PRÉFACE

C'est avec raison qu'après s'être longtemps livré uniquement à l'étude

des langues, on a enfin abordé celle des divers parlers d'un même

langage, des argots, des patois, du langage populaire, soit dans son

vocabulaire, soit dans sa grammaire et sa stylistique, soit enfin

dans son _folk-lore_. Cette discipline nouvelle, malgré ses immenses

progrès, n'en est encore qu'à ses débuts, mais elle mérite d'être

encouragée, car non seulement elle couronne les recherches de la

linguistique, mais elle jette un coup d'œil profond sur la psychologie

humaine la plus latente, celle de l'âme du peuple, non seulement dans

ses traits essentiels et communs, mais avec toutes les modifications

que les races, le sol, le milieu physique ou intellectuel lui ont fait

subir. L'intérêt est plus grand encore lorsqu'il s'agit pour nous,

non d'une simple province, mais d'une partie de la France, détachée

de la mère patrie, à une époque déjà lointaine, par des circonstances

fatales, mais que l'affection et un indestructible souvenir unissent

encore à travers l'Atlantique: nous avons nommé le Canada.

Aussi l'ouvrage de M. Dionne, l'auteur estimé de plusieurs livres

importants, dont l'un nous a déjà fourni l'excellente biographie très

documentée de Samuel Champlain, le fondateur du Canada français, est-il

bien venu et apparaît à son heure, en nous donnant un dictionnaire,

aussi complet que possible, du parler populaire des Canadiens

français, assez développé et illustré par de très nombreux exemples,

pour intéresser, non seulement les Français du Canada, mais aussi leurs

frères fidèles, les Français, savants ou non, de France; car on ne

retrouve pas seulement dans cette œuvre des éléments précieux pour la

science du langage, mais aussi la remembrance de nos patois et de nos

façons de concevoir et de dire, usités depuis longtemps en plusieurs

de nos provinces, notamment dans la Bretagne et la Normandie, et au

prononcé de certains de ces mots, nous sentons résonner en nous l'écho

sympathique de ceux qui nous ont bercés nous-mêmes dans l'enfance, que

nos paysans emploient toujours, et qui font qu'à travers les mers nous

croyons retrouver le même clocher.

La méthode suivie par l'auteur est propre à nous éclairer; car il ne

se borne pas à une sèche nomenclature, mais il illustre presque tous

les mots par des exemples, qui non seulement nous font comprendre,

mais indiquent aussi la portée exacte et nous donnent la sensation

de l'expression. Cela est nécessaire, surtout quand il s'agit d'un

langage populaire, car souvent le mot n'y est pas employé d'une

manière générale, mais seulement dans telle ou telle locution d'une

façon indivisible, ou tout au moins, il ne possède que là une saveur

complète. Puis, il en résulte un argument, la justification de ce que

le mot est réellement usité, que toute création ou emploi subjectif est

écarté, et que nous avons bien affaire au langage vivant et circulant.

Comme dans les parlers du même genre, le parler populaire canadien

présente des caractéristiques qui ressortent de l'ouvrage publié, et

dont nous allons esquisser les plus saillantes.

C'est d'abord et avant tout, le penchant du peuple à matérialiser, pour

les rendre plus sensibles, les idées abstraites ou intellectuelles.

