujours mieux.»--Sais-tu ce
qu’elle m’a répondu?--«Oh, alors, mon cher petit, comme il va me devenir
doux de vieillir!»
Les deux enfants se regardèrent furtivement, à cause des larmes qui
gonflaient leurs yeux...