Sire, ceulx de ceste ville de Londres ont monstré beaucoup de
resjouyssance à la venue de leur Royne, laquelle, pour cause de la
peste, n'y avoit esté, il y a deux ans. Elle va aujourduy veoir ung
bastyment nouveau qu'on y a édiffié, fort commode, et de grand
ornement, affin de luy donner le nom; qui, jusques à ceste heure, a
esté appellé par provision la _Bource_. Le festin luy est préparé en
la maison de maistre Grassein. L'on dict qu'après demain elle
descendra à Grenwich pour y passer le reste de l'yver, où se dresse
desjà le lieu pour faire ung tournoy à ce caresme prenant; duquel le
comte d'Oxfort et sire Charles Havard doivent estre les tenans.
Les affaires de la Royne d'Escosse demeurent toutjour en bonne
disposition, attendant l'arrivée des depputez de l'aultre party,
lesquelz, parce que j'avois incisté qu'on ne les debvoit attandre, le
secrétaire Cecille m'a opiniastrément débattu que l'honneur de sa
Mestresse n'estoit de procéder sans eulx, mais, que je ne fisse nul
doubte que les choses n'allassent bien; et encores que, despuys quatre
jours aulcuns de ce conseil se soient plainctz à l'évesque de Roz
d'une entreprinse, qu'on a vollu faire en Escosse, pour tuer le comte
de Lenoz; et de ce qu'ilz ont entendu qu'on fornyst de l'argent dellà
la mer aulx rebelles d'Angleterre, ilz n'ont guières répliqué à ce
qu'il leur a respondu, qu'il estoit esbahy comme le dict de Lenoz
duroit tant au dict pays, veu les viollances et désordres qu'il y
faisoit; et, quant aux fugitifs d'Angleterre, qu'il croyoit que rien
ne leur manqueroit, mais que ce n'estoit de sa Mestresse qu'ilz
estoient secouruz, parce qu'elle n'avoit de quoy le faire.
Et hyer, la Royne d'Angleterre, m'ayant envoyé quéryr, me dict que, si
l'on faisoit nul oultrage au dict de Lenoz, qu'elle ne procèderoit
aulcunement au dict tretté; dont j'ay conformé ma responce à celle du
dict sieur évesque de Roz, adjouxtant que rien n'en debvoit estre
imputé à la Royne d'Escosse, parce qu'elle n'en pouvoit mais, et que
mesmes l'on avoit de sa part desjà dépesché ung gentilhomme en Escosse
pour obvier à cest inconvénient.
Et suyvyt la dicte Royne d'Angleterre à me dire que la principalle
occasion, pour laquelle elle m'avoit prié de venir, estoit pour me
communiquer ung adviz par escript, qu'on luy avoit envoyé d'Irlande,
lequel elle me prioit de faire tenir à Vostre Majesté; et que, pour ne
faire voir au monde que les armes fussent prinses entre les Françoys
et les Anglois, et ne rompre aulcunement la paix avec la France, elle
avoit faict gracieusement remonstrer au capitaine La Roche et à ceulx,
qui sont avec luy en Irlande, de se retirer; ce que, trois moys a, ilz
avoient promis de faire; mais monstrans à ceste heure qu'ilz ont une
aultre dellibération, elle vous en vouloit bien advertyr, affin qu'il
vous pleust, Sire, y pourvoir sellon que les bons trettez de paix,
qui sont entre Voz Majestez, le pouvoient requérir.
J'ai respondu que ce propos m'estoit nouveau, comme celluy, duquel je
n'avois cy devant ouy parler, et que je le vous représanterois le
mieulx que je pourrois, avec l'exprétion des mesmes parolles, et de
l'intention, que j'avois cognue en elle, de vouloir évitter toute
occasion de différand avec Vostre Majesté; et luy en ferois tenir
vostre responce, aussitost que je l'aurois receue.
Et s'exaspéra bien fort la dicte Dame contre celluy Fitz Maurice, qui
est en Bretaigne, disant que luy et son père avoient usurpé, comme
traystres, le tiltre du comte d'Esmont, bien que le vray comte soit
encore vivant en ce royaulme.
