A LA ROYNE.

(_Lettre à part._)

Madame, j'ay à dire à Vostre Majesté touchant le particullier de la

petite lettre du XXIe de novembre que, quant Mr le cardinal de

Chastillon a repassé en ceste ville, en s'en retournant d'Amptome, il

m'est venu visiter pour satisfère, à ce qu'il dict, à son debvoir

envers Voz Majestez, et a curieusement examiné de quelle intention

Elles et Monseigneur estoient en l'entretennement de la paix, et si

elles se vouloient poinct tirer hors de la subjection du Roy

d'Espaigne et des aultres princes, qui tirannisent vostre couronne,

et si Mon dict Seigneur estoit si avant au party de la princesse de

Portugal qu'il ne peult entendre à celluy de la Royne d'Angleterre,

lequel, s'il le vouloit, se pourroit meintennant conduyre, estendant

son propos en plusieurs aultres choses, lesquelles revenoient toutes à

ces trois poinctz.

Je luy ay respondu, quant à la paix, qu'il ne doubtât que Voz Majestez

et Monseigneur ne la rendissiez stable et de durée, jouxte l'édict,

qui en avoit esté faict, pourveu que eulx, de leur costé,

l'observassent; que vostre dellibération estoit de fère voz affères,

sans dépendre de nul aultre prince, mais qu'il seroit bien dangereux,

à la fin de ceste guerre des Protestans, d'en laysser renoveller une

des Catholiques, veu l'intelligence que luy mesmes disoit que les

aultres princes avoient dans le royaume; par ainsy qu'il vous failloit

laysser bien establyr, et qu'il considérât combien il avoit esté

besoing que Voz Majestez et Mon dict Seigneur eussiez usé d'une ferme

et constante vertu, et d'une grande magnanimité, à fère ceste paix,

estant assez contradicte de toutz les aultres princes catholiques;

que, touchant la Royne d'Angleterre, elle avoit toujour monstré ne

vouloir poinct de mary, ou de ne vouloir entendre à nul autre que à

l'archiduc; mais si, à ceste heure que Mon dict Seigneur estoit en

fleur d'eage, et florissant en toutes vertuz, aultant et, possible,

plus que nul prince de la Chrestienté, elle trouvoit bon de

l'espouser, je ne faisois doubte que luy et Voz Majestez, et toute la

France, embrassissiez ce party avec toute affection, comme le plus

grand et le plus honnorable de toutz les aultres, et duquel j'estimois

qu'adviendroit plus de réconcilliation au monde, plus de paix à la

France, et plus de terreur aulx ennemys d'icelle, que de nulle chose,

qu'il se peult aujourduy mettre en avant.

Ce qu'il monstra de recepvoir avec affection et d'en demeurer bien

fort consollé; et s'en retourna, puys après, au logis du comte de

Lestre, où il fut tout le soir en privée conférence avecques luy:

puys, le matin, il me manda qu'il espéroit que noz propos produyroient

quelque bon effect.

Peu de jours après, ainsi que j'étois bien mallade, le Sr Guydo

Cavalcanty me vint, par forme de visite, en mon lict entretenir d'ung

grand circuyt de bonnes parolles; lesquelles il fit tumber sur Mon

dict Seigneur, et que le mariage de l'archiduc avec la fille de

Bavière, l'indignation, que la Royne d'Angleterre en avoit prins, et

ce qu'elle vouloit bien monstrer qu'elle estoit pour trouver aussi bon

party que le sien; et puys les différans des Pays Bas, ceulx de la

Royne d'Escoce, la paix de la France, l'accommodement qui se pourroit

fère de Callais, s'il y avoit enfans, la disposition venue de

Monsieur, qui estoit desjà homme, celle qui commanceroit doresenavant

de passer de la dicte Royne d'Angleterre, estoient toutes influances

pour fère effectuer, ceste année, ung bien heureux mariage entre eulx;

et que, si je le trouvois bon, il en mettroit quelque chose, comme de

luy mesmes, en avant au secrétaire Cecille, avec de si bonnes

considérations, qu'il espéroit qu'elles auroient effect, me priant de

fère entendre ceste sienne bonne intention à Vostre Majesté.

