Sire, j'ay dict à la Royne d'Angleterre que sur la dépesche que je
vous avois faicte par le Sr de L'Aubespine, touchant le
malcontantement qu'elle avoit des choses, qui avoient esté faictes en
l'endroict de son ambassadeur, Vostre Majesté ne m'avoit guières vollu
différer sa responce, en laquelle j'avois trouvé tout ce qui s'étoit
passé avecques luy, le jour dont il se pleignoit; dont me commandiez
de le représanter à elle par le menu, et que, s'il luy restoit nul bon
desir, ni aulcune bonne affection envers Vostre Majesté, et si elle ne
vouloit condempner la franchise et sincérité, dont vous desiriez uzer
en son endroict, vous espériez qu'elle n'interprèteroit que à bien
tout ce qui vous estoit advenu de fère et dire, lors, à son dict
ambassadeur: et néantmoins, parce que je vous avois mandé qu'elle
desiroit d'en estre satisfaicte, vous n'aviez vollu différer d'en
mettre la satisfaction dans vostre lettre, et y aviez adjouxté
l'intention, dont vous aviez parlé, des affères de la Royne d'Escoce,
et ce que vous en aviez encores sur le cueur; à quoy vous la supliez
toutjour de pourvoir, et puys veniez, en vostre lettre, à d'aultres
particullaritez, qui estoient toutes à son contantement; dont, de tant
que vous y expliquiez si bien vostre intention, que je craignois
d'offusquer beaucoup la clarté d'icelle, si je la rédigoys en mes
propos, j'avois aporté le propre extraict de vostre chiffre, pour le
luy monstrer, après toutesfoys avoir impétré d'elle qu'elle ne
prendroit, sinon en fort bonne part, tout ce qui y estoit contenu.
La dicte Dame, me remercyant de la communication que je luy vouloys
fère de vostre dépesche, affin d'y comprendre mieulx vostre intention,
la leust fort curieusement du commancement jusques à la fin, et
considéra de prez toutes les particullaritez qui y estoient contenues;
et puys me dict qu'elle vouloit bien demeurer contante et satisfaicte
de ce qu'il vous playsoit, et prendre de bonne part les bons argumens,
qu'elle voyoit dans vostre lettre, de vostre bonne amytié vers elle;
mais cella luy faisoit mal que vous l'y colloquiez segonde, après la
Royne d'Escoce, bien qu'elle méritast d'estre première, et que, si
vous y aviez touché aulcunes honnestes et bien gracieuses
particullaritez pour elle, vous y aviez encores plus amplement
poursuyvy les affères de la dicte Royne d'Escoce; dont eust desiré
que, au moins ceste foys, vous eussiez oublyé d'y mettre le mesmes
langaige, que vous aviez escript à son dict ambassadeur, mais il y
estoit tout semblable; et qu'elle voyoit bien que vous ne l'aviez peu
dire, ny escripre, à luy, ny à moy, sans que vous ne l'eussiez heu
ainsy dans le cueur; néantmoins qu'elle estimoit que vous luy
réserviez toutjour une très bonne affection, ainsy que vous
l'escripvez; et que, pour le regard de la Royne d'Escoce, elle avoit
esté très desplaysante de sa malladye, et de ce qu'il sembloit qu'elle
ne fust encores hors de dangier, néantmoins elle l'envoyeroit visiter
par ung gentilhomme, affin de luy donner toute la consolation qu'il
luy seroit possible; qu'elle espéroit que ses depputez seroient
bientost icy, luy ayant néantmoins mandé d'en fère venir de plus
capables que ceulx qui avoient esté nommez, car c'estoit derrision
d'envoyer ceulx là; et, qu'aussitost qu'ilz seroient venuz, des deux
partys, qu'on procèderoit au tretté, auquel, quant à ce que Vostre
Majesté me commandoit de prendre garde qu'il n'y fût rien faict à
vostre préjudice, qu'elle ne le prétandoit aulcunement, mais seulement
de fère que la Royne d'Escoce ne luy nuysît poinct à elle; au regard
de voz nopces, qu'elle avoit receu ung singulier playsir d'en entendre
l'honnorable récit, que je luy en avois faict, et qu'elle se délectoit
de les ouyr cellébrer et magniffier, comme les plus honnorables de
nostre temps; (ès quelles n'avoit esté besoing de dispence, ainsy que
aulx aultres, où sembloit qu'enfin le Pape permettroit de se mesler
avec les propres soeurs); et qu'elle les envoyeroit honnorer et
aprouver encores de sa part, par ung de ses barons, qui estoit son
parant fort prochain du costé de sa mère, lequel elle avoit
expressément choisy à cest effect pour vous contanter; et vous pryoit,
Sire, de le vouloir bien recepvoir, et l'accepter avecques faveur; et
vous remercyoit, au reste, de tout son cueur, de ce que, pour vous
avoir desiré toute félicité en vostre mariage, et avoir invoqué la
bénédiction de Dieu sur icelluy, vous luy en avez souhayté ung pour
elle, qui fust à son contantement, chose qu'elle s'asseure que vous
luy vouldriez procurer de bonne affection, et elle aussi y vouldroit
suyvre très vollontiers vostre jugement, sellon qu'elle s'asseuroit
que vous luy vouliez beaucoup de bien, si elle en venoit à cella; et
qu'au reste elle n'avoit poinct doubte de l'establissement de la paix
de vostre royaulme, néantmoins qu'elle estoit infinyement bien ayse de
vous voir bien résolu de la maintenir, et que toutz vos subjectz se
rangeassent, comme ilz faisoient, à bien exactement l'observer.
Toutz lesquelz bons propos, Sire, elle a estenduz en plusieurs
honnestes termes d'amytié et de bonne affection envers Voz Majestez
Très Chrestiennes et au plaisir, qu'elle disoit participer avec celluy
qu'elle jugeoit fort grand, et quasi incroyable, de la Royne, vostre
mère, sur les prospéritez qu'elle voyoit aujourduy en ses enfans et en
la France; ce que j'ay suyvy avec les meileures parolles, que j'ay
estimé convenir à vostre grandeur et à l'honneur et dignité du présent
estat de voz affères; et me suys ainsi licencié d'elle.
Or, Sire, le comte de Lestre m'a faict une ouverte démonstration de
la bonne intelligence, en quoy la dicte Dame veult demeurer avec
Vostre Majesté, mais que voz ennemys luy objectent que ce n'est de la
dignité de sa couronne, ny de l'honneur de son royaume, qu'elle se
laysse aller à voz menaces sur les affères de la Royne d'Escoce, et
qu'il me vouloit dire que la dicte Dame avoit heu mille et mille foys
plus de respect à vous pour la Royne d'Escoce, que non pas à elle, et
que je pouvois dire qu'en vostre nom j'avoys tiré son affère hors des
abismes, néantmoins qu'elle en vouloit bien avoir le gré et l'honneur,
et que tout seroit gasté, si l'on y procédoit par rigueur; dont ayant
Vostre Majesté à procéder en cella avecques une femme, desiroit qu'il
vous pleust luy uzer de toutes agréables parolles, et encores de
gracieuses prières, et qu'avec ceste courtoysie le dict sieur comte
espéroit de vaincre les adversayres de ceste cause, lesquelz il estoit
incroyable combien ilz lui avoient donné de peyne jusques icy. Et sur
ce, etc. Ce XXIXe jour de décembre 1570.