Sire, bien peu d'heures après que je vous ay heu faict ma dépesche du
VIe du présent, mon secrétaire est arrivé avec celle de Vostre Majesté
du XXVIe du passé, en laquelle j'ay trouvé deux de voz lettres;
desquelles l'une répond fort bien aux particullaritez que je vous
avois auparavant mandées, et l'aultre est pour la faire voir à la
Royne d'Angleterre, qui en recepvra une très acomplye satisfaction,
laquelle luy sera davantaige confirmée par les bons propos et
démonstrations, pleynes de faveur, qu'avez usé à son ambassadeur. De
quoy je mettray peyne, Sire, d'en faire icy le proffict de vostre
service, et n'obmettray de toucher à la dicte Dame les principaulx
poinctz de vos dictes lettres; et ceulx mesmement qui concernent
l'honneur et grandeur de Vostre Majesté, dont, de ce qu'elle m'y aura
respondu je ne fauldray de le vous mander par mes premières; vous
voulant au reste bien dire, Sire, touchant la mainlevée qu'avez donnée
aux merchans escossoys, qu'encor que la Royne d'Escosse se soit tenue
ung peu opiniastre à ne vouloir que cella se fît, si, étions après, Mr
de Roz et moy, à luy en oster l'opinion, parce que le comte de Lenoz
acrochoit le tretté à ce seul poinct, disant qu'il ne passeroit jamais
oultre sans que les merchans jouyssent de l'abstinence d'hostillité,
aussi bien que les aultres subjectz, et qu'elle leur estoit viollée
quand on leur faisoit saysir leurs biens et navyres. Les députez de la
dicte Dame commencent [d'arriver] aujourduy, et nous avons nouvelles
que ceulx [de l'autre parti sont] desjà en chemin; par ainsy, j'espère
que bientost [il sera procédé] au dict tretté, sellon que j'ay aussi
entendu que la Royne d'Angleterre [a] ordonné six depputez pour y
vaquer de sa part, assavoir [lord Quiper] garde des sceaulx, le
marquis de Norampthon, le comte de Lestre, le comte de Sussex, le
secrétaire Cecille, et le sixiesme reste à nommer, qu'on pense sera
maistre Mildmay.
Cependant est advenu à Lislebourg qu'ayans deux soldatz du chateau
esté saysiz par l'autorité du comte de Lenoz, ainsy qu'ilz s'en
retournoient du Petit Lict, et menez ez prisons de la ville, le
capitaine Granges, qui en a esté offancé, a, le soir mesmes, sur le
tard, faict lascher toute l'artillerie du chasteau par dessus la
ville; et, à l'instant mesmes, a faict sortir cinquante soldatz qui
sont allez forcer les dictes prysons, et ont ramené leurs compagnons
avec eulx. De quoy le dict de Lenoz se plaint grandement, comme d'une
infraction d'abstinence d'armes, mais non sans avoir tant de peur
qu'il a cuydé habandonner Lislebourg pour se retirer à Esterling.
J'estime, Sire, que le Sr de Sethon est maintenant devers Vostre
Majesté, ayant prins congé du duc d'Alve dez le XVIIIe du passé, après
avoir obtenu de luy les dix mil escuz, que je vous ay ci devant mandé;
desquelz j'entendz qu'il a envoyé les sept mil en Escosse, par le
frère du secrétaire Ledingthon, qui est party, le mesme jour, pour
s'aller embarquer à Fleysinghes; il en a miz deux mil en Envers pour
faire tenir à sa Mestresse, et mil pour luy; et semble qu'il n'a esté
respondu sur ce qu'il demandoit, de faire serrer le trafic aux
Escouçoys en Flandres, parce que l'ordre n'en étoit encores arrivé
d'Espaigne. Je croy, Sire, qu'il sera bon de luy temporiser aussi,
avec bonnes parolles, la responce des propositions qu'il fera à Vostre
Majesté, attandant ce qu'il succédera de ce traicté, et attandant
aussi que je vous aye mandé deux particullaritez fort considérables
qui se presentent maintenant en cest affaire. J'ay adviz que le duc
d'Alve est fort marry de ce qu'on vous a rapporté qu'il avoit envoyé
deux gentishommes en Escosse, et néantmoins l'on m'a asseuré qu'il y
en a encores despuys renvoyé ung troisiesme, mais j'eusse bien desiré
que dom Francès d'Allava n'eust pas sceu que je vous en eusse adverty.