Auquel Cavalcanty, parce que je le cognoissois fort de ceste court, et

que c'estoit luy qui avoit toutjour entretenu le party de l'archiduc,

je respondiz que le propos me sembloit si honnorable et si

advantaigeux pour Monseigneur, que j'avois ung grand playsir qu'il me

l'eust miz en avant, et que je ne fauldrois d'en donner adviz à

Vostre Majesté, ne voyant qu'il y peult avoir que tout bien d'en

entamer telz propos, comme il les sçauroit bien penser et bien

sagement conduyre, car je le réputois pour ung expécial serviteur de

Vostre Majesté et bien affectionné à la France; que, pour ma part, ne

saichant, à présent, en quelle disposition vous en pouviez estre, je

ne luy pouvois dire sinon que, de toutz les partys, dont je vous avois

ouy fère grand cas; mesmes pour le Roy vostre filz, vous aviez

toutjour estimé le plus grand et le plus digne celluy de la Royne

d'Angleterre; et que sur ung tel fondement se pourroit bien establyr

une bonne alliance, si l'on s'y disposoit du costé de deçà.

A trois jours de là, le dict Cavalcanty me revint trouver, qui me dict

avoir desjà ouvert ce bon propos au dict secrétaire, et qu'il l'avoit

receu avec affection, mais que, ayant esté longtemps mallade, sans

avoir veu sa Mestresse, il ne l'avoit peu suyvre; mais il l'avoit pryé

de l'aller trouver à Amthoncourt, aussitost qu'il y seroit, et qu'ilz

en tretteroient plus amplement.

Despuys cella, Madame, j'ay esté au dict Amthoncourt, où me trouvant à

part avec le comte de Lestre, après d'aultres discours, je luy ay dict

tout ouvertement qu'ung personnaige de bonne qualité, lequel

toutesfoys je ne luy ay point nommé, m'avoit tenu le susdict propos,

lequel j'avois receu avec honneur et respect, mais que je n'en voulois

user sinon ainsy qu'il me conseilleroit; car je sçavois que Voz

Majestez le réputoient comme conseiller et protecteur de tout ce que

vous auriez à fère en ce royaulme, et que, si quelque chose debvoit

advenir de cella, vous ne vous en vouldriez jamais adresser qu'à luy.

Lequel me respondit qu'il y avoit plusieurs jours qu'il avoit desiré

de conférer avecques moy de cest affère, sur ce qui en avoit esté

desjà miz en termes par le vydame de Chartres et par d'aultres, mais,

plus expressément que par nul, par Mr le cardinal de Chastillon, qui

avoit parlé si haultement des grandes qualitez de Monsieur, comme le

cognoissant bien, qu'il l'avoit faict le plus desirable prince de la

terre; que, de sa part, il s'estoit toutjour opposé au party

d'Austriche bien que, en aparence, utille à sa Mestresse, mais

puysqu'elle estoit résolue de n'entendre à celluy de nul de ses

subjectz, qu'il se vouloit sacriffier pour conduyre celluy de

Monsieur; et qu'il y vouloit procéder en telle façon que ung esgal et

mutuel advantaige fût gardé aulx deux, affin de ne fère naistre d'ung

tel pourchaz d'amytié aulcune matière d'offance, comme il voyoit bien

qu'il en restoit quelcune assés grande du propos de l'archiduc, et

qu'on estoit pis que jamais avec le Roy d'Espaigne, nonobstant les

bonnes lettres, que luy et le duc d'Alve avoient naguières escriptes;

et que, en brief, il viendroit exprès à Londres pour me festoyer en sa

mayson, et pour tretter amplement de cest affère avecques moy; duquel

il estoit d'adviz que je touchasse cependant quelque mot à la Royne,

sa Mestresse; et qu'il espéroit que, sur ceste occasion, se dresseroit

ung voyage pour luy en France, puysqu'il avoit failly ceste foys d'y

aller; et qu'il avoit ung infiny desir d'aller bayser les mains à Voz

Majestez, comme recognoissant le Roy pour son supérieur, à cause de

l'honneur, qu'il luy avoit faict, de son ordre.

