Que le duc de Norfolc, despuys estre hors de la Tour, m'a envoyé
remercyer des bons offices, qu'il a sentys de ma bonne vollonté
durant sa pryson, lesquelz luy ont esté d'un singulier espoir et
très grande consolation; et s'asseurant que cella est procédé du
commandement de Leurs Majestez Très Chrestiennes, il m'a prié de
leur en bayser très humblement les mains de sa part, et de les
asseurer qu'après sa Mestresse, il leur demeure très dévot et
fidelle serviteur plus qu'à nul prince de la terre, et qu'il leur
recommande toutjour la cause de la Royne d'Escoce, pour la
restitution de laquelle il veult mettre sa personne, sa vie et
son bien.
Il suplie néantmoins Leurs Majestez que l'expécial propos de sa
dévotion et affection, vers leur service et vers la Royne
d'Escoce, ne passe plus avant que entre Leurs dictes Majestez et
Monseigneur, pour le dangier qu'il y a que, s'il estoit sceu de
deux endroictz, lesquelz j'ay expéciffiez au Sr de Vassal, il ne
luy en advint beaucoup de mal; bien desire qu'en ce que Leurs
Majestez vouldront parler en leur conseil des gens de bien et
principaulx de ce royaulme, qui desirent la continuation de la
paix, et l'entretennement des trettez d'entre la France et
l'Angleterre, et la restitution de la Royne d'Escoce, qu'ilz luy
facent l'honneur de le nommer toutjour des premiers.
Leurs Majestez ont veu de quelle façon j'ay procédé ez affères de
la Royne d'Escoce, et parce qu'il semble adviz à la dicte Dame
que je me repose trop sur les parolles de la Royne d'Angleterre,
et que par icelles je pourrois interrompre le bon secours qu'elle
attend du Roy, elle m'a escript: dont Leurs Majestez, s'il leur
playt, orront là dessus le dict Sr de Vassal, et me manderont par
luy comme j'en auray à user, et si le Roy trouvera bon que, de sa
part, je face instance à la Royne d'Angleterre de restablyr, dans
ung moys, la Royne d'Escoce en son estat par la voye du tretté,
en s'acommodant entre elles mesmes de leurs différans, ou bien
luy bailler son secours pour estre remise; et, à faulte de ce
fère, que la dicte Royne d'Angleterre trouve bon que le Roy luy
baille le sien, soubz bonne seurté qu'il ne portera aulcun
dommaige ny à la Royne d'Angleterre, ny à son royaulme, ny
n'usera par mer, ny par terre, vers elle, ny vers les Anglois,
sinon comme avec bons amys, allyez et confédérez, pourveu qu'ilz
facent de mesmes.
Au regard de l'adviz, qu'on a donné au Roy, de l'entreprinse de
Callais, je pense avoir toutjour mandé à Sa Majesté ce qui en a
esté ordinairement proposé à ceste Royne et à son conseil,
despuys que je suys par deçà, et les choses n'en sont pas passées
plus avant. Il est vray que milord Coban, despuys le XVe d'aoust,
a faict entendre à la dicte Dame que, si elle veult entretenir
quelques compaignies, l'espace de deux ou trois moys, toutes
prestes, en la coste de deçà, qu'il a promesse d'aulcuns, qui
habitent dans la ville et territoire de Callais, lesquelz ont
desjà prins argent de luy, de les mettre d'emblée dedans la dicte
ville, et de surprendre Mr de Gordan, et de le luy randre
prysonnier entre ses mains. A quoy la dicte Dame a respondu que
son advertissement venoit tard, de tant que la paix estoit desjà
conclue en France; et qu'il fauldroit rompre toutz les trettez et
commancer, à ceste heure, qui est bien hors de sayson, une grosse
guerre; en quoy je suplie très humblement Sa Majesté de regarder
s'il sera bon que la garnyson du dict Callais soit changée,
puisque les choses en sont en cest estat.
