(_Lettre à part._)
Madame, avant que monsieur le comte de Lestre me menât, dimanche
dernier, en la présence de la Royne d'Angleterre, il m'entretint
quelque temps sur le faict de la petite lettre, et je me plaigniz à
luy qu'il estoit desjà trop divulgué, ce qu'il m'asseura n'estre
procédé de la court, ains de ce qu'on voyoit n'y avoir rien de plus
convenable; et, par ainsy, ung chacun en parloit; dont il vouloit
sonder, à la vérité, l'intention de la dicte Dame et de ceulx de son
conseil, affin de dresser, puys après, l'affaire en si bonne sorte
que, s'il venoit à succéder, ou bien qu'il demeurast sans effect, il
n'eust à raporter sinon contantement à chacun des costez; et qu'il me
voulloit dire tout librement, que la dicte Dame ne s'estoit jamais
monstrée disposée à prendre party, comme elle faisoit meintenant, par
ce, possible, qu'elle s'y voyoit contraincte, pour les nécessitez de
son royaulme; et que sur les privez propos, qu'il luy en avoit tenuz,
elle n'avoit rien objecté que l'eage; à quoy il avoit respondu qu'il
ne layssoit pourtant d'estre desjà homme: «Mais aussi, respondit elle,
ne laisseroit il d'estre toutjour plus jeune que moy.»--«Tant mieulx
sera ce pour vous,» avoit il respondu, en ryant. Et me pria le dict
comte d'en toucher quelque mot à la dicte Dame, laquelle, à la vérité,
a prins de fort bonne part toutz les motz que je luy ay proposez
aprochans de cella; car je ne luy en ay poinct touché de plus exprès
que de luy avoyr dict, sur le contantement que le Roy avoit de vivre
en grand amytié et privaulté avecques la Royne, que je conseillerois à
une princesse, qui vouldroit rencontrer un très parfaict et accomply
bonheur de mariage, d'en prendre de la mayson de France.--A quoy elle
m'a respondu que madame d'Estampes et madame de Vallantinois luy
faisoient encores peur, et qu'elle ne vouldroit un mary qui ne
l'honnorast seulement que pour Royne, s'il ne l'aymoit aussi pour
femme.--A quoy j'ay réplicqué que celluy, dont j'entendois parler,
entre les exellantes qualitez, dont il abondoit aultant que nul prince
de la terre, il avoit celle péculière qu'il sçavoit extrêmement bien
aymer, et se randre de mesmes parfaitement aymable.--«A la vérité, m'a
elle respondu, il a tant de perfections en luy qu'on n'en ouyt jamais
parler qu'avec grand louange.» Et, peu après que je fuz party d'avec
la dicte Dame, Mr le cardinal de Chastillon vint parler longtemps à
elle, dont je n'ay sceu ce qu'il luy dict; car, ny auparavant, ny
despuys, nous n'avons conféré ensemble: mais voycy madame ce que j'ay
aprins d'ailleurs et de fort bon lieu:
Qu'après qu'il fût retiré, la dicte Dame assembla ceulx de son conseil
pour leur dire que le dict sieur cardinal luy avoit demandé trois
choses: l'une, si elle estoit point libre de toute promesse pour se
pouvoir maryer où elle vouldroit; l'aultre, si elle en vouloit prandre
de ceulx de son royaulme ou bien ung estrangier; et la troisiesme que,
au cas que ce fût ung estrangier, si elle vouldroit point accepter
Monsieur, frère du Roy; et qu'elle luy avoit respondu qu'elle estoit
libre, qu'elle ne vouloit point espouser de ses subjectz, et qu'elle
vouloit de bon cueur entendre au party de Monsieur avec les condicions
qui se pourront adviser. Sur quoy le dict sieur cardinal luy avoit
dict qu'il avoit donques charge de luy en parler, et luy avoit
présenté à cest effect une lettre de créance du Roy, et l'avoit priée
que, de tant que l'affaire estoit de grande conséquence au monde,
qu'elle le vollust communiquer à son conseil, premier que passer
oultre; de quoy elle leur vouloit bien dire qu'elle n'avoit trouvé
cella bon, et luy avoit respondu qu'elle estoit Royne Souverayne, qui
ne deppendoit de ceulx de son conseil, ains eulx toutz d'elle, comme
ayant leurs vies et leurs testes en sa main, et qu'ilz n'auseroient
faire que ce qu'elle vouldroit; mais, de tant qu'il luy avoit
représanté les inconvéniantz, qui avoient cuydé survenir à la feu
Royne, sa soeur, d'avoir vollu tretter son mariage avec le Roy
d'Espaigne sans ceulx de son conseil, elle luy avoit promiz de le leur
proposer; dont vouloit que eulx toutz luy en donnassent promptement
leur adviz.
