AU ROY.

Sire, j'ay esté trouver la Royne d'Angleterre à Hamptoncourt le

XIIIIe de ce mois, laquelle n'a failly de me demander incontinent

quelles nouvelles j'avois de Vostre Majesté, et comme vous vous

trouviez en mariage. A quoy je luy ay respondu que vous me commandiez

de luy continuer encores le mesmes propos, que je luy avois desjà

commancé, de vostre conjoyssance touchant la Royne; et que, si vous

aviez receu ung singulier playsir de sa venue, il s'estoit despuys

redoublé et devenu si grand, par les vertueuses et excellentes

qualitez qui se trouvoient en elle, que vous en demeuriez le plus

content prince de la terre; mesmes qu'elle se faisoit merveilleusement

aymer et bien vouloir de la Royne, vostre mère, de Messieurs voz

frères, de Mesdames voz soeurs, de Monsieur de Lorrayne et de toutz

les princes et seigneurs de vostre court, et générallement de toute la

France; ce que vous mettiez en compte d'une grand félicité; oultre

que, à l'ocasion d'elle, les princes d'Allemaigne, (lesquelz je lui ay

nommez, sellon le contenu de vostre lettre), s'estoient despuys, par

leurs ambassadeurs, conjouys avec Vostre Majesté de ce que Dieu avoit

en ce temps réuny et renouvellé le sang de l'ancienne alliance de la

Germanye avec la France; et que, pour ceste occasion, ilz vous avoient

envoyé offrir, et à Messeigneurs voz frères, toutz leurs moyens et

forces pour vous en servyr, ainsy qu'il vous plairoit les employer, et

que leurs dicts ambassadeurs n'avoient obmiz de se conjouyr

pareillement de la paix de vostre royaulme, et de ce qu'ilz l'y

avoient trouvée très bien establye, et vous avoient suplyé de l'y

vouloir entretenir. Qui estoient choses qui vous avoient apporté

beaucoup de satisfaction; desquelles vous vouliez bien faire part à la

dicte Dame, pour le playsir que vous estimiez qu'elle en recepvroit.

A quoy, par parolles fort expresses, elle m'a respondu qu'elle se

sentoit grandement obligée à Vostre Majesté de la communication qu'il

vous playsoit luy faire de ce propos, lequel elle réputoit très

honnorable et vrayement digne d'estre tenu entre princes, qui avoient

bonne et vraye amytié ensemble, comme elle vous suplyoit de croyre

que, de son costé, elle la vous portoit entière et parfaicte, et de

bien bonne soeur; et qu'à ceste occasion elle se resjouyssoit, non

guières moins, du beau serain que Dieu monstroit meintennant en voz

affères, après tant de divers orages que vous y aviez souffertz, que

si c'estoit pour elles mesmes, car aussi pensoit elle y participer. Et

a suyvy à parler de ceste ambassade d'Allemaigne comme d'une chose

qu'elle réputoit authoriser bien fort vostre grandeur: et puys est

retournée à ce qu'elle avoit entendu de la louable et vrayment royalle

norriture de la Royne; chose que je luy ay asseurée qui demeuroit très

confirmée par les exemples qu'elle en monstroit, et que, non moins par

effect que en tiltre, elle estoit Royne Très Chrestienne et Très

Dévotte, et au reste tant de bonne grâce, doubce et débonnaire, et

sans cérémonye, que Vostre Majesté n'avoit nul plus grand playsir que

d'estre, jour et nuict, en sa compaignye.

A quoy elle m'a respondu que la recordation des amours du père et

grand père luy faisoient ung peu craindre que vous les vouldriez

imiter, et m'a révellé ung secrect de Vostre Majesté, lequel je

confesse, Sire, que je n'avois pas sceu; et que néantmoins si vous

continuez de rendre ainsi vostre parolle certayne et véritable, et

estre bon mary, comme vous en avez desjà la réputation, qu'elle ne

faict doubte que vostre règne n'en soit très heureux et éloigné de

ces inconvénians et disgrâces, qui ont accoutumé de venir aux princes

qui ne tiennent leur parolle, et à ceulx qui ne gardent leur loyaulté.

