CV

Le cimetière du Père-Lachaise.

M. de Boville avait, en effet, rencontré le convoi funèbre qui

conduisait Valentine à sa dernière demeure.

Le temps était sombre et nuageux; un vent tiède encore, mais déjà

mortel pour les feuilles jaunies, les arrachait aux branches peu à

peu dépouillées et les faisait tourbillonner sur la foule immense

qui encombrait les boulevards.

M. de Villefort, parisien pur, regardait le cimetière du Père-Lachaise

comme le seul digne de recevoir la dépouille mortelle d'une famille

parisienne; les autres lui paraissaient des cimetières de campagne, des

hôtels garnis de la mort. Au Père-Lachaise seulement un trépassé de

bonne compagnie pouvait être logé chez lui.

Il avait acheté là, comme nous l'avons vu, la concession à

perpétuité sur laquelle s'élevait le monument peuplé si

promptement par tous les membres de sa première famille.

On lisait sur le fronton du mausolée: FAMILLE SAINT-MÉRAN ET

VILLEFORT; car tel avait été le dernier voeu de la pauvre Renée,

mère de Valentine.

C'était donc vers le Père-Lachaise que s'acheminait le pompeux

cortège parti du faubourg Saint-Honoré. On traversa tout Paris, on

prit le faubourg du Temple, puis les boulevards extérieurs

jusqu'au cimetière. Plus de cinquante voitures de maîtres

suivaient vingt voitures de deuil, et, derrière ces cinquante

voitures, plus de cinq cents personnes encore marchaient à pied.

C'étaient presque tous des jeunes gens que la mort de Valentine

avait frappés d'un coup de foudre, et qui, malgré la vapeur

glaciale du siècle et le prosaïsme de l'époque, subissaient

l'influence poétique de cette belle, de cette chaste, de cette

adorable jeune fille enlevée en sa fleur.

À la sortie de Paris, on vit arriver un rapide attelage de quatre

chevaux qui s'arrêtèrent soudain en raidissant leurs jarrets

nerveux comme des ressorts d'acier: c'était M. de Monte-Cristo.

Le comte descendit de sa calèche, et vint se mêler à la foule qui

suivait à pied le char funéraire.

Château-Renaud l'aperçut; il descendit aussitôt de son coupé et

vint se joindre à lui. Beauchamp quitta de même le cabriolet de

remise dans lequel il se trouvait.

Le comte regardait attentivement par tous les interstices que

laissait la foule; il cherchait visiblement quelqu'un. Enfin, il

n'y tint pas.

«Où est Morrel? demanda-t-il. Quelqu'un de vous, messieurs,

sait-il où il est?

--Nous nous sommes déjà fait cette question à la maison

mortuaire, dit Château-Renaud; car personne de nous ne l'a

aperçu.»

Le comte se tut, mais continua à regarder autour de lui.

Enfin on arriva au cimetière. L'oeil perçant de Monte-Cristo sonda

tout d'un coup les bosquets d'ifs et de pins, et bientôt il perdit

toute inquiétude: une ombre avait glissé sous les noires

charmilles, et Monte-Cristo venait sans doute de reconnaître ce

qu'il cherchait.

On sait ce que c'est qu'un enterrement dans cette magnifique

nécropole: des groupes noirs disséminés dans les blanches allées,

le silence du ciel et de la terre, troublé par l'éclat de quelques

branches rompues, de quelque haie enfoncée autour d'une tombe; puis

le chant mélancolique des prêtres auquel se mêle çà et là un

sanglot échappé d'une touffe de fleurs, sous laquelle on voit

quelque femme, abîmée et les mains jointes.

L'ombre qu'avait remarquée Monte-Cristo traversa rapidement le

quinconce jeté derrière la tombe d'Héloïse et d'Abélard, vint se

placer, avec les valets de la mort, à la tête des chevaux qui

traînaient le corps, et du même pas parvint à l'endroit choisi

pour la sépulture.

Chacun regardait quelque chose.

Monte-Cristo ne regardait que cette ombre à peine remarquée de

ceux qui l'avoisinaient.

Deux fois le comte sortit des rangs pour voir si les mains de cet

homme ne cherchaient pas quelque arme cachée sous ses habits.