Il le fait sans doute, et là est son défaut, parce qu'il s'élève

difficilement ou ne peut se maintenir longtemps à centaines hauteurs de

l'idée, auxquelles son éducation ne l'a pas préparé; mais il le fait

encore sous l'empire d'un instinct tout autre: celui de sensibiliser

ce qui est trop purement rationnel et cérébral, le cœur devant ainsi

y trouver sa place, et non seulement le cœur lui-même, mais tout ce

qui lui sert d'introducteur: l'ouïe, la vue surtout; il ne suffit

pas de désigner les objets, il faut les voir, les entendre, parfois

les palper, mais surtout les voir. On sait que la langue française

se compose de deux couches superposées, le fonds naturel, celui des

mots d'origine populaire, formés spontanément, par usure d'abord, par

nouvelle intégration ensuite, du latin, et celui des mots d'origine

savante et artificielle, tirés à nouveau du latin par un emprunt

postérieur volontaire. Le peuple ne comprend guère ces derniers, et

comme il exprime ses idées sans leur secours, il faut qu'il se forme

dans ce but un vocabulaire spécial. Il y parvient en employant des

images, partout des images. Celle-ci doivent forcément être empruntées

un monde matériel et visible. Elles ont un immense avantage, celui

de donner au langage une naïveté, une fraîcheur qu'on chercherait

vainement dans le parler plus élevé, et aussi une vivacité de couleurs,

enfin une émotion constante et latente que le langage littéraire

n'obtient par une autre voie que lorsqu'il monte à une très grande

hauteur. Quelquefois, cependant, ces images peuvent trop descendre, et

même simuler le dénigrement en abaissant les idées intellectuelles;

mais si cela se produit souvent dans nos argots, il est juste de dire

que dans le canadien cela est beaucoup plus rare.

Les exemples de cette tendance que nous avons indiquée sont très

nombreux. _Ruse_ est un terme intellectuel, au lieu de dire les

_ruses_, on dira donc les _affûts_, image empruntée à la chasse. Au

lieu du mot _commode_, on emploiera une circonlocution cette fois,

mais combien plus sensible et énergique: _à main_. Travailler beaucoup,

c'est _abattre_ de l'ouvrage. S'attacher fortement à quelqu'un, c'est

_s'achienneter_. _Subitement_ devient _à coup_, c'est-à-dire d'un

seul coup. _Loin_, c'est _à désamain_, c'est-à-dire qui n'est plus

á la portée de la main. _Amadouer_, chercher à concilier quelqu'un,

c'est l'_affiler_, de même qu'on affile, en promenant doucement sur

la main, d'où cette expression: «pour le convaincre, il faut d'abord

l'_affiler_». _Saisir_, c'est _agrafer_ ou _agricher_. _Payer_, c'est

_s'allonger_, cela marque bien l'effort moral et parfois matériel

que cause un paiement. Voici le mot _amancher_, tout matériel, il va

signifier, avec le manche, bien des choses pour lesquelles nous avons

des mots divers et abstraits: _ajuster_, _arranger_, _habiller_, même

_donner un coup_, ou _tromper_. _Adoucir_ a un sens moral, voici son

image sensible et matérielle un peu abaissée: _amollir_. _Battre_,

c'est _aplatir_; cette fois on aperçoit l'homme battu dans la position

que les coups lui ont donnée. _Beaucoup_ était autrefois dans la

langue latine une image; maintenant cette image s'est plus affaiblie,

le Canadien la ressuscite par _à plein_. De même, l'idée _avec force_

se rend par _d'aplomb_. Au lieu de _fournir les preuves_, mots tous

de raison, voici le mot _amener_; _amener_ les preuves, combien plus

énergique, on les voit arriver. _Injurier_, c'est _abîmer_. _Faire

des propositions_, c'est _approcher_. _Se tirer d'embarras_, c'est

_s'arracher_. Le _repos_, c'est l'_arrêt_, matériel et visible:

_arrêtez_ de parler. Ce qui est simplement _ennuyeux_ pour nous

est _assommant_ pour le peuple, on voit tomber alors sous le coup

de l'ennui. _Tout près_, cela s'aperçoit sans doute déjà, mais _à

ras_, cela se voit bien davantage, et c'est plus près encore, on

rase l'objet. La _dépense de travail_, c'est une _attelée_, de même

_maîtriser_ quelqu'un, c'est l'_atteler_; le voilà attaché comme un

bœuf ou un cheval, ou le voit ainsi, on ne le pense plus seulement.

