AU ROY.

Sire, le jour que j'ay esté convyé, pour accompaigner la Royne

d'Angleterre au festin de la Bource, n'a esté guières moins solemnel

en Londres, que celluy du couronnement de la dicte Dame, car on l'y a

receue avec concours de peuple, les rues tandues, et chacun en ordre

et en son rang, comme si ce eust esté sa première entrée; et elle a

heu grand playsir que j'y aye assisté, parce qu'il s'y est monstré

plus de grandeur, ainsy soubdain, que si la chose eust esté préméditée

de longtemps; et n'a obmiz la dicte Dame de me faire remarquer

l'affection et dévotion qui s'est veue en ce grand peuple; lequel,

despuys le matin jusques à l'heure qu'ayant donné le nouveau nom de

_Change Real_ à la Bource, elle s'est vollue retirer, envyron les

huict heures de nuict, il ne s'est lassé d'estre par les rues, les

ungs en leur rang, les aultres à la foule, avec force torches, pour

l'honnorer, et luy faire mille acclamations de joye, chose qu'elle m'a

demandée si, au petit pied, ne me faisoit pas souvenir des

resjouyssances, qu'on faisoit à Paris, quant Vostre Majesté y

arrivoit; et qu'elle me confessoit tout librement qu'il luy faisoit

grand bien au cueur de se veoir ainsy aymée et desirée de ses

subjectz, lesquelz elle sçavoit n'avoir nul plus grand regrect que, la

cognoissant mortelle, ilz ne voyoient nul certain successeur, yssu

d'elle, pour régner sur eulx, après sa mort; et que la France estoit

très heureuse de cognoistre ses Roys, et ceulx qui, par ordre,

debvoient, les ungs après les aultres, succéder à la couronne.

J'ay respondu, le plus au contentement et satisfaction de la dicte

Dame, à toutz ses propos, qu'il m'a esté possible, louant beaucoup ce

que je voyois de sa grandeur, qui estoit à priser, sans rabattre

néantmoins rien de ce qu'on sçait assés estre de plus en la vostre; et

qu'au reste, il me sembloit qu'elle auroit bien à faire à s'excuser

envers Dieu et le monde, si elle frustroit ses subjectz de la belle

postérité, qu'elle leur pouvoit bailler, et qu'ilz attandoient d'elle

pour les gouverner; qui a esté ung article, sur lequel elle s'est

prinse à discourir plusieurs aultres choses, avec playsir et avec

modestie, lesquelles je vous puys asseurer, Sire, que ne se sont

passées sans qu'elle ayt monstré, en plusieurs endroictz, de vouloir

persévérer en grande amytié avec Vostre Majesté; et, le soir mesmes,

la résolution du voyage de milord Boucard a esté du tout prinse, luy

commandant la dicte Dame ne faillyr d'estre prest à partir demain, qui

est le premier jour de febvrier, ainsy qu'il faict.

Or, Sire, nonobstant l'acclamation du peuple, la dicte Dame et ceulx

de son conseil ne layssent de craindre la division et sublévation du

pays: car ayans les filz du comte Dherby essayé d'obtenir leur congé

pour retourner vers leur père, il leur a esté dict qu'ilz n'en

parlassent poinct, s'ilz n'en vouloient estre du tout reffuzez,

jusques à ce que les affaires de la Royne d'Escosse fussent

accommodez, qui monstre que, par iceulx, ilz entendent acquiéter les

leurs. Et le semblable a esté dict au duc de Norfolc, de ne presser sa

plus ample liberté, jusques à ce qu'il ayt esté ordonné de celle de la

Royne d'Escosse et de sa restitution, de laquelle l'on nous faict

toutjour espérer de bien en mieulx; et qu'il n'y a retardement que de

ces depputez de l'aultre party, desquelz le comte de Lenoz a, de

rechef, escript qu'ilz estoient partys, et qu'il avoit surciz la tenue

du parlement, ainsy que la Royne d'Angleterre le luy avoit mandé, pour

remettre toutes choses à ce qui seroit ordonné par le tretté.

Hyer, on tenoit en ceste court la pratique des différans de Flandres

pour toute désacordée, non sans beaucoup d'indignation contre le duc

d'Alve et contre l'ambassadeur d'Espaigne; mais, ce matin, par

aulcunes lettres d'Envers, s'est entendu que le dict duc avoit

condescendu à la pluspart des choses, que le depputé de Londres avoit

desirées; et que le Sr Thomas Fiesque seroit en brief par deçà pour

entièrement les conclurre. Je ne sçay s'il est ainsy, ou si c'est

artiffice: tant y a que cella ne pourra estre que pour le regard des

merchandises; car, quant à l'entrecours et commerce, j'entendz qu'il

n'en est, pour encores, faict aulcune mencion.

Il est nouvelle icy que le duc de Sualsambourg a quatre mille chevaulx

et six mil hommes de pied ez environs d'Hembourg, et que c'est en

faveur du roy de Dannemarc, pour se rescentir d'aulcuns mauvais

déportemens, que icelle ville a uzé contre luy, durant la guerre

contre le roy de Suède, et m'a dict l'ambassadeur d'Espaigne que le

duc d'Alve est très bien adverty que ce n'est à aultres fins que pour

branqueter la dicte ville; et que ce que le comte de Vuandeberg a

aussi entreprins, de retourner en quelcune de ses terres en Frize, n'a

esté qu'une légière course, laquelle ne luy a bien réuscy; et que le

dict duc craint si peu, pour ceste année, les mouvemens d'Allemaigne,

qu'il renvoye une partie de sa cavallerie au secours des Vénitiens

contre le Turq, estimant qu'il n'eust peu rien succéder plus à propos

pour le repos de la Chrestienté que la mort soubdainement advenue du

duc Auguste[25]. Néantmoins il m'a confessé que, pour quelque

souspeçon de guerre aulx Pays Bas, le dict duc ne parloit plus de s'en

retourner en Espaigne, et que le propos du duc de Medina Coeli estoit

réfroydy, s'estans desjà expédiez les princes de Bohesme de Leurs

Majestez Catholiques pour s'en retourner par Gennes en Allemaigne,

sans qu'il fût nouvelles que le dict duc les accompaignât; qu'au reste

toutz les articles de la ligue contre le Turc estoient accordez; ne

restoit plus que celluy de la création du lieuctenant de général: que

le Pape vouloit que ce fût Marc Anthonio Collonna, et le Roy

d'Espaigne, puisque dom Joan d'Austria estoit le général, desiroit

que le commandador major de Castille ou bien Joan André Doria eussent

à commander soubz luy. Sur ce, etc. Ce XXXIe jour de janvier 1571.

[25] Cette nouvelle était fausse. Auguste, duc et électeur de

Saxe, est mort seize ans après, le 14 mars 1586.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 225 / 318 题