Cette ombre, quand le cortège s'arrêta, fut reconnue pour être

Morrel, qui, avec sa redingote noire boutonnée jusqu'en haut, son

front livide, ses joues creusées, son chapeau froissé par ses

mains convulsives, s'était adossé à un arbre situé sur un tertre

dominant le mausolée, de manière à ne perdre aucun des détails de

la funèbre cérémonie qui allait s'accomplir.

Tout se passa selon l'usage. Quelques hommes, et comme toujours,

c'étaient les moins impressionnés, quelques hommes prononcèrent

des discours. Les uns plaignaient cette mort prématurée; les

autres s'étendaient sur la douleur de son père; il y en eut

d'assez ingénieux pour trouver que cette jeune fille avait plus

d'une fois sollicité M. de Villefort pour les coupables sur la

tête desquels il tenait suspendu le glaive de la justice; enfin,

on épuisa les métaphores fleuries et les périodes douloureuses, en

commentant de toute façon les stances de Malherbe à Dupérier.

Monte-Cristo n'écoutait rien, ne voyait rien, ou plutôt il ne

voyait que Morrel, dont le calme et l'immobilité formaient un

spectacle effrayant pour celui qui seul pouvait lire ce qui se

passait au fond du coeur du jeune officier.

«Tiens, dit tout à coup Beauchamp à Debray, voilà Morrel! Où

diable s'est-il fourré là?»

Et ils le firent remarquer à Château-Renaud.

«Comme il est pâle, dit celui-ci en tressaillant.

--Il a froid, répliqua Debray.

--Non pas, dit lentement Château-Renaud; je crois, moi, qu'il est

ému. C'est un homme très impressionnable que Maximilien.

--Bah! dit Debray, à peine s'il connaissait Mlle de Villefort.

Vous l'avez dit vous-même.

--C'est vrai. Cependant je me rappelle qu'à ce bal chez

Mme de Morcerf il a dansé trois fois avec elle; vous savez, comte,

à ce bal où vous produisîtes tant d'effet.

--Non, je ne sais pas», répondit Monte-Cristo, sans savoir à quoi

ni à qui il répondait, occupé qu'il était de surveiller Morrel

dont les joues s'animaient, comme il arrive à ceux qui compriment

ou retiennent leur respiration.

«Les discours sont finis: adieu, messieurs», dit brusquement le

comte.

Et il donna le signal du départ en disparaissant, sans que l'on

sût par où il était passé.

La fête mortuaire était terminée, les assistants reprirent le

chemin de Paris.

Château-Renaud seul chercha un instant Morrel des yeux; mais,

tandis qu'il avait suivi du regard le comte qui s'éloignait,

Morrel avait quitté sa place, et Château-Renaud, après l'avoir

cherché vainement, avait suivi Debray et Beauchamp.

Monte-Cristo s'était jeté dans un taillis, et, caché derrière une

large tombe, il guettait jusqu'au moindre mouvement de Morrel, qui

peu à peu s'était approché du mausolée abandonné des curieux, puis

des ouvriers.

Morrel regarda autour de lui lentement et vaguement; mais au

moment où son regard embrassait la portion du cercle opposée à la

sienne, Monte-Cristo se rapprocha encore d'une dizaine de pas sans

avoir été vu.

Le jeune homme s'agenouilla.

Le comte, le cou tendu, l'oeil fixe et dilaté, les jarrets pliés

comme pour s'élancer au premier signal, continuait à se rapprocher

de Morrel.

Morrel courba son front jusque sur la pierre, embrassa la grille

de ses deux mains, et murmura:

«Ô Valentine!»

Le coeur du comte fut brisé par l'explosion de ces deux mots; il

fit un pas encore, et frappant sur l'épaule de Morrel:

«C'est vous, cher ami! dit-il, je vous cherchais.»

Monte-Cristo s'attendait à un éclat, à des reproches, à des

récriminations: il se trompait.

Morrel se tourna de son côté, et avec l'apparence du calme:

«Vous voyez, dit-il, je priais!»

Et son regard scrutateur parcourut le jeune homme des pieds à la

tête.

Après cet examen il parut plus tranquille.

«Voulez-vous que je vous ramène à Paris? dit-il.

--Non, merci.

--Enfin désirez-vous quelque chose?

--Laissez-moi prier.