Après ce propos, il en succéda ung aultre, par lequel nous vinsmes à
parler des aprestz d'Allemaigne, qui seroient longs à mettre icy, mais
je prins par là occasion de demander tout librement à la dicte Dame si
elle entendoit qu'il y eust rien de dressé contre Vostre Majesté, ny
contre vostre royaume, ainsi que, d'aultre fois, elle vous avoit bien
faict ce bon tour, de vous en réveller quelque chose par moy.
Elle me respondit qu'encores que ses intelligences n'estoient plus
telles vers l'Allemaigne, ni avec l'Empereur, comme elles souloient,
néantmoins elle y en avoit encores d'assés bonnes pour pouvoir
asseurer Vostre Majesté qu'il s'y préparoit une levée; laquelle elle
ne sçavoit encores si viendroit à effect, mais croyoit que ce n'estoit
pour vous nuyre, car elle le vous diroit, et y opposeroit le crédit
qu'elle y pourroit avoir, mais c'estoit en faveur du prince d'Orange;
et qu'elle estoit fort marrye qu'on poursuyvît ainsy les affaires de
la religion par les armes, de quoy ne pouvoit revenir, à la fin, que
une grande ruyne à la Chrestienté; et qu'elle me prioit de vous
exorter, Sire, qu'avec la bonne intelligence, qu'avez meintenant avec
l'Empereur, vostre beau père, avec lequel elle continuoit aussi
toutjour une bien fort estroicte amytié, et avoit naguières receu de
ses lettres, il vous pleust, à ceste heure, mettre en avant quelque
favorable moyen d'accord et de réunyon en l'esglize; et que, de sa
part, elle vous y assisteroit, et ne s'y monstreroit aulcunement
opiniastre.
Je luy louay grandement cestuy sien très vertueux desir, et, sans
toutesfois accepter ny reffuzer aussi d'en faire rien entendre à
Vostre Majesté, affin que vostre intention en cella soit réservée au
temps et moment qu'il vous semblera bon de la manifester; je la priay
seulement, en ryant, qu'elle ne vollust observer l'extrémité de ne
concéder aulx Catholiques l'exercice de leur religion en Angleterre,
comme il n'en estoit permis pas ung aulx Protestans en Espaigne, ny en
Flandres, et qu'elle suyvist l'exemple de Vostre Majesté, qui estiez
au milieu, qui avez permiz le cours des deux en vostre royaulme.
Elle respondit que les Catholiques ne se pouvoient pas beaucoup
plaindre d'elle, et qu'elle cognoissoit le Roy d'Espaigne d'ung si bon
naturel qu'il ne vouldroit aussi retenir la Chrestienté en ce
dangereux suspend, où elle est, s'il y ozoit procurer les remèdes,
mais que les passionnez l'en empeschoient, lesquelz elle vouldroit qui
en sentissent seulz le mal.
Et se continua assés longtemps ce propos entre la dicte Dame et moy,
au millieu duquel, me venant à toucher des différans, qu'elle accusoit
le duc d'Alve luy avoir succité avec le Roy son Maistre, me dict que
je serois tout esbahy si je sçavois quelles choses le dict duc,
despuys ung mois, avait vollu tretter avec elle, au préjudice de ses
voysins, ce qu'elle réservoit à une aultre foys, et que néantmoins
c'estoit une parenthèse digne de noter.
Or, Sire, touchant les dicts différans, le depputé d'Angleterre, qui
est aulx Pays Bas, a escript, ceste foys, à la dicte Dame qu'il avoit
présenté à icelluy duc les derniers articles, qu'elle luy avoit
envoyez; qui les avoit cognuz si raysonnables que, ne luy restant plus
que contredire pourquoy il ne les deubt accepter, il avoit respondu
qu'il y vouloit penser: et ainsy le faict en demeure là, qui se
conforme assés à ce que Vostre Majesté m'en a mandé, en chiffre, par
ses dernières du IIIe du présent, que j'ay bien notté. Et sur ce, etc.
Ce XXIIIe jour de janvier 1571.