Et de ce pas il me mena en la chambre privée de sa Mestresse, où je la

trouvay mieulx parée que de coustume, et qui monstra qu'elle

s'attandoit bien qu'en luy parlant des nopces du Roy, je luy en

desirerois une pour elle; à quoy elle m'achemina, par aulcuns siens

propos, sur lesquelz enfin je luy diz qu'il me souvenoit bien de ce

qu'elle m'avoit asseuré de n'avoir poinct faict de veu de ne se maryer

pas, et que le plus grand regrect qu'elle eust estoit de n'avoir pensé

de bonne heure à sa postérité, et qu'elle ne prendroit jamais party,

qui ne fût de mayson royalle, convenable à sa qualité; sur quoy je

serois marry qu'elle m'estimât si mal abille que je n'entendisse bien

que cella quadroit merveilleusement bien en Monseigneur, frère du Roy,

comme en celluy, lequel j'osois (sans passion ny flatterye) réputer le

plus acomply prince, qui aujourduy vesquit au monde pour mériter ses

bonnes grâces; et que je me réputerois le mieulx fortuné gentilhomme

de la terre, si je pouvois intervenir à quelque commancement d'une si

heureuse alliance, qui peult revenir à bon effect; car j'en

demeurerois cellèbre à toute la postérité.

La dicte Dame receust merveilleusement bien ce peu de motz, et me

respondit que Monsieur estoit de telle estime et de si exellante

qualité qu'il estoit digne de quelque grandeur qui fût au monde, et

qu'elle croyoit que ses pensées estoient bien logées en plus beau lieu

qu'en elle, qui estoit desjà vieille, et qui, sans la considération de

la postérité, auroit honte de parler de mary, et qu'elle estoit desjà

de celles dont on vouldroit bien espouser le royaume, mais non pas la

royne, ainsy qu'il advenoit souvent entre les grandz, qui se maryoient

la pluspart sans se voir; et que ceulx de la mayson de France avoient

bien réputation d'estre bons marys, à bien fort honnorer leurs femmes,

mais à ne guières les aymer. Et suyvyt assés longtemps ces propos avec

toutes les plus honnestes et favorables parolles, qui se pouvoient

respondre à ung, qui monstroit ne parler aulcunement que de luy

mesmes, et sans aulcune charge. Dont ne fault doubter, Madame, que ce

qui en seroit meintennant miz en avant ne fût receu d'elle, et

embrassé de tout son royaulme, avec affection; mais je ne puys juger

encores si elle l'acomplyroit par après, car souvent elle a promiz à

ses Estats de se maryer, et puys elle a trouvé moyen d'en prolonger et

interrompre les propos. Néantmoins, de tant qu'on imputera à une très

grande faulte à la France d'avoir layssé eschapper ung si grand party,

comme est cestuy cy, qui semble se présenter à Monseigneur, je

desirerois que vous l'eussiez desjà disposé de le vouloir; et que, sur

ce qui en est desjà entamé entre Mr le comte de Lestre et moy, Vostre

Majesté me commendast de passer oultre, et me prescript la forme comme

j'aurois à le fère: car il me semble bien que ce sera à nous (si l'on

en vient là) de parler les premiers, mais qu'il fauldroit qu'ilz y

respondissent si clairement que l'affère fût plus tost conclud que

divulgué, à cause des jalouzies, traverses et inconvénians, qui y

pourroient survenir; et puys après, l'on y pourroit bien adjouxter les

cérémonyes et respectz qui y seroient nécessaires pour honnorer

l'acte; surtout je prendray garde, aultant qu'il me sera possible, que

n'y soyez trompez ny remiz à nulle longueur. Sur ce, etc.

Ce XXIXe jour de décembre 1570.