Le comte s'éloigna sans faire une seule objection, mais ce fut

pour prendre un nouveau poste, d'où il ne perdait pas un seul

geste de Morrel, qui enfin se releva, essuya ses genoux blanchis

par la pierre, et reprit le chemin de Paris sans tourner une seule

fois la tête.

Il descendit lentement la rue de la Roquette.

Le comte, renvoyant sa voiture qui stationnait au Père-Lachaise,

le suivit à cent pas. Maximilien traversa le canal, et rentra rue

Meslay par les boulevards.

Cinq minutes après que la porte se fut refermée pour Morrel, elle

se rouvrit pour Monte-Cristo.

Julie était à l'entrée du jardin, où elle regardait, avec la plus

profonde attention, maître Peneton, qui, prenant sa profession de

jardinier au sérieux, faisait des boutures de rosier du Bengale.

«Ah! monsieur le comte de Monte-Cristo! s'écria-t-elle avec cette

joie que manifestait d'ordinaire chaque membre de la famille,

quand Monte-Cristo faisait sa visite dans la rue Meslay.

--Maximilien vient de rentrer, n'est-ce pas madame? demanda le

comte.

--Je crois l'avoir vu passer, oui, reprit la jeune femme; mais,

je vous en prie, appelez Emmanuel.

--Pardon, madame; mais il faut que je monte à l'instant même chez

Maximilien, répliqua Monte-Cristo, j'ai à lui dire quelque chose

de la plus haute importance.

--Allez donc, fit-elle, en l'accompagnant de son charmant sourire

jusqu'à ce qu'il eût disparu dans l'escalier.

Monte-Cristo eut bientôt franchi les deux étages qui séparaient le

rez-de-chaussée de l'appartement de Maximilien; parvenu sur le

palier, il écouta: nul bruit ne se faisait entendre.

Comme dans la plupart des anciennes maisons habitées par un seul

maître, le palier n'était fermé que par une porte vitrée.

Seulement, à cette porte vitrée il n'y avait point de clef.

Maximilien s'était enfermé en dedans; mais il était impossible de

voir au-delà de la porte, un rideau de soie rouge doublant les

vitres.

L'anxiété du comte se traduisit par une vive rougeur, symptôme

d'émotion peu ordinaire chez cet homme impassible.

«Que faire?» murmura-t-il.

Et il réfléchit un instant.

«Sonner? reprit-il, oh! non! souvent le bruit d'une sonnette,

c'est-à-dire d'une visite, accélère la résolution de ceux qui se

trouvent dans la situation où Maximilien doit être en ce moment,

et alors au bruit de la sonnette répond un autre bruit.»

Monte-Cristo frissonna des pieds à la tête, et, comme chez lui la

décision avait la rapidité de l'éclair, il frappa un coup de coude

dans un des carreaux de la porte vitrée qui vola en éclats; puis

il souleva le rideau et vit Morrel qui, devant son bureau, une

plume à la main, venait de bondir sur sa chaise, au fracas de la

vitre brisée.

«Ce n'est rien, dit le comte, mille pardons, mon cher ami! j'ai

glissé, et en glissant j'ai donné du coude dans votre carreau;

puisqu'il est cassé, je vais en profiter pour entrer chez vous; ne

vous dérangez pas, ne vous dérangez pas.»

Et, passant le bras par la vitre brisée, le comte ouvrit la porte.

Morrel se leva, évidemment contrarié, et vint au-devant de Monte-Cristo,

moins pour le recevoir que pour lui barrer le passage.

«Ma foi, c'est la faute de vos domestiques, dit Monte-Cristo en se

frottant le coude, vos parquets sont reluisants comme des miroirs.

--Vous êtes-vous blessé, monsieur? demanda froidement Morrel.

--Je ne sais. Mais que faisiez-vous donc là? Vous écriviez?

--Moi?

--Vous avez les doigts tachés d'encre.

--C'est vrai, répondit Morrel, j'écrivais; cela m'arrive

quelquefois, tout militaire que je suis.»

Monte-Cristo fit quelques pas dans l'appartement. Force fut à

Maximilien de le laisser passer; mais il le suivit.

«Vous écriviez? reprit Monte-Cristo avec un regard fatigant de

fixité.

--J'ai déjà eu l'honneur de vous dire que oui», fit Morrel.

Le comte jeta un regard autour de lui.

«Vos pistolets à côté de l'écritoire! dit-il en montrant du doigt

à Morrel les armes posées sur son bureau.

