AULTRE INSTRUCTION A PART POUR DIRE A LEURS MAJESTEZ:

Que, jusques à ceste heure, la Royne d'Angleterre et ses

conseillers protestans avoient esté retenuz d'une grande

craincte, et les seigneurs, et gens de bien catholiques,

conduictz de grande espérance sur le faict de la Royne d'Escoce,

et sur toutz les affères de ceste isle, par l'opinion qu'ilz

avoient que le Roy d'Espaigne et le duc d'Alve seraient toutjour

en bonne intelligence avec le Roy.

Et n'estoit peu de consolation aus dicts Catholiques de veoir en

quelle peyne les dicts Protestans vivoient pour ne sçavoir si la

bulle estoit expédiée, ou du propre mouvement du Pape, ou bien

par la réquisition du Roy, ou bien à l'instance du Roy

d'Espaigne: car ilz disoient que si c'estoit seulement du Pape,

ce n'estoit chose de moment; si c'estoit du Roy seul, encor

croyoient ilz que Mr le cardinal de Lorrayne l'auroit procuré,

sans que pour cella le Roy se vollût trop haster de rien

entreprendre; mais, si c'estoit par le commun consentement du Roy

et du Roy d'Espaigne, ilz tenoient pour indubitable que

l'entreprinse de ceste isle estoit desjà jurée entre eulx.

En quoy, pour en avoir quelque lumyère, ilz cerchoient de toutz

costez s'il se trouveroit que moy, ou Mr l'ambassadeur

d'Espaigne, eussions tenu la main à la fère notiffier et publier

par deçà, mais il semble qu'ilz n'ont rien trouvé contre moy,

sinon qu'il leur est venu un adviz d'Itallie, par la voye de

Flandre, comme la dicte bulle a esté expédiée à l'instance de

l'ambassadeur de France, qui est à Rome, et que l'ambassadeur du

Roy Catholique par dellà n'a faict que y prester son

consentement, comme à chose apartenant de si près à la religion

catholique qu'il ne luy a esté loysible de la contradire; dont

leur semble que j'en debvois estre participant, mais je croy qu'à

ceste heure ilz en demeurent toutz esclarcy.

Et, quant à l'ambassadeur d'Espaigne, parce que Me Felton, lequel

est accusé d'avoir affiché la dicte bulle, a confessé, estant sur

la question, que le prestre espaignol du dict sieur ambassadeur

la luy avoit baillée; qui, pour ceste occasion, s'est despuys

absenté, car il estoit commandé de le prandre, quelque part qu'il

pourroit estre trouvé, jusques en sa chambre; non seulement l'on

en a chargé le dict sieur ambassadeur, ains aussi luy impute l'on

les aultres libelles, qui ont couru en ce royaume, contre le

garde des sceaux et Cecille, et contre quelques aultres du

conseil; mais ne pouvant son prestre estre trouvé, l'on ne sçayt

commant procéder contre luy.

Et n'ont layssé pour cella les Catholiques de s'entretenir

toutjour en l'espérance de la faveur du Roy son Maistre et du duc

d'Alve, pour les affères de la Royne d'Escoce et de la religion

catholique; de sorte que le dict Felton a bien ozé dire tout

hardyment qu'il y avoit trente mil hommes de valleur en

Angleterre, dont les six mil estoient gentishommes, et vingt cinq

milordz parmy, qui estoient toutz prestz d'exposer leurs vies

pour la mesmes querelle, qu'ilz le vouloient fère mourir à luy.

