(_Lettre à part._)
Madame, s'estant Mr le cardinal de Chatillon, jeudy dernier, convyé à
disner en mon logis, il m'a compté la favorable expédition, qu'il a
obtenue de Voz Majestez, sur le recouvrement de ses biens, et comme il
s'en est venu conjouyr avec la Royne d'Angleterre; et puys m'a parlé
du faict de la petite lettre en bien fort bonne sorte, et que ce dont
je m'estois plainct au comte de Lestre, que le propos en estoit trop
divulgué, n'estoit procédé d'ailleurs que du peu de discrétion, que le
vydame y avoit tenu, qui en avoit parlé et escript icy et en France à
trop de gens, et que, de sa part, il n'en avoit jamais faict rien
sçavoir qu'à Voz Majestez; desquelles, après qu'il avoit heu responce,
il y avoit procédé le plus secrectement qu'il avoit peu; et que les
choses en estoient en assés bons termes, et ceux du conseil en
beaucoup de diverses opinions là dessus entre eulx, mais qu'il n'y
avoit encores rien de conclud. Sur quoy luy ayant aprouvé grandement
son intention et les sages moyens, qu'il tenoit, pour la bien
conduyre, je l'ay sondé de plusieurs endroictz pour voir s'il y avoit
nulle aultre fin et prétention en luy que celle qu'il monstroit en
aparance; mais toutz ses propos sont revenuz à la considération de la
grandeur que ce seroit pour Monsieur, et combien elle accroistroit
celle du Roy et de sa couronne, et ravalleroit d'aultant celle
d'Espaigne; ne me touchant toutesfois tant de particullaritez de
l'affaire comme j'en sçavois, et comme je vous en ay desjà escript;
dont j'ai fait semblant d'en sçavoir encores moins, attendant si
Vostre Majesté (pour y procéder avec plus de lumyère, par les adviz
que pourrons avoir de divers lieux) trouvera bon que nous nous
communiquons secrectement l'ung à l'aultre, car je croy bien que les
Protestans reçoipvent mieulx ce propos, venant du dict sieur cardinal
que ne feroient de moy. Et il y va, à mon opinion, d'une droicte et
bien bonne vollonté.
Les Catholiques, qui sont la partie la plus grande, plus noble et plus
forte, et où y a plus d'asseurance, le tiennent fort suspect, et
vouldroient avoir quelque asseurance de Voz Majestez par mon moyen. La
dicte Dame nous oyt fort bien, et avec grande affection, l'ung et
l'aultre, dont Vostre Majesté me commandera comme j'en auray à uzer;
et seulement vous suplie très humblement, Madame, de réserver, entre
le Roy et Vous, et Monsieur, ce que je vous ay escript par ma petite
lettre de devant ceste cy, et ce que, cy après, je vous pourray
escripre ou mander des propos, que la dicte Dame tiendra en privé, ou
avec ceulx de son conseil, sans qu'il se puysse jamais cognoistre
qu'ilz vous viennent de moy. J'ay dict à Mr le cardinal que si le
propos alloit en avant, qu'il estoit bien besoing de le conduyre à ce
poinct qu'on ne s'advançât de le publier, ny de faire aulcune ouverte
démonstration, du costé de Voz Majestez, d'y vouloir entendre, jusques
à ce qu'on le vît tout conclud et bien arresté; car, puys après, l'on
y adjouxteroit bien toutz les honnorables actes et respectz, qu'on
vouldroit; et que surtout il n'y fût usé de longueur ny de remises. A
quoy il m'a respondu que, le lendemain, il estoit convyé en court et
qu'il verroit ce qu'il y pourroit advancer.
J'ay sceu, Madame, que, pendant que nous estions ensemble, la Royne
d'Angleterre estoit enfermée avec ceulx de son conseil pour prandre
résolution de ce qu'elle debvoit respondre au dict sieur cardinal, et
qu'elle a la matière si à cueur qu'elle ne prend playsir de parler, ny
ouyr parler, d'aultre chose; et, de ma part, Madame, tant plus je
considère le party, plus il me semble estre grand, honnorable et
advantageux pour le Roy, et pour Monsieur; dont je ne desire sinon
qu'il soit exempt de tromperie, comme je prendray bien garde, du plus
prez qu'il me sera possible, qu'il n'y en ayt point, et que Dieu le
veuille bien achever. Et sur ce, etc. Ce XXIIIe jour de janvier 1571.
Millord de Boucard est bien fort affectionné à ce propos, et
desire y estre employé. Sa Mestresse luy a dict qu'elle réserve
de lui bailler son instruction à l'heure qu'il partyra. J'entendz
que le comte de Lestre, si cella va en avant, est desjà désigné à
passer en France pour l'aller conclurre. Je suys convyé aujourduy
avecques la Royne; sur ceste bonne occasion, je notteray ce
qu'elle me dira.