Le voyage que les gallaires ont faict, l'esté passé, en Levant, a
sonné fort mal icy pour la réputation du Roy d'Espaigne, mais son
ambassadeur s'esforce de luy donner beaucoup de raysons et de
couleurs, qui seroient longues à mettre en ceste lettre, dont je les
réserve à une aultre foys; tant y a qu'elles tendent toutes à rejetter
les faultes sur la malle pourvoyance et peu de conduicte des Véniciens
au faict de la guerre, ainsy que eulx mesmes, à ce qu'il dict,
l'advouhent meintenant; et sur ce qu'on s'estoit esbahy que la ligue
tardoit tant à se résouldre, il asseure qu'elle se conclurra bientost
sellon les propres chappitres, que le Roy, son Maistre, a desiré y
estre apposez; et publie encores la généralle victoire des Mores[23]
et plusieurs aultres prospéritez de son Maistre.
[23] Cette victoire se rapporte aux divers avantages remportés à
cette époque, qui amenèrent la réduction de tous les Mores. Voyez
_note_ p. 183.
Au reste, Sire, il s'entend, par lettres freschement venues d'Espire,
que la diette s'en alloit finyr, et que le jour estoit desjà indict,
auquel l'on la conclurroit, qui seroit sans que l'Empereur y eust
faict passer en décrect guières des choses qu'il y avoit proposées;
desquelles encor les déterminations ne seroient divulguées jusques à
ce qu'il arriveroit en Prague, qu'on les auroit cependant réduictes
par ordre et faictes imprimer; et que la liberté du duc Jehan
Guilhaume de Saxe[24], encor qu'elle fût très agréable aux princes
d'Allemaigne, elle monstroit néantmoins d'avoir quelque chose de
suspect contre le duc Auguste; et par ce, Sire, que je vous en ay
desjà mandé quelles responces le jeune Coban avoit rapportées du dict
Empereur, je ne vous en toucheray icy rien davantaige; seulement vous
diray que, suyvant la négociation, qu'il avoit commancée par dellà
avec aulcuns princes protestans, le Sr de Vualsingan a esté dépesché,
de quelques jours plus tost, pour rencontrer encores en France leurs
ambassadeurs, avec lesquelz ne faut doubter qu'il ne traicte, s'il
peult, avec affection et véhémence les choses qui concernent sa
religion, car il est des plus passionnez; dont sera bon, Sire, de le
faire ung peu observer: et a l'on aussi hasté davantaige son partement
parce que le frère du comte de Sussex, qui est ung des fugitifz du
North, s'estant retiré à Mr Norrys, pour retourner par son moyen à
l'obéyssance et grâce de sa Mestresse, et ne l'ayant le dict Sr Norrys
vollu ouyr, sans l'exprès congé d'elle, le dict de Vualsingan a heu
commandement de l'accepter, et luy offrir sa rémission, et mesmes de
l'employer, s'il est possible, à regaigner le comte de Vuesmerlan et
les aultres, qui sont dellà la mer: ce qui sera bon, Sire, de trouver
moyen d'empescher pour quelque temps, attandant que les affaires
d'Escosse soyent accommodez.
[24] Il s'agit ici de Jean-Frédéric II, mis au ban de l'empire
pour avoir donné retraite à Guillaume de Grumbach et à ses
complices, meurtriers de l'évêque de Wurzbourg. Le duc Auguste,
chargé de l'exécution du décret, l'avait assiégé et pris par
famine, le 13 avril 1567. On négociait alors sa liberté, mais
elle ne lui fut pas rendue: il est mort en prison, à Neustad, le
9 mai 1595, après vingt-huit ans de captivité. Le duc
Jean-Guillaume, son frère, loin de partager sa disgrâce, avait,
au contraire, été appelé à profiter de la confiscation de tous
ses biens.
Et pour la fin, il y a ici ung advis, venu de Gennes, comme par
lettres de Thurin, du IIIIe du passé, l'on mande que les armes se vont
reprandre pour deux occasions: l'une, parce que la Royne de Navarre
use en Béarn d'une extrême rigueur contre les Catholiques; et
l'aultre, par la difficulté que Mr de Savoye faict à la comtesse
d'Autremont de luy randre quelques chasteaulx; et qu'encor que Vostre
Majesté ne puisse mais de l'une ni de l'aultre, que le feu néantmoins
s'en ralumera plus fort que jamais en vostre royaulme. Sur ce, etc.
Ce XIIIe jour de janvier 1571.