Une _foule_ est une _avalanche_, on sent qu'elle se précipite de

loin. _Appuyer_, c'est _accoter_. Même, lorsque le mot était déjà

matériel, on l'abaisse encore pour avoir une image plus saisissante.

_S'accroupir_ devient _s'accouver_, _tacher_ devient _abîmer_. C'est

là sans doute, en tout pays, la source la plus abondante du parler

populaire; il en est de même au Canada, aussi insistons-nous sur ce

point. L'idée intellectuelle se trouve partout immatérialisée, et

si elle l'est déjà, elle descend encore. Dans tous les cas, c'est

au moyen d'une image sensible que l'on s'exprime. Le glossaire de

M. Dionne en fournit des exemples incessants. Citons encore les

plus frappants. _Crier fort_, c'est _beugler_, de même que _parler_

s'exprime par _chanter_. Une _petite quantité_, c'est _un brin_;

_caduc_ signifie _triste_, et _câiller_ c'est _s'endormir_; en effet

le sang alors se fige, pour ainsi dire, dans les veines. La _bouche_

n'est plus qu'une _boîte_, le _tableau_ qu'un _cadre_, et la _montre_

qu'un _cadran_. Le _bruit_ devient bien terrible, c'est un _carnage_.

Un substantif, _bœuf_, se convertit en adjectif énergique, dans _un

effet bœuf_. _Outrager_ devient _blasphémer_, et être _impatient_,

_bouillir_. La _colère bleue_ est la plus terrible, plus, sans doute,

que si elle n'était que rouge. Le _diable_ apparaît bien plus réel,

si on l'appelle _bourreau_. _Conter des mensonges_, c'est _bourrer_.

_Etre insupportable_ devient visible par cette expression _n'avoir

pas de bout_, de même que _bête au bout_, c'est être _tout a fait

bête_. Quelquefois l'explication semble plus lointaine. Pourquoi une

attaque de folie est-elle une _branche_ de folie? pourquoi _fêter_

s'appelle-t-il _brosser_? On comprend que _s'approcher_ d'un objet

qu'on cherche soit _brûler_, cela se dit aussi en France dans les

petits jeux de salon. Le _mobilier_ est bien un _butin_, surtout pour

ceux qui ont économisé pour l'acheter pièce à pièce. Le _casque_

signifie _tête_, _toupet_, l'image est bien naturelle. Le _char_ semble

très prétentieux, car le langage populaire n'élève pas ainsi les

expressions, sans qu'il y ait ironie, cela s'applique à un _wagon_, à

un _train de chemin de fer_, à un _tramway._ Au contraire, on abaisse

lorsqu'on donne le nom de _charretier_ au _cocher_, de _charriement_,

à la _course_, de _charrier_, à _aller trop vite_, _renvoyer_, ou que

la _fenêtre_ devient un simple _châssis_, comme si elle avait perdu ses

vitres. Le _tapage_ est si fort qu'il devient un _carillon_, ce qui

fait image pour les oreilles.

Certains mots prennent à la fois une foule de sens: _caler_, c'est

_enfoncer_, _devenir chauve_, _perdre de l'argent_, tandis qu'en

français, c'est _céder_, _avoir peur._

Parfois c'est un sens étymologique qui se trouve restitué: _casuel_,

c'est _fragile_, de même _camper_ est _jeter par terre_. _Chaud_,

c'est _cher_, c'est aussi _un peu ivre._ La double analogie est facile

à saisir. Ce qui est trop cher brûle la main indigente qui veut y

toucher. En passant ainsi du matériel à l'intellectuel, il s'opère

souvent des déviations remarquables. _Chétif_ a signifié d'abord en

français _captif_, du latin _captivus_; il a maintenant le sens de

_faible de corps_; en Canada, il passe au sens de _méchant._ De même,

_chavirer_ prend celui de _devenir fou_, car l'intelligence fait

naufrage. _Le circuit_ obtient le sens de _pièce de terre_ qu'il ne

possède pas en français. Comme interversion totale de la signification,

citons: _coquin_, employé dans le sens de _gentil, chouette_ dans celui

_d'amie: ma belle chouette._ Le _chien_ comparaît à son tour pour

fournir des comparaisons vigoureuses, il devient l'adverbe _beaucoup_:

un mal de _chien_, une faim de _chien_, bête en _chien_ (très bête),

avoir du _chien_ dans le corps; la pauvre bête ne se plaint pas d'être

mise ainsi à contribution par l'argot. Le mot _clair_ passe du physique

au moral, lorsqu'il signifie _libéré._ _Au plus tôt_, c'est _au plus

coupant_; _insinuer_, c'est _couler_; _usé_, c'est _cotonné_. Au lieu

d'_interdire_ sa porte, on la _condamne_. La _jambe_ animée descend au

rang de _compas_, simple instrument. La _poitrine_ devient un simple

_coffre_. La _peau_ n'est rien de plus qu'une _couenne_. _Claquer_

forme image pour rendre bien des idées diverses: _courir_, _travailler

vite_, _tromper_, _frapper_; _en quantité_, c'est _à pleine clôture_.

Telle est la force de l'analogie et des images; ce fut ici un puissant

facteur.

Un autre mode de matérialisation très curieux consiste à employer des

prépositions ou des conjonctions exprimant le lieu, pour remplacer

des verbes de sens immatériel et provenant de la couche savante. En

français on dit _prévaloir_, le patois canadien dira _avoir le dessus_;

il remplace _excepté_ par la locution _à part de_; celle-ci, en effet,

tombe sous la vue. La proposition: l'enfant est _à terre_, devient

l'enfant est _à bas_. Dans cet emploi, la préposition _après_ est d'un

grand usage; au lieu de il me _poursuit_ toujours, on dira: il est

toujours _après_ moi; au lieu de escaladons le mur, montons _après_

le mur. On dira encore: il est _après_ travailler, il est _après_

manger. L'adverbe _arrière_ remplace le substantif _retard_, en vertu

du même instinct: il a de l'_arrière_, au lieu de il a du _retard_.

Parfois la particule n'est pas matérialisée, mais on la décompose en

la rapprochant de sa signification primitive, on la retrempe, pour

ainsi dire. _Parce que_ signifiait bien _par le motif que_; mais on en

avait perdu l'analyse, en prononçant cette conjonction d'un trait; le

patois la redivise, inconsciemment sans doute, mais énergiquement, en

disant _à cause que_, de même; _afin_ devient _à seule fin_, de même

encore _puisque_ devient _d'abord que_, _d'abord que tu le veux_. La

préposition _chez_ possède dans notre langue une certaine élégance,

elle est moins naturelle, et le peuple dira _aller au_ médecin, comme

il dit _à soir_ nous irons. La préposition _de_ marque dans la langue

une relation savante, celle du génitif, le patois la remplace par _à_,

lequel a mieux conservé l'emploi local, il dira: le chapeau _à_ Pierre.

Le besoin d'images a fait emprunter certains mots techniques de tel

ou tel métier, notamment à la marine. _Ne rien faire_, c'est _être

à l'ancre_; le _dommage_ de toutes sortes, c'est l'_avarie_; on dit

_amarrer_ ses souliers, au lieu de _les attacher_; _s'habiller_, c'est

_s'agréier_; les engins de pêche, les outils, l'attelage, enfin une

personne désagréable, tout cela c'est _des agrès_.

Ce même instinct porte toujours à analyser les mots d'origine savante,

à les morceler en plusieurs, ces derniers sensibles, et à se servir

dans ce but de termes couramment employés. Nous eu avons déjà des

exemples en français dans les verbes _aller_, _faire_, etc., mais en

patois ce sera plus fréquent. Nous disons, par exemple: il est _vieux_,

il est _très vieux_; pour tout cela le parler populaire canadien

emploiera le mot _âge_, et dira il est _en âge_, il est _à bout d'âge_.