Sur quoy, iceulx du dict conseil bayssans la teste, n'en y eust pas
ung qui respondit ung seul mot, parce que le propos estoit nouveau à
la pluspart d'eulx, sinon, au bout de pièce, ung des principaulx
s'advancea de dire que Monsieur sembloit estre bien jeune pour la
dicte Dame:--«Commant, respondit elle, prenant le mot en aultre sens,
suys je pas encores pour luy satisfaire.» Et puys, suyvit à dire que
le dict sieur cardinal, oultre la lettre de créance, avoit des
articles à proposer, sur lesquelz elle estimoit estre bon de l'ouyr
pour voir si les condicions pourroient estre acceptées; ce que ung
chacun aprouva. Et pour lors, n'y eust rien davantaige sinon que, le
lendemain, Dupin et le ministre du dict sieur cardinal furent là
dessus en privée conférance plus de trois heures avec le secrétaire
Cecille.
Duquel propos l'on me vouloit bien advertyr qu'il commançoit à courir
une merveilleuse contention dans ce royaulme sellon les parciallitez
de Bourgoigne, et sellon celles de la religion, et que aulcuns
estimoient que la dicte Dame ne se servoit d'icelluy sinon pour la
commodité de ses affaires, sans qu'elle eust aucune affection de se
maryer; et, par ainsy, que je prinse garde que le Roy ne fût trompé et
moqué. Et d'aultres, qui sont bien affectionnez au Roy, et portent le
faict de la Royne d'Escosse, et mesmes les seigneurs catholiques,
m'ont mandé qu'ilz demeuroient fort escandalizez que cest affaire se
menast par le dict sieur cardinal, et qu'ilz voyoient bien que
c'estoit plus pour accommoder le faict de ceulx de la Rochelle, que
non celluy d'entre ces deulx royaulmes, à l'intérest des catholiques;
dont ilz vouloient penser à leurs affaires, me priantz seulement de
leur vouloir estre toutjours tel comme je sçavois qu'ils s'estoient,
en temps et lieu, monstrez bons amys et serviteurs du Roy; et se sont
esforcez de m'imprimer une grand jalouzie de ce que je n'estois
participant de ce propos.
Sur quoy, pour leur faire prendre bonne espérance et les retenir
toutjour en la dévotion, qu'ilz ont esté jusques icy vers Voz
Majestez, et pour descouvrir plus avant toutes choses par leur moyen,
je leur ay mandé que j'avois esté toutjours réputé si fidelle à vostre
service, et si loyal à voz intentions, que si cest affaire estoit en
telz termes qu'ilz dizoient, il ne passeroit guières que Voz Majestez
ne m'en fissent entendre leur intention, et que la conclusion ne se
feroit sans que je y fusse employé; dont je les asseurois que Voz
dictes Majestez ne consentyroient jamais le passaige de Monsieur en ce
royaulme, sans qu'il eust bonne intelligence avec eulx, et sans que
les affaires de la Royne d'Escosse, et les leurs, n'en demeurassent
bien accommodez, et que de cella vous leur en donriez la main et
vostre promesse; chose, Madame, que, comme elle semble nécessaire et
fort importante pour bien asseurer le négoce, ainsy est il requis
qu'elle soit tenue fort secrecte et menée bien dextrement.
Il est venu quelque sentyment de ce party à la notice de l'ambassadeur
d'Espaigne, et de celluy, qui est agent icy pour le Pape, dont en ont
escript chauldement dellà la mer. Je sçay aussi que l'évesque de Roz
en a escript à Mr le cardinal de Lorrayne, dont ne luy fauldra dényer
le faict, s'il vous en parle, mais luy donner meilleure espérance par
là des affaires de la Royne d'Escosse que jamais. Le Sr Cavalcanty a
grand désir de passer en France pour servyr d'un tiers neutre à
mouvoir ce propos entre Vostre Majesté et milord de Boucard, parce
qu'il estime ne se pouvoir avec dignité entamer par l'ung ny l'aultre
party, sans ung tel moyen; et sur ce, etc.
Ce XVIIIe jour de janvier 1571.
Il semble fort requis que Vostre Majesté ne se haste de dépescher
message ny ambassade par deçà sans voir que l'affaire soit
comme tout asseuré.