A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, estant en ce festin, où j'ay esté convyé pour accompaigner la

Royne d'Angleterre, le XXIIIe de ce mois, elle a prins playsir de

deviser l'après dinée, fort longtemps avecques moy; et, entre aultres

choses, elle m'a dict qu'elle estoit résolue de se maryer, non tant

pour ne s'en sçavoir passer, (car elle en avoit assés faict de

preuve), comme pour satisfaire à ses subjectz; et aussi pour obvier,

par l'authorité d'ung mary, ou par la nayssance de quelque lignée,

s'il playsoit à Dieu luy en donner, aux entreprinses qu'elle sentoit

bien qu'on feroit contre elle, et sur son estat, si elle devenoit si

vieille qu'il n'y eust plus lieu de prendre party, ny espérance

qu'elle deubt avoir d'enfans. Il est vray qu'elle craignoit grandement

de n'estre bien aymée de celluy qui la vouldroit espouser, qui luy

seroit ung second inconvénient plus dur que le premier, car elle en

mourroit plustost; et que, pourtant, elle y vouloit bien regarder.

Je luy ay respondu que à si prudentes considérations et si vrayes,

comme celles qu'elle disoit, je n'avois que adjouxter, sinon qu'elle

pouvoit, dans ung an, avoir bien pourveu à tout cella, si, avant les

prochaines Pasques, elle se maryoit à quelque prince royal, dont

l'ellection s'en pourroit aiséement faire; et j'en cognoissoys ung qui

estoit nay à tant de sortes de vertu, qu'il ne failloit doubter

qu'elle n'en fût fort honnorée et singulièrement bien aymée, et dont

j'espèrerois qu'au bout de neuf mois après, elle se trouveroit mère

d'ung beau filz; par ainsy, en se rendant très heureuse de mary et de

lignée, elle amortyroit, par mesmes moyen, toutes les malles

entreprinses qui se pourroient jamais dresser contre elle.

Ce qu'elle a aprouvé bien fort, et à suivy le propos assés longtemps,

avec plusieurs parolles joyeuses et modestes; et estoit Mr le cardinal

de Chatillon au mesmes festin, auquel elle n'a point parlé à part;

mais, le lendemain, il a demandé audience, et a esté quelque temps

avec elle; puys, au retour, il m'est venu dire adieu, parce qu'il

partoit le lendemain pour Canturbery, et m'a compté l'estat où il

layssoit l'affaire, qui luy sembloit estre en termes d'y pouvoir

commancer quelque fondement, mais non qu'il y en vît encores nul pour

s'y debvoir arrester; dont dépescheroit Dupin pour le vous aller

représanter tel qu'il estoit, affin que Vostre Majesté, sellon sa

prudence, nous vollût commander, à luy et à moy, ce que nous aurions à

faire.

Je luy descouvriz quelques choses que j'avois aprinses de sa

négociation, pour luy donner plus grand lumyère comme elle estoit

receue, et avons advisé d'user de bonne intelligence ensemble, mais

secrectement, affin d'obvier aulx soupeçons de ceste court, qui

bientost seroient si grandz en ce faict, que plus ne se peult dire; et

n'ay point faict semblant au dict sieur cardinal que Vostre Majesté

m'en ayt encores faict mencion; mais ceulx qui m'ont donné les

premiers adviz de ce qu'il en a proposé, m'ont adverty qu'à la vérité

il n'a point monstré lettre de Voz Majestez, qui luy en donnast

expresse commission; dont la dicte Dame s'estoit retirée, et avoit

dict que, quant vous y vouldriez entendre, vous m'en commanderiez

quelque chose, comme vous fiant beaucoup de moy. Et ceulx là mesmes

m'ont mandé qu'elle a parlé de ce faict à plusieurs des siens, à part

l'ung de l'aultre, et mesmes a vollu avoir le conseil du duc de

Norfolc, qui a respondu qu'il avoit esté le principal autheur

d'induyre les Estatz de ce royaulme à la suplyer de se maryer, et de

laysser à sa liberté de prendre le party que bon luy sembleroit: dont

ne vouloit changer d'opinion; que quant à Monsieur, toutes choses

estoient grandes en luy, mais qu'il falloit regarder aux condicions,

sur quoi le mariage se pourroit conclurre, qui fussent honnorables

pour sa Mestresse et heurées pour son estat.

D'aultres m'ont mandé que les quatre principaulx, qui guydent les

intentions de la dicte Dame, se sont assemblez pour résouldre qu'est

ce qu'ilz luy en conseilleroient. Je vous manderay bientost leur

conseil, et vous adjouxteray cependant, Madame, cestuy cy du mien,

qu'encor que ceste princesse soit bonne et vertueuse, je ne la tiens

toutesfois esloignée du naturel de celles qui veulent monstrer de

fouyr, lorsque plus elles sont recerchées; et ceste nation a aussi

cella de péculier que, plus on desire quelque chose d'eulx, encor qu'à

leur proffict, plus ilz la souspeçonnent; dont sera bon de ne

descouvrir trop d'affection de vostre costé, Madame, jusques à ce

qu'ilz se soyent layssez clairement entendre du leur. Je vous

escripray bientost d'aultres choses plus importantes de ce propos par

le Sr de Vassal, qui vous pourront assés esclayrer: et sur ce, etc. Ce

XXXIe jour de janvier 1571.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 226 / 318 题