Le mot _cœur_ figurera à son tour. L'adjectif _tout_ est trop abstrait.

Au lieu de _tout le jour_, _toute l'année_, on dira _à cœur de jour_,

_à cœur d'année_. Le mot _air_ remplira à son tour un pareil rôle;

on dira être _en air_, pour être _en verve_; avoir de _l'air_, pour

_se tromper_; perdre son _air_, pour perdre son _aplomb_. Le verbe

_faire_ entre dans les locutions suivantes, où il sert à résoudre et à

disloquer un verbe unique abstrait. C'est ainsi que l'on dit _faire son

affaire_, pour _s'enrichir_; _faire l'affaire_ à quelqu'un, pour _le

punir_; les _affaires_, pour les _effets d'habillement_. De même, le

verbe _aller_: _aller_ sur la soixantaine; _s'en aller_, pour _mourir_;

se _faire aller_, pour _se presser_.

Au point de vue psychologique, les phénomènes que nous venons

d'indiquer ont une grande importance. D'autres n'en possèdent pas

une égale, mais ils ont cet effet de donner à un patois une sorte de

goût de terroir, en variant soit les prépositions employées, soit

les préfixes ou les suffixes qui dérivent des mots. L'oreille est

un peu surprise d'abord et n'y sent qu'une faute; mais ensuite elle

découvre que le mot, dont le sens étymologique s'était émoussé, y

trouve un nouveau ragoût. Citons seulement quelques exemples. Voici

la préposition _avec_, usitée là où le français emploie _par_, _de_,

_dans_, _envers_, _de même_, _sans_, et l'on dit: je vais partir _avec_

les chars; que faire _avec_ cela? je suis quitte _avec_ lui; il est

resté coi, et moi _avec_; partir _avec_ pas le sou. Il en est de même

des suffixes que le langage populaire substitue à ceux du langage

commun et qui peuvent ne pas donner une expression plus vive, mais qui

le modifient et le rajeunissent. C'est ainsi que l'on peut comparer

_abatis_ et _abatages_, _abordage_ et _abordade_, _accablement_

et _accablation_, _acharnement_ et _acharnation_, _admissible_ et

_admettable_. De même, les préfixes sont substitués à d'autres, ou

ajoutés, ou supprimés. On peut comparer dans ce sens: _aconnaître_, au

lieu de _connaître_; _alentir_, au lieu de _ralentir_; _amonter_, au

lieu de _monter_; _amorphose_, au lieu de _métamorphose_; _avention_,

au lieu de _invention_. La nuance est indéfinissable, mais elle est

certaine; au lieu de mots prévus d'avance et indifférents, on a

l'avantage de la surprise.

Mais un procédé qui doit fixer particulièrement notre attention, est un

emploi de ce que Ronsard et du Belley appelaient le _provignement_ et

qu'ils essayaient de mettre en honneur.

On sait qu'en français, tous les verbes ne font pas souche d'adjectifs

et de substantifs correspondants, ni à son tour, le substantif, de

verbes; sauf le cas des parasynthétiques assez nombreux, il faut, si

l'on veut mettre dans la forme substantive un mot d'action, souvent

recourir de nouveau à la source latine, qui donne un vocable éloigné

du premier; par exemple, le verbe _boire_ ne produit pas _boivable_,

ni même _buvable_, mais _potable_. Est-ce bien logique que des sens

analogues emploient des mots tout à fait différents? Lors de la

Renaissance, on avait pensé que non, et qu'il valait mieux recourir

au vieux fonds français et le faire _provigner_, comme l'on fait de

la vigne, c'est-à-dire lui faire pousser des rejetons d'eux-mêmes.

C'est ce que, sans système et par instinct, fait la langue populaire,

notamment celle des Canadiens. C'est ainsi que d'_accommoder_, on fait

_accommodation_; de _bande_, _s'abander_ (aller en bande), d'_aller_,

_allable_, (capable d'aller) et _allant_ (bien disposé). Le mot

_annexe_ est savant, on créera plus simplement _allonge_. La _coutume_

provigne le joli mot d'_accoutumance_. Se _laisser surprendre par la

nuit_, longue et lourde périphrase, cède la place à ce mot pittoresque

dans sa concision, _s'annuiter_. L'_apparence_ devient l'_apercevance_.