--Je pars pour un voyage, répondit Maximilien.

--Mon ami! dit Monte-Cristo avec une voix d'une douceur infinie.

--Monsieur!

--Mon ami, mon cher Maximilien, pas de résolutions extrêmes, je

vous en supplie!

--Moi, des résolutions extrêmes, dit Morrel en haussant les

épaules; et en quoi, je vous prie, un voyage est-il une résolution

extrême?

--Maximilien, dit Monte-Cristo, posons chacun de notre côté le

masque que nous portons.

«Maximilien, vous ne m'abusez pas avec ce calme de commande plus

que je ne vous abuse, moi, avec ma frivole sollicitude.

«Vous comprenez bien, n'est-ce pas? que pour avoir fait ce que

j'ai fait, pour avoir enfoncé des vitres, violé le secret de la

chambre d'un ami, vous comprenez, dis-je, que, pour avoir fait

tout cela, il fallait que j'eusse une inquiétude réelle, ou plutôt

une conviction terrible.

«Morrel, vous voulez vous tuer!

--Bon! dit Morrel tressaillant, où prenez-vous de ces idées-là,

monsieur le comte?

--Je vous dis que vous voulez vous tuer! continua le comte du

même son de voix, et en voici la preuve.»

Et, s'approchant du bureau, il souleva la feuille blanche que le

jeune homme avait jetée sur une lettre commencée, et prit la

lettre.

Morrel s'élança pour la lui arracher des mains. Mais Monte-Cristo

prévoyait ce mouvement et le prévint en saisissant Maximilien par

le poignet et en l'arrêtant comme la chaîne d'acier arrête le

ressort au milieu de son évolution.

«Vous voyez bien que vous vouliez vous tuer! Morrel, dit le comte,

c'est écrit!

--Eh bien, s'écria Morrel, passant sans transition de l'apparence

du calme à l'expression de la violence; eh bien, quand cela

serait, quand j'aurais décidé de tourner sur moi le canon de ce

pistolet, qui m'en empêcherait?

«Qui aurait le courage de m'en empêcher?

«Quand je dirai:

«Toutes mes espérances sont ruinées, mon coeur est brisé, ma vie

est éteinte, il n'y a plus que deuil et dégoût autour de moi; la

terre est devenue de la cendre; toute voix humaine me déchire;

«Quand je dirai:

«C'est pitié que de me laisser mourir, car si vous ne me laissez

mourir je perdrai la raison, je deviendrai fou;

«Voyons, dites, monsieur, quand je dirai cela, quand on verra que

je le dis avec les angoisses et les larmes de mon coeur, me

répondra-t-on:

--Vous avez tort?»

«M'empêchera-t-on de n'être pas le plus malheureux?

«Dites, monsieur, dites, est-ce vous qui aurez ce courage?

--Oui, Morrel, dit Monte-Cristo, d'une voix dont le calme

contrastait étrangement avec l'exaltation du jeune homme; oui, ce

sera moi.

--Vous! s'écria Morrel avec une expression croissante de colère

et de reproche; vous qui m'avez leurré d'un espoir absurde; vous

qui m'avez retenu, bercé, endormi par de vaines promesses, lorsque

j'eusse pu, par quelque coup d'éclat, par quelque résolution

extrême, la sauver, ou du moins la voir mourir dans mes bras; vous

qui affectez toutes les ressources de l'intelligence, toutes les

puissances de la matière; vous qui jouez ou plutôt qui faites

semblant de jouer le rôle de la Providence, et qui n'avez pas même

eu le pouvoir de donner du contrepoison à une jeune fille

empoisonnée! Ah! en vérité, monsieur, vous me feriez pitié si vous

ne me faisiez horreur!

--Morrel...

--Oui, vous m'avez dit de poser le masque; eh bien, soyez

satisfait, je le pose.

«Oui, quand vous m'avez suivi au cimetière, je vous ai encore

répondu, car mon coeur est bon; quand vous êtes entré, je vous ai

laissé venir jusqu'ici... Mais puisque vous abusez, puisque vous

venez me braver jusque dans cette chambre où je m'étais retiré

comme dans ma tombe; puisque vous m'apportez une nouvelle torture,

à moi qui croyais les avoir épuisées toutes, comte de Monte-Cristo,

mon prétendu bienfaiteur, comte de Monte-Cristo, le

sauveur universel, soyez satisfait, vous allez voir mourir votre

ami!...»