Encores tout présentement, je viens de recepvoir adviz, de bon

lieu, que le susdict propos commence de prendre icy grand

fondement; dont je continueray d'en escripre toutjour quelque

mot, à part, à Vostre Majesté; mais il n'y a rien plus requis que

de tenir la matière secrecte.

ADVERTYRA LE DICT DE SABRAN LEURS MAJESTEZ, oultre le contenu des

lettres:

Que milord de Sussex a proposé, à son arrivée, de fort mauvais

conseilz contre les affères de la Royne d'Escoce, remonstrant

qu'avec quatre centz mil escuz, qui ont esté employez ceste

année, par ses mains, contre les Escouçoys, il a bien chastié

ceulx d'entre eulx, qui avoient osé offancer la Royne, sa

Mestresse, en retirant et supportant ses rebelles; et qu'il avoit

estably aulx aultres un régent à sa dévotion; et relevé si bien

la part du jeune Roy, que ceulx de l'aultre party ne faisoient

plus que ce qu'il leur ordonnoit, et les avoit presque rengez à

se soubsmettre à luy; et que, pendant que le Roy Très Chrestien

estoit encores bien laz des guerres civiles de son royaulme, et

les aultres princes de dellà la mer assés empeschez, chacun en

son estat, il s'esbahyssoit comme la Royne, sa Mestresse, se

retranchoit ainsy court à elle mesmes son entreprinse, de ne se

saysir de l'Escoce, comme il luy avoit facillité la voye de ce

fère, et de pouvoir establyr par là ung repos en ceste isle;

lequel aultrement il n'espéroit l'y veoir jamais bien asseuré,

mesmement si la Royne d'Escoce estoit restituée; et qu'on ne

pouvoit donner ung plus loyal conseil à la Royne, sa Mestresse,

que d'interrompre ce propos encommancé, et de luy fère poursuyvre

chauldement, à ce prochain printemptz, son entreprinse de

renvoyer l'armée en Escoce; car s'asseuroit dans peu de jours, la

randre maistresse de Lislebourg, Esterlin et Dombertrand, et de

forclorre aulx Françoys leur descente et retrette au dict pays;

lesquelz aussi, sellon son opinion, n'avoient, à présent, guières

à cueur les choses de deçà la mer, se trouvant seigneurs de

Callais.

Auquel conseil s'estantz joinctz ceulx, qui avoient toutjours heu

le mesmes adviz, ilz ont euydé traverser grandement toutz noz

affères; mais la Royne mesmes n'a monstré qu'elle y inclinast; et

aulcuns seigneurs plus modérez ont remonstré au dict de Sussex

qu'il y avoit plus de dangier et d'inconvéniant, en ceste

entreprinse qu'il n'y en voyoit, de sorte qu'il n'est demeuré

bien ferme en son opinion. Il est vray que l'abbé de Domfermelin

est fort ordinaire en sa compaignye, ce qui le nous rend toutjour

assés suspect, mais l'évesque de Roz, avant partyr, luy est allé

remonstrer plusieurs choses, par lesquelles il l'a ramené à ceste

rayson que, s'il se pouvoit establyr quelque bonne seureté entre

les deux Roynes, il confessoit, veu la proximité d'elles, et le

droict de la future succession à celle d'Escoce, que le plus

expédiant seroit de la restituer; mais n'a parlé que

condicionnellement, et par difficultez, avec un désir très

ambitieux de demeurer en charge; et qu'en tout événement, il

failloit que la dicte Dame quictast l'alliance de France pour en

fère une nouvelle et perpétuelle avec la Royne d'Angleterre.

