Sire, estant, sabmedy dernier, avec la Royne d'Angleterre pour luy
fère part de la dépesche, que Mr de L'Aubespine m'a apportée, et des
aultres choses qu'il m'a sagement faictes entendre de l'intention de
Vostre Majesté, j'avois advisé de luy commancer quelque gracieulx
propos de vostre mariage, ainsy qu'on m'avoit adverty que je me
gardasse bien de luy user d'aulcune rigoureuse démonstration, si je ne
voulois donner aulx ennemys de la Royne d'Escoce l'entier gain de leur
cause, et advancer grandement les affères d'Espaigne, pour d'aultaut
deffavoriser toutz ceulx de France en son endroict; et que c'estoit à
l'occasion de certaine deffaveur, que son ambassadeur luy avoit mandé
qu'il avoit naguières receu de Vostre Majesté, meslée de quelque
menace contre elle mesmes, sur les affères de la Royne d'Escoce, de
quoy elle estoit fort offancée; et que noz ennemys s'esforceroient d'y
semer encores du verre, pour randre la playe incurable; par ainsy,
qu'il estoit besoing que je radoulcisse le faict.
Mais la dicte Dame me prévint, car aussitost que j'entray en sa
chambre privée, elle s'advança de me dire qu'elle me recepvoit mieulx
que son ambassadeur ne l'avoit esté en sa dernière audience en France,
me remonstrant la façon dont Vostre Majesté avoit parlé à luy; de
laquelle disoit estre de tant plus marrye que deux aultres
gentishommes anglois, qui n'avoient jamais plus veu vostre court, luy
avoient raporté, premier que son ambassadeur luy en eust rien escript,
qu'elle ny ses messagiers n'estoient guières prisez ny respectez en
France.
Sur quoy l'ayant escoutée paciemment, je luy respondiz que je n'avois
rien entendu de cest affère, et que je sçavois, et estois bon
tesmoing, que Vostre Majesté avoit toutjours bien receu, avecques
beaucoup d'honneur et faveur, ses ambassadeurs, et toutz les propos
qu'ilz vous avoient toutjours tenuz de sa part, aultant que de nul
aultre prince ny princesse de la terre; ce qui me faisoit croyre que
l'ocasion n'estoit meintennant procédée de Vostre Majesté; et j'en
comprenois quelque chose parce qu'elle-mesmes disoit que vous aviez la
botte, quant son ambassadeur arriva, et que vous luy aviez demandé
comme est ce qu'il venoit à telle heure; et qu'au reste, elle debvoit
interpréter à bien la franchise de vostre parler sur les affères de la
Royne d'Escoce; mesmes que s'estant la dicte négociation continuée
despuys par lettres, vous m'aviez envoyé la coppie de celle, que vous
aviez escripte à son ambassadeur; laquelle je trouvois fort
honnorable, et bien conforme à tout ce qui pouvoit convenir à
l'entretennement de vostre commune amytié.
Elle me répliqua qu'elle ne sçavoit que penser de la dicte réponse par
escript, et s'esbahyssoit assés comme Vostre Majesté y avoit vollu
adjouxter de sa main, me priant de la luy monstrer, si je l'avois
présente, affin que la débatissions ensemble, dont la luy ayant
monstrée, elle me dict, par deux foys, qu'elle n'estoit semblable à
celle qu'elle avoit desjà veue; et que néantmoins elle trouvoit en
ceste cy cella bien dur, que vous disiez vouloir secourir la Royne
d'Escoce en ceste sienne nécessité, et procurer sa liberté par toutz
les moyens que Dieu avoit miz en vostre puyssance; et qu'estant la
dicte Royne d'Escoce entre ses mains, vous infériez par là que si elle
ne la restituoit par le tretté, que vous luy dénonciez desjà la
guerre.