Et a continué ce propos et plusieurs aultres, en termes bien fort

honnorables de Voz trois Majestez très Chrestiennes et de Monseigneur

vostre frère; lesquelz j'ay suyviz sans rien obmettre de ce que j'ay

estimé convenir à vostre honneur et grandeur.

Et pour la fin, je luy ay faict voir vostre lettre, qui portoit sa

satisfaction, laquelle elle a entièrement leue, et n'y a heu nulle

partie qu'elle n'ayt bien considéré, et où elle ne se soit arrestée

pour m'y faire de fort bonnes responces; lesquelles, en somme, sont:

qu'elle remercye Dieu que Vostre Majesté commance de cognoistre son

intention, laquelle elle peult jurer n'avoir jamais esté de vous

vouloir offancer ny nuyre; ains d'avoir toutjours désiré la

conservation de vostre authorité et l'establyssement de vostre

grandeur comme d'elle mesmes; et que son malcontantement est seulement

procédé de ce qu'elle ne s'est trouvée si aymée et bien vollue de

Vostre Majesté comme elle pensoit le mériter, et qu'elle n'advouera

jamais, quant bien on la mettroit sur la roue, qu'elle n'ayt heu

occasoin de se douloir; mais la satisfaction en est meintenant si

ample qu'elle vous en doibt de retour beaucoup de grandz mercys, et ne

vouldroit n'avoir esté offancée; qu'elle vous remercye bien grandement

du compte que vous voulez tenir de son parant, lequel elle a desjà

dépesché pour se trouver à vostre entrée; (et le comte de Lecestre

aussi a faict harnacher les haquenées, qui s'aschemineront devant;) et

que ce luy est ung singulier playsir, que vous veuillez bien recepvoir

son nouveau ambassadeur; que quant à celluy qui s'en retourne elle

vous prie de croyre qu'il a faict toutjours toutz les meilleurs

offices, pour l'entretennement de l'amytié, qu'il est possible, et

qu'il en sera pour ceste occasion mieulx receu d'elle à son retour;

qu'au surplus elle vous veult asseurer de la convalescence et bonne

santé de la Royne d'Escosse, et que desjà elle a donné audience à ses

depputez, avec lesquelz elle procèdera à faire le traicté aussitost

que ceux de l'aultre party seront arrivez, qui sera dans huict ou dix

jours au plus loing; et qu'il luy tarde, plus qu'à nulle personne qui

vive, que cest affaire soit bientost accommodé.

Lesquelles siennes responces, Sire, j'ay miz peyne de luy gratiffier

le plus que j'ay peu au nom de Vostre Majesté, et me suys ainsy

licentié d'elle bien fort gracieusement. Et parce que j'ay trouvé une

conformité de tout ce dessus en ceulx de son conseil, je ne puys sinon

bien juger de la présente intention d'elle et d'eulx envers Vostre

Majesté; et néantmoins cella sera cause que j'observeray de plus prez

toutes choses pour voir si, soubz ceste apparance, il y auroit quelque

chose de caché, qui soit contre vostre service; car, à ce que

j'entendz, le mesmes comte de Lenoz, celluy de Morthon, et le lair de

Glannes, viennent pour se trouver au traicté.

Au regard des différandz des Pays Bas, il n'en est rien venu par le

dernier courrier, dont ceulx cy ne sont contantz, sinon qu'on a

escript que le duc d'Alve n'a encores rien respondu au depputé

d'Angleterre sur sa dernière proposition, parce qu'on pense qu'il est

attendant sur icelle quelque ordre d'Espaigne. Sur ce, etc.,

Ce XVIIIe jour de janvier 1571.

Présentement l'on me vient de donner adviz que les Gueux ont

recommancé la guerre en Flandres; ce qui feroit prendre assés de

nouveaulx desseings à ceulx cy. Le Sr Guilhaume Lesley, bon

subject de la Royne d'Escosse, parant de l'évesque de Roz, est

venu avec les depputez de la dicte Dame; il estime avoir de

bonnes intelligences icy, et se dict très dévot au service de

Vostre Majesté.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 218 / 318 题