A quoy le dict évesque luy a remonstré qu'il estoit impossible de

ce fère, et qu'il ne seroit honneste ny proffittable à la Royne

d'Angleterre de le requérir, joinct que, si elle pressoit de

cella sa Mestresse, elle la presseroit à elle de renoncer à

l'alliance de Bourgoigne. A quoy il a soubdain respondu que Dieu

vollust garder sa Mestresse d'un si dangereux conseil, comme de

quicter les anciennes alliances de sa couronne, mais qu'il

n'estoit de mesmes à ceste heure, en l'endroict de la Royne

d'Escoce, parce qu'il falloit qu'elle print la loy de la Royne

d'Angleterre. Tant y a que, despuys, il semble que, à cause du

duc de Norfolc, le dict de Sussex se soit ung peu modéré; et

toutjour le comte de Lestre et le secrétaire monstrent persévérer

droictement à vouloir que l'accord succède par le traicté; dont

nous vivons en meilleure espérance.

Et ceste honnorable ambassade, que la Royne d'Angleterre envoye

meintennant en France, monstre qu'elle n'a le cueur esloigné de

cella; mesmes Mr le cardinal de Chastillon m'a asseuré, ceste

dernière foys qu'il m'est venu visiter, qu'il sçavoit

certainement que la résolution estoit prinse, entre la dicte Dame

et ceulx de son conseil, de restituer la Royne d'Escoce, mais que

je ne m'esbahysse de la longueur; car elle estoit naturelle à

ceulx cy, sellon que luy mesmes l'avoit esprouvé; et que, despuys

l'aultre foys qu'il avoit esté avecques moy, ayant considéré, par

les choses que Mr de Roz et moy luy avions desduictes, que le Roy

avoit grand intérest à la restitution de la dicte Royne d'Escoce,

il en avoit parlé si à propos à la Royne d'Angleterre qu'il

l'avoit fort disposée d'y prendre quelque bon expédiant. Ceulx

aussi, à qui cest affère est aultant à cueur en ceste court comme

leur propre vie, m'asseurent qu'il ne tient plus qu'à la venue

des depputez d'Escoce qu'on ne passe oultre à conclurre le

traicté, et m'ont faict advertyr de suplier Leurs Majestez Très

Chrestiennes de fère, en cest endroict, l'office que j'ay donné

charge au Sr de Sabran de leur dire.

Le sire Thomas Stanlay a esté ouy et examiné eu ce conseil sur

les mouvemens de Lenclastre; et puys son frère Édouart après luy,

et le sir Thomas Gérard, après, en présence de toutz deux, leur

estant remonstré qu'ilz proposoient ung très mauvais exemple

d'eulx au dict pays de ne se ranger à la forme de religion, qui

estoit ordonnée, sellon les parlemens, à la tranquillité publique

du royaulme; et que, s'ilz ne s'y déportoient plus sagement, la

Royne, leur Mestresse, ne pourroit de moins que procéder contre

eulx par la voye de justice; et, pour ceste foys, ne leur ont

touché que ce point de la religion. A quoy ils ont respondu

qu'ilz estoient personnaiges qualiffiez, et bien cautionnez en ce

royaulme, et que, s'ilz se fussent sentys coulpables d'aulcune

chose envers la Royne et son estat, qu'ilz ne fussent point

venuz, et qu'ilz avoient, en toutz leurs actes, toutjours procédé

en fort gens de bien, dont les requéroient qu'ilz ne vollussent

prendre aulcune mauvaise opinion d'eulx, ny rien ordonner à leur

préjudice, que leurs accusateurs ne fussent présens, car ils

s'asseuroient de leur bien respondre, et de se bien justiffier

devant eulx. Ilz sont encores à la suyte de la court, et

cependant est venu nouvelles que celluy, qui les avoit defférèz,

est mort de quelque accidant fort soubdain et fort estrange.