Et Morrel, le rire de la folie sur les lèvres, s'élança une

seconde fois vers les pistolets.

Monte-Cristo, pâle comme un spectre, mais l'oeil éblouissant

d'éclairs, étendit la main sur les armes, et dit à l'insensé:

«Et, je vous répète que vous ne vous tuerez pas!

--Empêchez-m'en donc! répliqua Morrel avec un dernier élan qui,

comme le premier, vint se briser contre le bras d'acier du comte.

--Je vous en empêcherai!

--Mais qui êtes-vous donc, à la fin, pour vous arroger ce droit

tyrannique sur des créatures libres et pensantes! s'écria

Maximilien.

--Qui je suis? répéta Monte-Cristo.

«Écoutez:

«Je suis, poursuivit Monte-Cristo, le seul homme au monde qui ait

le droit de vous dire: Morrel je ne veux pas que le fils de ton

père meure aujourd'hui!»

Et Monte-Cristo, majestueux, transfiguré, sublime, s'avança les

deux bras croisés vers le jeune homme palpitant, qui, vaincu

malgré lui par la presque divinité de cet homme, recula d'un pas.

«Pourquoi parlez-vous de mon père? balbutia-t-il; pourquoi mêler

le souvenir de mon père à ce qui m'arrive aujourd'hui?

--Parce que je suis celui qui a déjà sauvé la vie à ton père, un

jour qu'il voulait se tuer comme tu veux te tuer aujourd'hui;

parce que je suis l'homme qui a envoyé la bourse à ta jeune soeur

et _Le Pharaon_ au vieux Morrel; parce que je suis Edmond Dantès,

qui te fit jouer, enfant, sur ses genoux!»

Morrel fit encore un pas en arrière, chancelant, suffoqué,

haletant, écrasé; puis ses forces l'abandonnèrent, et avec un

grand cri il tomba prosterné aux pieds de Monte-Cristo.

Puis tout à coup, dans cette admirable nature, il se fit un

mouvement de régénération soudaine et complète: il se releva,

bondit hors de la chambre, et se précipita dans l'escalier en

criant de toute la puissance de sa voix:

«Julie! Julie! Emmanuel! Emmanuel!»

Monte-Cristo voulut s'élancer à son tour, mais Maximilien se fût

fait tuer plutôt que de quitter les gonds de la porte qu'il

repoussait sur le comte.

Aux cris de Maximilien, Julie, Emmanuel, Peneton et quelques

domestiques accoururent épouvantés.

Morrel les prit par les mains, et rouvrant la porte:

«À genoux! s'écria-t-il d'une voix étranglée par les sanglots; à

genoux! c'est le bienfaiteur, c'est le sauveur de notre père!

c'est...»

Il allait dire:

«C'est Edmond Dantès!»

Le comte l'arrêta en lui saisissant le bras.

Julie s'élança sur la main du comte; Emmanuel l'embrassa comme un

dieu tutélaire; Morrel tomba pour la seconde fois à genoux, et

frappa le parquet de son front.

Alors l'homme de bronze sentit son coeur se dilater dans sa

poitrine, un jet de flamme dévorante jaillit de sa gorge à ses

yeux, il inclina la tête et pleura!

Ce fut dans cette chambre, pendant quelques instants, un concert

de larmes et de gémissements sublimes qui dut paraître harmonieux

aux anges mêmes les plus chéris du Seigneur!

Julie fut à peine revenue de l'émotion si profonde qu'elle venait

d'éprouver, qu'elle s'élança hors de la chambre, descendit un

étage, courut au salon avec une joie enfantine, et souleva le

globe de cristal qui protégeait la bourse donnée par l'inconnu des

Allées de Meilhan.

Pendant ce temps, Emmanuel d'une voix entrecoupée disait au comte:

«Oh! monsieur le comte, comment, nous voyant parler si souvent de

notre bienfaiteur inconnu, comment, nous voyant entourer un

souvenir de tant de reconnaissance et d'adoration, comment avez-vous

attendu jusqu'aujourd'hui pour vous faire connaître? Oh!

c'est de la cruauté envers nous, et, j'oserai presque le dire,

monsieur le comte, envers vous-même.