Sur quoy je luy desduysis les raysons, par lesquelles Vostre Majesté
ne pouvoit moins dire que cella, ny moins fère que ce que vous en
disiez; et quant elle vouldroit, d'un coeur non ulcéré, considérer
l'estat de cest affère, que non seulement elle ne se tiendroit pour
offancée, ains cognoistroit vous avoir beaucoup d'obligation de
l'honneste et modeste façon, dont vous y aviez procédé; et que,
nonobstant les lettres de son dict ambassadeur, suyvant les
honnorables propos et honnestes démonstrations de contantement, dont
elle vous avoit usé touchant vostre mariage, lorsque luy en aviez
premièrement escript l'accord, vous me commandiez de luy dire en quoy
en estoient meintennant les choses; qui espériez que son playsir
augmenteroit de sçavoir qu'elles fussent ainsy bien advancées qu'elles
estoient, et prestes de recepvoir ung bien prochain et bien heureulx
accomplissement; et luy particularisay le voyage de Mr le comte de
Retz à Espire, affin d'apporter les pouvoirs à l'archiduc Ferdinand,
pour espouser, au nom de Vostre Majesté, la princesse Élizabeth sa
niepce, et comme la cérémonye s'en debvoit célébrer, le XVe du passé,
par l'archevesque de Mayance, et puys s'acheminer la dicte Dame, le
XXIIIIe du dict moys, grandement accompaignée, en France; et que
Monseigneur, frère de Vostre Majesté, et Madame de Lorrayne, vostre
soeur, estoient desjà vers la frontière pour la recepvoir et pour la
mener fère sa première entrée à Mézières, où toute sa mayson luy
seroit présentée, et de là à Compiegne, auquel lieu Voz Majestez
préparoient desjà ce qui convenoit à un si solempnel et si royal
mariage, pour le XVe du présent; et puys l'on conduyroit la dicte Dame
à St Deniz pour la sacrer et couronner Royne de France; et se parloit
de l'entrée à Paris au premier jour de l'an, quant messieurs les
mareschaulx et aultres principaulx seigneurs, qu'aviez envoyez, pour
establir, sans dilay ny excuse, vostre éedict par toutes les provinces
de vostre royaume, pourroient estre de retour; et que, comme Vostre
Majesté et la dicte Royne d'Angleterre aviez accoustumé d'agréer,
l'ung à l'aultre, la communication de voz bonnes fortunes et
prospéritez, que vous luy aviez bien vollu fère part de ceste cy, pour
l'asseurer que ceste vostre nouvelle alliance n'estoit pour diminuer,
ains pour fortiffier et augmenter davantaige celle que vous avez, et
en laquelle vous voulez bien persévérer, avec elle; et que je croyois
que vous seriez bien ayse d'entendre qu'elle fust en ces mesmes
termes, où à présent vous trouviez, fort allègre et bien disposé,
affin que mutuellement vous vous peussiez conjoyr de son contantement,
comme vous vous asseuriez qu'elle se resjouyssoit bien fort du vostre.
La dicte Dame, avec abondance de playsir, me respondit que cest
agréable propos effaçoit beaucoup la dolleur qu'elle avoit pris de
l'aultre, et qu'elle vous randoit le plus exprès grand mercys qu'elle
pouvoit de la communication, qu'il vous playsoit luy fère, de chose si
privée, et apartenant de si près à vostre personne, comme est vostre
mariage; et qu'elle n'avoit pas pensé que les choses fussent si près
de leur accomplissement, car eust préparé d'y envoyer de ses
gentishommes pour y assister; et qu'il semble qu'encor que les
espousailles du Roy d'Espaigne ayent précédé, que néantmoins voz
nopces seront plustost consommées, et qu'elle vouldroit de bon cueur
pouvoir estre à la feste; car monstreroit à tout le monde qu'elle se
resjouyt plus véritablement de vostre prospérité et contantement,
qu'il ne luy est possible de l'exprimer par parolle; que, touchant le
premier propos concernant son ambassadeur, elle me prioit de vous en
mander le mal qu'elle en avoit sur le cueur, et qu'elle espéroit que
vous luy en donriez quelque satisfaction, qui la guériroyt, et luy
osteroit tout l'empeschement, qu'elle avoit, de ne se pouvoir tant
resjouyr de ce segond propos du mariage comme elle desireroit de le
fère; que, touchant le dict segond propos, elle vouloit prier Dieu de
bényre l'espoux, et l'espousée, et les nopces, avec toute la postérité
qui en viendroit, laquelle se pourroit dire estre de la plus royalle
et noble extraction de la terre; et que, touchant la Royne d'Escoce,
qu'elle avoit trouvé les responces, qu'elle avoit faictes à ses
depputez, fort honorables, dont n'estoient guières loing d'accord
entre elles; et que les depputez d'Escoce seroient bientost icy, pour
y procéder du premier jour, comme il luy tardoit, plus qu'à nul aultre
de ce monde, que cella prînt bientost une bonne fin; et, au regard de
ce que je luy avois touché de la pleincte de ceulx de Roan, qu'elle y
feroit dilligemment regarder par ceulx de son conseil, affin de vous
donner, en l'endroict de ceulx là, occasion de fère bien tretter toutz
ses subjectz en France, comme elle désire qu'ilz y continuent leur
traffic.
Et y a heu plusieurs aultres privez discours entre la dicte Dame et
moy; lesquelz je remetz, avec plusieurs aultres choses, à Mr de
L'Aubespine pour les vous fère entendre, de la mesmes suffizance,
qu'il m'a très dignement raporté celles que Vostre Majesté luy avoit
donné charge de me dire, et vous présentera les recommendations de la
Royne d'Angleterre, comme elle l'a enchargé de ce fère. Sur ce, etc.
Ce IXe jour de novembre 1570.