_Pareil_ donne _appareiller_, dans le sens d'_égaler_ et de _comparer_.

L'idée _sujet à appel_, n'est plus périphrastique, on ne recule pas

devant le mot _appelable_, pas plus que devant le mot _arregardable_,

pour _qui mérite d'être regardé_. Le substantif _argent_ donne

l'adjectif _argenté_, dans le sens de _riche_; c'est plus saisissant.

_Couvrir en ardoises_, c'est _ardoiser_. Une _grande quantité_, c'est

une _battée_. Un mot fort pittoresque, c'est l'adverbe _chevalement_,

tiré de _cheval_, pour exprimer _terriblement_. Les exemples de ce

procédé abondent, il est des plus heureux. Au verbe _boire_, en

français, correspond le substantif _ivrogne_, la correspondance n'est

pas tout à fait exacte. Grâce au procédé de provignement, le parler

canadien est plus parfait, en créant _buveron_. Une autre expression

très pittoresque, rentrant dans le même procédé, c'est celle de

_chatter_ pour _aimer_, dérivé de _chat_. A remarquer aussi _chérant_,

dérivé de _cher_, et signifiant _celui qui exige un prix trop élevé_.

L'_aurore boréale_ est un _clairon_, dérivé de _clair_, et l_'homme

de cœur_ s'indique énergiquement par l'adjectif _cœureux_, que rien

ne remplace chez nous, car _courageux_ n'a pas la même signification

exacte. _Cabaner_, de _cabane_, signifie _habiller chaudement_, et

_cornailler_ veut dire _lutter_ comme le font les animaux _à coups

de cornes_. On peut citer encore comme construits d'après le même

plan: _contenancer_, pour _appuyer_; _consommages_, pour _déchets_

de _viande_; _comprenage_, pour _entente_; _comprenouère_, pour

_intelligence_, et combien d'autres!

Noterons-nous qu'il existe bon nombre de mots archaïques qui ont

disparu, ou presque, du français? Non, car on le devine, les premiers

colons du Canada les ont apportés de France, à une époque où il en

existait encore des vestiges. On s'attend, en raison de la situation

politique et de l'histoire, à rencontrer beaucoup d'anglicismes. Il y

en a, en effet, et de fort reconnaissables, le texte les indique par

une astérisque; mais ils ont été à peine défigurés, ils ne sont pas

fondus et gardent leur physionomie anglaise. L'auteur fait d'ailleurs

observer avec raison que plusieurs d'entre eux ont eu une singulière

odyssée. Ils étaient venus de France en Angleterre avec les Normands,

de là ils furent importés en Amérique, puis prêtés par les Anglais

d'outre-mer aux Canadiens; on peut dire qu'ils ont fait retour, par

exemple: _bargain_, marché; _bacon_, lard. Mais tous ne sont pas dans

ce cas. Il y a des mots bien saxons, ou ayant adopté un sens nouveau

dans l'emploi anglais. On peut citer: _aft_, à l'arrière; _brain_, le

cerveau; _bar room_, buvette; _average_, la moyenne; _accomplissement_,

qualités; _apologie_, excuse; _applicant_, candidat; _appointement_,

rendez-vous; _appraiser_, évaluer; _anticiper_, prévoir; _bachelier_,

célibataire; _badloque_, malechance; _acte_, loi; _affecter_,

influencer, et beaucoup d'autres dont le glossaire donne une liste

abondante, et dont la plus grand nombre a conservé la forme anglaise,

notamment: _beaver_, castor; _bed_, lit; _best_, le meilleur; _better_,

parier; _black-hole_ (trou-noir), cachot; _brandy_, cognac; _broker_,

courtier; _bun_, brioche; _business_, affaire; _cake_, gâteau;

_cash_, argent comptant; _cheap_, bon marché; _checker_, enregistrer;

_clairance_, quittance; _clairer_, débarrasser; _cleaner_, nettoyer;

_coat_, habit.