--Écoutez, mon ami, dit le comte, et je puis vous appeler ainsi,

car, sans vous en douter, vous êtes mon ami depuis onze ans; la

découverte de ce secret a été amenée par un grand événement que

vous devez ignorer.

«Dieu m'est témoin que je désirais l'enfouir pendant toute ma vie

au fond de mon âme; votre frère Maximilien me l'a arraché par des

violences dont il se repent, j'en suis sûr.»

Puis, voyant que Maximilien s'était rejeté de côté sur un

fauteuil, tout en demeurant néanmoins à genoux:

«Veillez sur lui, ajouta tout bas Monte-Cristo en pressant d'une

façon significative la main d'Emmanuel.

--Pourquoi cela? demanda le jeune homme étonné.

--Je ne puis vous le dire; mais veillez sur lui.»

Emmanuel embrassa la chambre d'un regard circulaire et aperçut les

pistolets de Morrel.

Ses yeux se fixèrent effrayés sur les armes, qu'il désigna à

Monte-Cristo en levant lentement le doigt à leur hauteur.

Monte-Cristo inclina la tête.

Emmanuel fit un mouvement vers les pistolets.

«Laissez», dit le comte.

Puis allant à Morrel il lui prit la main; les mouvements

tumultueux qui avaient un instant secoué le coeur du jeune homme

avaient fait place à une stupeur profonde.

Julie remonta, elle tenait à la main la bourse de soie, et deux

larmes brillantes et joyeuses roulaient sur ses joues comme deux

gouttes de matinale rosée.

«Voici la relique, dit-elle; ne croyez pas qu'elle me soit moins

chère depuis que le sauveur nous a été révélé.

--Mon enfant, répondit Monte-Cristo en rougissant, permettez-moi

de reprendre cette bourse; depuis que vous connaissez les traits

de mon visage, je ne veux être rappelé à votre souvenir que par

l'affection que je vous prie de m'accorder.

--Oh! dit Julie en pressant la bourse sur son coeur, non, non, je

vous en supplie, car un jour vous pourriez nous quitter; car un

jour malheureusement vous nous quitterez, n'est-ce pas?

--Vous avez deviné juste, madame, répondit Monte-Cristo en

souriant; dans huit jours, j'aurai quitté ce pays, où tant de gens

qui avaient mérité la vengeance du Ciel vivaient heureux, tandis

que mon père expirait de faim et de douleur.»

En annonçant son prochain départ, Monte-Cristo tenait ses yeux

fixés sur Morrel, et il remarqua que ces mots _j'aurai quitté ce

pays_ avaient passé sans tirer Morrel de sa léthargie; il comprit

que c'était une dernière lutte qu'il lui fallait soutenir avec la

douleur de son ami, et prenant les mains de Julie et d'Emmanuel

qu'il réunit en les pressant dans les siennes, il leur dit, avec

la douce autorité d'un père:

«Mes bons amis, laissez-moi seul, je vous prie, avec Maximilien.»

C'était un moyen pour Julie d'emporter cette relique précieuse

dont oubliait de reparler Monte-Cristo. Elle entraîna vivement son

mari.

«Laissons-les», dit-elle.

Le comte resta avec Morrel, qui demeurait immobile comme une

statue.

«Voyons, dit le comte en lui touchant l'épaule avec son doigt de

flamme; redeviens-tu enfin un homme, Maximilien?

--Oui, car je recommence à souffrir.»

Le front du comte se plissa, livré qu'il paraissait être à une

sombre hésitation.

«Maximilien! Maximilien! dit-il, ces idées où tu plonges sont

indignes d'un chrétien.

--Oh! tranquillisez-vous, ami, dit Morrel en relevant la tête et

en montrant au comte un sourire empreint d'une ineffable

tristesse, ce n'est plus moi qui chercherai la mort.

--Ainsi, dit Monte-Cristo, plus d'armes, plus de désespoir.

--Non, car j'ai mieux, pour me guérir de ma douleur, que le canon

d'un pistolet ou la pointe d'un couteau.

--Pauvre fou...! qu'avez-vous donc?

--J'ai ma douleur elle-même qui me tuera.

--Ami, dit Monte-Cristo avec une mélancolie égale à la sienne,

écoutez-moi:

«Un jour, dans un moment de désespoir égal au tien, puisqu'il

amenait une résolution semblable, j'ai comme toi voulu me tuer; un

jour ton père, également désespéré, a voulu se tuer aussi.