J'ay faict dire, de loing, à aulcuns, qui ont parfaicte

cognoissance des choses de ce royaulme, que j'avois entendu que

la Royne d'Angleterre et ceulx de son conseil avoient toutjours

heu pour suspect le retour de l'armée d'Espaigne, et qu'il

sembloit qu'à ceste heure ilz en fussent en plus grand doubte que

jamais; dont je les pryois de me mander en quoy ilz estimoient

que les choses en fussent. Lesquelz m'ont respondu quasi

conformément, de plusieurs endroictz, qu'à la vérité l'on estoit

en assés de deffiance du costé d'Espaigne et de Portugal, tant à

cause des prinses de l'an 1569, que de ce que les fuytifz de ce

royaulme s'étoient retirez vers le duc d'Alve; et que Estuqueley

estoit passé devers le Roy Catholique pour l'inviter à quelque

entreprinse en l'Yrlande, ainsy qu'il estoit homme pour le luy

sçavoir imprimer et pour se offrir à la conduyre; et que ung

itallien, nommé Lotini, lequel ceste Royne entretennoit en

Yrlande, avoit esté naguières chassé pour souspeçon, qu'on avoit

heu, qu'il s'entendit avec le dict Estuqueley; néantmoins que la

dicte Dame et toutz ceulx de son conseil demeuroient fermement

persuadez que le Roy d'Espaigne ne romproit jamais avec eulx,

tant qu'ilz seroient saysys des merchandises et deniers qu'ilz

ont prins sur luy, car il auroit aultant perdu; joinct qu'ilz

estoient si avant en traicté avec le duc d'Alve, qu'ilz

attendoient plustost accord que guerre de son costé; et que l'on

estoit après à y regarder de si près, qu'on estimoit bien qu'il

ne seroit rien layssé en différand, d'où l'on en peult venir cy

après aulx armes. Par lesquelles responces se peult assés

cognoistre que ceulx cy ne sont bien aperceuz des appareilz

d'Espaigne ni de Portugal; ce qu'ilz monstrent encores mieulx par

le peu de prévoyance qu'ilz donnent aulx choses de la guerre; car

je n'ay entendu qu'ilz ayent, pour encores, ordonné aultre chose

que aulx pourvoyeurs de la marine de sçavoir où prendre

l'avitaillement pour vingt cinq navyres, dans quinze jours, quant

il leur sera commandé.

Tant y a que le duc d'Alve, par les difficultez qu'il faict

naistre, l'une après l'aultre, en ces différans des prinses, et

qu'il ne se haste de parler guières expressément de l'accord du

commerce, et de l'entrecours, monstre qu'il vouldroit, en quelque

façon, s'asseurer des dictes prinses, lesquelles montent à grand

somme; et puys essayer de se revencher; dont il va temporisant et

entretennant ceulx cy de parolles et de bonnes espérances, affin

qu'ilz n'y preignent garde. Et je sçay, à la vérité, qu'il a

naguières envoyé, par le jeune Coban, une lettre du Roy, son

Maistre, à la Royne d'Angleterre, en laquelle son dict Maistre

rend seulement ung fort grand et fort exprès grand mercys à la

dicte Dame pour l'honnorable convoy qu'elle a faict fère par ses

grandz navyres à la Royne, sa femme, passant en ceste mer; et ne

touche nul aultre poinct, ni mesmes luy faict aulcune mencion des

trois lettres, que la dicte Dame luy a escriptes, despuys les

dictes prinses; et, par mesme moyen, le duc d'Alve luy en a

escript une, de sa part, pour accompaigner celle de son Maistre,

et pour prendre congé d'elle, et l'exorter à l'entretennement de

la paix et de l'alliance avec son dict Maistre, avecques grandz

offres de s'employer droictement à le randre de mesmes bien

disposé envers elle.

Quant au voyage du dict jeune Coban à Espire, l'on m'advertyt,

avant son partement, qu'il y alloit pour renouveller le propos de

l'archiduc Charles, mais ce n'estoit que une démonstration, que

la Royne d'Angleterre vouloit faire pour s'en prévaloir en ses

présens affères de dehors et de dedans son royaulme, et qu'en

effect l'envye ne luy estoit crue de se maryer; mesmes que n'y

ayant le comte de Sussex rien advancé, quant il y alla, encores

estoit il à croyre que ung jeune gentilhomme de nulle authorité,

qui à peyne avoit poil en barbe, y feroit à ceste heure encores

moins.