Le point de vue phonétique offre à son tour ses particularités. Il faut

remarquer la fréquence de la voyelle _a_, qu'on substitue presque

normalement à l'_e_: _a_, pour _elle_, (a va aller), _couvarte_,

_vardir_, _avarse_, _airrhes_, _alan_, _alarte_, _amant_, pour

l'_aimant_, _amelette_, _apothèque_. Une des consonnes sur deux se

supprime au milieu du mot _abre_ pour _arbre_. Enfin, les consonnes

modifiées: _agurir_ pour _ahurir_, _aiduille_ pour _aiguille_,

_amiquié_ pour _amitié_. Comme partout ailleurs à la campagne, le

vocalisme est plus ouvert et le mot tend à s'abréger.

Telle est, dans son ensemble, la physionomie du parler populaire

des Canadiens français, que nous présente M. Dionne dans son très

intéressant ouvrage. Il faut ajouter à ces traits principaux ce fait

général que parmi ces mots il en existe un grand nombre, soit qui ne

servent plus dans la langue française actuelle, soit dont le sens a été

détourné.

Dans la première catégorie on peut citer: _achaler_, pour importuner;

_chouler_, pour exciter les chiens; _catiché_, pour efféminé; _copper_,

pour payer; _escousse_, pour espace de temps; _esquinter_, pour

fatiguer. C'est là le fonds tout à fait propre et dialectal. Il est

assez riche et, après le sémantiste, intéresse à son tour le linguiste.

Quelques-uns de ces mots sont en usage sur le continent dans le parler

populaire, d'autres sont tout à fait propres au Canadien. Nous ne

pouvons nous empêcher de citer: _baucher_, courir vite, travailler

vite; _bazir_, disparaître; _de becco_, de trop peu; _berlander_,

flâner; _bisquer_, _faire endêver_, contrarier; _bretter_, fureter;

_bringue_, fille nonchalante; _cabas_, tapage; _cabochon_, tête;

_cani_, moisi; _chalin_, éclair de chaleur; _chaloir_, se soucier

(vieux français); _charlander_, ennuyer; _chiâler_, pleurnicher;

_chouenne_, mensonge; _cotir_, pourrir, dépérir; _couette_, petite

queue, touffe, etc.

Dans la seconde catégorie, voici _chrétien_, qui prend le sens d'homme

(comparer le roumain _crastians_), ainsi que _catholique_ dans le sens

d'honnête; _chaud_, pour ivre; _char_, pour wagon; _caboche_, pour

bourgeon; _créature_, pour femme; _espérer_, pour attendre. Un mot a

eu une singulière fortune: _chenu_, dérivé, croit-on, du latin _canus_,

blanc; il signifie en français _excellent_, _fort_, _riche_, et au

contraire, en canadien, _misérable_.

On voit que l'étude du canadien-français apporte une contribution

précieuse à celle des patois et des parlers populaires français. Il y

a là une branche qui s'est détachée des autres et qui a ensuite évolué

à part; cependant ou peut admirer la persistance chez elle des mots et

des caractéristiques emportés de notre continent, et reconnaître encore

à ce trait le Canadien fidèle à son origine.

Nous devons savoir gré à plus d'un titre au savant auteur de cet

ouvrage d'avoir recueilli avec soin et un grand discernement, et

d'avoir fixé désormais dans un véritable monument le vocabulaire du

Canadien français.

Raoul de la GRASSERIE.

Le parler populaire des Canadiens français ou, Lexique des canadianismes, acadianismes, anglicismes, américanismes, mots anglais les plus en usage au sein des familles canadiennes et acadiennes françaises · 第 12 / 85 题