«Si l'on avait dit à ton père, au moment où il dirigeait le canon

du pistolet vers son front, si l'on m'avait dit à moi, au moment

où j'écartais de mon lit le pain du prisonnier auquel je n'avais

pas touché depuis trois jours, si l'on nous avait dit enfin à tous

deux, en ce moment suprême:

«Vivez! un jour viendra où vous serez heureux et où vous bénirez

la vie, de quelque part que vînt la voix, nous l'eussions

accueillie avec le sourire du doute ou avec l'angoisse de

l'incrédulité, et cependant combien de fois, en t'embrassant, ton

père a-t-il béni la vie, combien de fois moi-même...

--Ah! s'écria Morrel, interrompant le comte, vous n'aviez perdu

que votre liberté, vous; mon père n'avait perdu que sa fortune,

lui; et moi, j'ai perdu Valentine.

--Regarde-moi, Morrel, dit Monte-Cristo avec cette solennité qui,

dans certaines occasions, le faisait si grand et si persuasif;

regarde-moi, je n'ai ni larmes dans les yeux, ni fièvre dans les

veines, ni battements funèbres dans le coeur, cependant je te vois

souffrir, toi, Maximilien, toi que j'aime comme j'aimerais mon

fils: eh bien, cela ne te dit-il pas, Morrel, que la douleur est

comme la vie, et qu'il y a toujours quelque chose d'inconnu au-delà?

Or, si je te prie, si je t'ordonne de vivre, Morrel, c'est

dans la conviction qu'un jour tu me remercieras de t'avoir

conservé la vie.

--Mon Dieu! s'écria le jeune homme, mon Dieu! que me dites-vous

là, comte? Prenez-y garde! peut-être n'avez-vous jamais aimé,

vous?

--Enfant! répondit le comte.

--D'amour, reprit Morrel, je m'entends.

«Moi, voyez-vous, je suis un soldat depuis que je suis un homme;

je suis arrivé jusqu'à vingt-neuf ans sans aimer, car aucun des

sentiments que j'ai éprouvés jusque-là ne mérite le nom d'amour:

eh bien, à vingt-neuf ans j'ai vu Valentine: donc depuis près de

deux ans je l'aime, depuis près de deux ans j'ai pu lire les

vertus de la fille et de la femme écrites par la main même du

Seigneur dans ce coeur ouvert pour moi comme un livre.

«Comte, il y avait pour moi, avec Valentine, un bonheur infini,

immense, inconnu, un bonheur trop grand, trop complet, trop divin,

pour ce monde; puisque ce monde ne me l'a pas donné, comte, c'est

vous dire que sans Valentine il n'y a pour moi sur la terre que

désespoir et désolation.

--Je vous ai dit d'espérer, Morrel, répéta le comte.

--Prenez garde alors, répéterai-je aussi, dit Morrel, car vous

cherchez à me persuader, et si vous me persuadez, vous me ferez

perdre la raison, car vous me ferez croire que je puis revoir

Valentine.»

Le comte sourit.

«Mon ami, mon père! s'écria Morrel exalté, prenez garde, vous

redirai-je pour la troisième fois, car l'ascendant que vous prenez

sur moi m'épouvante; prenez garde au sens de vos paroles, car

voilà mes yeux qui se raniment, voilà mon coeur qui se rallume et

qui renaît; prenez garde, car vous me feriez croire à des choses

surnaturelles.

«J'obéirais si vous me commandiez de lever la pierre du sépulcre

qui recouvre la fille de Jaïre, je marcherais sur les flots, comme

l'apôtre, si vous me faisiez de la main signe de marcher sur les

flots; prenez garde, j'obéirais.

--Espère, mon ami, répéta le comte.

--Ah! dit Morrel en retombant de toute la hauteur de son

exaltation dans l'abîme de sa tristesse, ah! vous vous jouez de

moi: vous faites comme ces bonnes mères, ou plutôt comme ces mères

égoïstes qui calment avec des paroles mielleuses la douleur de

l'enfant, parce que ses cris les fatiguent.