Touchant l'intention, que le Roy d'Espaigne a sur les choses de
ceste isle, il se descouvre, de plus en plus, qu'il dellibère d'y
fère quelquefoys ung essay, quant il en aura le moyen; car il a
mandé à son ambassadeur qu'il entretienne les plus vifves qu'il
pourra, les bonnes intelligences qu'il a dans le pays, et que,
quant bien on le vouldroit renvoyer, qu'il ne bouge en façon du
monde de sa charge, jusques à ce que tous les différans de ces
prinses soyent vuydez; et, quant au faict de la Royne d'Escoce,
que le duc d'Alve a commandement résolu de la secourir, mais ne
dict en quelle façon; seulement le dict ambassadeur inciste
qu'elle se veuille mettre ez mains du dict duc, et que, sans
doubte, il pourvoirra à ses affères et à sa restitution.
La Royne d'Angleterre, vivant en très grand deffiance du Roy
d'Espaigne, et en peu de confiance du Roy, a mandé à l'Empereur
que, si l'archiduc Charles veult passer en Angleterre, qu'il y
sera le très bien venu, et que n'estant demeuré la conclusion de
leur mariage que sur le différand de la religion, elle espère que
ses peuples luy accorderont l'exercice de la catholique à luy et
à sa mayson très vollontiers, en contemplation de ce mariage. Et
à quoy que aille ce jeu, car quelques ungs l'extiment plein de
tromperie, la dicte Dame commance de publier qu'elle assemblera
bientost ung parlement pour cest effect; et, en la dernière
audience, elle m'a dict qu'elle n'avoit nul aultre regrect, sinon
de n'avoir pensé à sa postérité, et comme je luy respondiz qu'il
y avoit encores assés temps: «Je crains, dict elle, que mon temps
ayt emporté la vollonté à ceulx qui y eussent vollu prétendre.»
Il y a ung certain personnaige prez de Leurs Majestez et de
Monseigneur, qui escript assés souvent au secrétaire Cecille par
aultre voye que celle de Mr Norrys, et naguières luy a envoyé
deux lettres, lesquelles le Sr Espinolla et Fortivy luy ont
baillées, par où il s'esforce merveilleusement de broiller les
matières par deçà, et aigrir ceste princesse, et la mettre en
grand deffiance du Roy; mais le plus souvant il luy représente
des motz et des propos, qu'il dict que Monsieur a tenuz contre
elle, tant en sa chambre que en ses repas: et, en toutes sortes,
celluy là se monstre si malicieulx que ung Anglois, qui a
communication des dictes lettres, lequel n'ayme pas beaucoup la
France, mais ne vouldroit pourtant que la guerre se print entre
les deux royaumes, m'en a faict toucher assés expressément ung
mot, affin que j'advertisse Leurs Majestez, mesmement Monsieur,
de fère observer qui peult estre celluy qui faict ung si mauvais
office près d'eulx. Il ne se soubscript guières aux lettres,
seulement il s'est une foys soubsigné _Emanuel_. Il y a en son
cachet ung lyon rampant, et compose assés souvent ses lettres,
partie en itallien, partie en françoys, et partie en latin. Il
avoit mandé cy devant plusieurs choses, lesquelles, ayant esté
trouvées manteuses, on n'y adjouxte grand foy; mais, despuys
trois moys, ayant faict entendre à Mr Norrys que Leurs Majestez
le feroient appeller pour luy tenir ung tel et ung tel propos, et
estant ainsy advenu, il a fort regaigné son crédit.
Il a esté escript une lestre de ceste court en la contrée, dont
les chefz m'ont esté raportez: c'est que la paix de France a esté
conclue au préjudice et pour aller faire la guerre aulx Pays Bas;
que le Roy ne prétend plus espouser la fille de l'Empereur, ains
la soeur du Prince de Navarre, et donner Madame, sa soeur, en
mariage au dict Prince de Navarre, ayant pour cest effect
interrompu le propos du Roy de Portugal, et que Mr de Guyse avoit
prétandu d'espouser Ma dicte Dame, soeur du Roy: à quoy Mr le
cardinal de Lorrayne luy tenoit la main, dont toutz deux en sont
mal veuz à la court.