Tant y a qu'avec plusieurs aultres propos d'amytié le dict Coban

a proposé à l'Empereur que sa Mestresse l'avoit envoyé vers luy

pour continuer la mesmes négociation, que, trois ans a, le comte

de Sussex luy avoit commancé; à laquelle elle n'avoit, plus tost

qu'à ceste heure, peu randre responce, pour avoir esté souvent

despuys assés mallade, et pour les guerres de France, Flandres et

aultres empeschemens, qui estoient jusques en son propre pays

survenuz; mais qu'elle n'avoit toutesfoys, en différant la

responce, pensé de rien interrompre au propos de l'archiduc son

frère, et que, s'il luy playsoit de passer meintennant en

Angleterre, il y seroit le très bien venu, et qu'estant resté

tout le différant sur sa religion, elle espéroit que ses subjectz

y consentyroient qu'il eust, pour luy et les siens, si ample

exercice d'icelle qu'il en demeureroit contant.

Lequel propos le dict Empereur monstra recepvoir de bonne part,

et print temps de luy respondre, affin d'advertyr l'archiduc son

frère; et enfin la responce a esté que luy et son dict frère

estoient bien marrys que la bonne intention de la dicte Dame leur

eust esté si tard notiffiée; de laquelle ilz luy demeureroient

néantmoins bien fort obligez; et que son dict frère n'avoit peu

penser de moins, luy différant, elle, trois ans sa responce,

sinon qu'il n'estoit accepté; dont il avoit regardé à ung aultre

party, et desjà s'y estoit obligé avec une princesse, sa parente,

catholique, avec laquelle il n'auroit point de différent pour sa

religion; qu'il luy vouloit dire, encores une aultre foys, qu'il

avoit grand regrect que l'ocasion n'eust esté acceptée de toutz

deux, quant elle s'estoit présentée, et qu'il ne lairroit

pourtant de demeurer très bon amy et comme frère à la dicte Dame;

laquelle il vouloit au reste exorter, pour son bien, de vivre en

bonne paix avec les princes, ses voysins; dont estant meintennant

les deux plus grandz ses gendres, il auroit grand playsir qu'elle

se déportât comme bonne soeur avec eulx, et qu'il la vouloit

advertyr que de là dépendoit sa seureté et celle de son estat. Et

avec ces honnestes parolles, et quelque présent de vaysselle

d'argent, il a licencié le dict Coban.

Laquelle responce n'a peu, en façon du monde, estre bien goustée

ny bien prinse de la dicte Dame, laquelle en demeure offancée

jusques au cueur; et ne s'est peu tenir de dire que l'Empereur

luy faisoit injure, et que, si elle estoit aussi bien homme comme

elle est femme, qu'elle le luy redemanderoit par les armes. Sur

quoy il m'est tombé entre mains une lettre d'ung seigneur de

ceste court qui mande aussi à ung aultre:--«La cause du dueil et

fâcherie de nostre Royne est asseuréement le mariage de

l'archiduc Charles avec la fille de sa soeur, la duchesse de

Bavière, soit ou que véritablement elle eust assis son amour et

fantasie en luy; ou bien qu'elle est marrye que sa beaulté et sa

grandeur n'ayent esté plus instantment requises de luy; ou bien

qu'elle a perdu, à ceste heure, l'entretien qu'elle donnoit par

là à son peuple, craignant qu'elle soit pressée par ses Estatz et

par son parlement de ne différer plus à prendre party, qui est le

principal poinct que tout son royaulme luy requiert.»

Despuys ce que dessus escript, j'ay esté adverty qu'il vient

d'arriver ung navyre de Cadix, qui porte des lettres du IIe de ce

mois, par lesquelles l'on mande le grand aprest de guerre, qui se

faict en Espaigne; et que aulcuns l'interprètent estre contre le

Turc; aultres disent que c'est pour parachever la guerre des

Mores, qui encores se renouvelle; et aultres que c'est pour

descendre en Yrlande. Je prendray garde comme ceulx cy le

prendront et comme ilz y pourvoyrront.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 210 / 318 题