«Non, mon ami, j'avais tort de vous dire de prendre garde; non, ne

craignez rien, j'enterrerai ma douleur avec tant de soin dans le

plus profond de ma poitrine, je la rendrai si obscure, si secrète,

que vous n'aurez plus même le souci d'y compatir.

«Adieu! mon ami; adieu!

--Au contraire, dit le comte; à partir de cette heure,

Maximilien, tu vivras près de moi et avec moi, tu ne me quitteras

plus, et dans huit jours nous aurons laissé derrière nous la

France.

--Et vous me dites toujours d'espérer?

--Je te dis d'espérer, parce que je sais un moyen de te guérir.

--Comte, vous m'attristez davantage encore s'il est possible.

Vous ne voyez, comme résultat du coup qui me frappe, qu'une

douleur banale, et vous croyez me consoler par un moyen banal, le

voyage.»

Et Morrel secoua la tête avec une dédaigneuse incrédulité.

«Que veux-tu que je te dise? reprit Monte-Cristo.

«J'ai foi dans mes promesses, laisse-moi faire l'expérience.

--Comte, vous prolongez mon agonie, voilà tout.

--Ainsi, dit le comte, faible coeur que tu es, tu n'as pas la

force de donner à ton ami quelques jours pour l'épreuve qu'il

tente!

«Voyons, sais-tu de quoi le comte de Monte-Cristo est capable?

«Sais-tu qu'il commande à bien des puissances terrestres?

«Sais-tu qu'il a assez de foi en Dieu pour obtenir des miracles de

celui qui a dit qu'avec la foi l'homme pouvait soulever une

montagne?

«Eh bien, ce miracle que j'espère, attends-le, ou bien...

--Ou bien... répéta Morrel.

--Ou bien, prends-y garde, Morrel, je t'appellerai ingrat.

--Ayez pitié de moi, comte.

--J'ai tellement pitié de toi, Maximilien, écoute-moi, tellement

pitié, que si je ne te guéris pas dans un mois, jour pour jour,

heure pour heure, retiens bien mes paroles, Morrel, je te placerai

moi-même en face de ces pistolets tout chargés et d'une coupe du

plus sûr poison d'Italie, d'un poison plus sûr et plus prompt,

crois-moi, que celui qui a tué Valentine.

--Vous me le promettez?

--Oui, car je suis homme, car, moi aussi, comme je te l'ai dit,

j'ai voulu mourir, et souvent même, depuis que le malheur s'est

éloigné de moi, j'ai rêvé les délices de l'éternel sommeil.

--Oh! bien sûr, vous me promettez cela, comte? s'écria Maximilien

enivré.

--Je ne te le promets pas, je te le jure, dit Monte-Cristo en

étendant la main.

--Dans un mois, sur votre honneur, si je ne suis pas consolé,

vous me laissez libre de ma vie, et, quelque chose que j'en fasse,

vous ne m'appellerez pas ingrat?

--Dans un mois jour pour jour, Maximilien; dans un mois, heure

pour heure, et la date est sacrée, Maximilien; je ne sais pas si

tu y as songé, nous sommes aujourd'hui le 5 septembre.

«Il y a aujourd'hui dix ans que j'ai sauvé ton père, qui voulait

mourir.»

Morrel saisit les mains du comte et les baisa; le comte le laissa

faire, comme s'il comprenait que cette adoration lui était due.

«Dans un mois, continua Monte-Cristo, tu auras, sur la table

devant laquelle nous serons assis l'un et l'autre, de bonnes armes

et une douce mort; mais, en revanche, tu me promets d'attendre

jusque-là et de vivre?

--Oh! à mon tour, s'écria Morrel, je vous le jure!»

Monte-Cristo attira le jeune homme sur son coeur, et l'y retint

longtemps.

«Et maintenant, lui dit-il, à partir d'aujourd'hui, tu vas venir

demeurer chez moi; tu prendras l'appartement d'Haydée, et ma fille

au moins sera remplacée par mon fils.

--Haydée! dit Morrel; qu'est devenue Haydée?

--Elle est partie cette nuit.

--Pour vous quitter?

--Pour m'attendre...

«Tiens-toi donc prêt à venir me rejoindre rue des Champs-Élysées,

et fais-moi sortir d'ici sans qu'on me voie.»

Maximilien baissa la tête, et obéit comme un enfant ou comme un

apôtre.

Le comte de Monte-Cristo, Tome IV · 第 28 / 95 题