Mais, despuys quelques jours, iceulx Catholiques non seulement se

sont retirez de ceste espérance, ains sont entrez en grand

frayeur d'estre descouvertz qu'ilz l'ayent heue, parce qu'ilz

estiment que le dict sieur ambassadeur ayt communiqué toutes

choses au Sr dom Francès d'Alava, lequel ilz tiennent aujourduy

pour trop plus grand serviteur de la Royne d'Angleterre que de

son Maistre; car Mr Norrys a escript qu'il luy a promiz de

disposer si bien les affères de la dicte Dame vers le Roy, son

dict Maistre, et vers le duc d'Alve, qu'elle n'a garde de

recepvoir aulcun mal ny dommaige d'eulx, et que hardyment elle ne

preigne peur des démonstrations et préparatifz du dict duc, car

il la veult bien asseurer qu'il n'a aulcun commandement de luy

nuyre, ny d'attampter, pour quelque occasion que ce soit, rien

par armes contre elle; et qu'au reste le dict dom Francès luy a

descouvert que c'est Mr le Nonce, qui est en France, qui a envoyé

icy la bulle à l'ambassadeur d'Espaigne pour la publier.

Duquel acte du dict dom Francès plusieurs seigneurs et gens de

bien de ce royaulme se sont fort escandalizez, et les aulcuns se

sont confirmés en une opinion, laquelle ilz avoient desjà

conceue, que les ministres du Roy d'Espaigne vont procurant vers

ceulx cy, et partout où ilz peuvent, la continuation de la guerre

de France; et que, voyantz le faict de la Royne d'Escoce, de

laquelle ilz s'estoient desjà promiz et l'aliance, et le filz, et

le royaulme, et le tiltre d'Angleterre, se conduire meintennant

au nom et soubz la faveur du Roy, qu'ilz le veulent traverser; et

qu'ilz sont jalouz de ce que aulcuns seigneurs de ce royaulme se

monstrent bien affectionnez à Leurs Très Chrestiennes Majestez,

qui est ung propos qu'on m'a tenu, présent Mr de Poigny, auquel

je réserve d'en fère entendre le surplus à Leurs Majestez, à son

retour; et adjouxteray seulement icy une preuve, que le duc

d'Alve nous a donné de son intention en ce [qu'ayant le Pape

envoyé, par la banque d'Anvers, douze mil escuz, pour les

gentishommes fuytifz d'Angleterre, il a conseillé qu'on ne leur

envoye ny tout, ny partie de la somme, tant qu'ilz seront en

Escoce, et par ce moyen il a interrompu le dict secours.]

Il est bien certain que, jouxte ceste communication grande

d'entre dom Francès et le dict Sr Norrys, ceste Royne a naguières

escript une bonne lettre au Roy d'Espaigne, laquelle le dict dom

Francès a prins en sa charge de la luy fère tenir, et une aultre

au duc d'Alve, par laquelle elle l'exorte de vouloir entretenir

l'alliance d'entre ceste couronne et la mayson de Bourgoigne,

comme, de sa part, elle la veult entièrement conserver: et, quant

aulx prinses, qu'elle est preste d'y satisfère de sa part, en ce

qu'il s'y veuille disposer de la sienne, et qu'il veuille

depputer des personnaiges propres pour en accorder, qui ne soyent

de ceulx qui veulent troubler ce royaume, ainsy que

l'ambassadeur, icy résidant, et ceulx, qui cy devant y ont esté

envoyé, se sont esforcez de le fère; et que de l'apareil qu'elle

entend qu'il faict bien grand par mer, il ne veuille rien

attampter en ses portz, car elle offre toute faveur et seur accez

en iceulx à la Royne d'Espaigne et à ceulx de sa troupe: tant y a

que l'ambassadeur d'Espaigne, nonobstant tout cella, ne laysse

d'estre bien fort offancé contre dom Francès, de ce qu'il a parlé

de la bulle, et desjà il en a escript au duc d'Alve.

J'ay faict sonder, par interposée personne, Mr le cardinal de

Chatillon et le Sr de Lumbres quel desir ilz avoient à la paix et

à transférer la guerre hors de France; et voycy ce qui m'a esté

raporté des propos du dict sieur Cardinal: qu'il desire

infinyement la dicte paix, espérant par icelle jouyr de la bonne

grâce de Leurs Majestez et de six vingtz mil {lt} de rante en

France, en lieu de mille pouvrettez et indignitez, qu'il

s'esforce de supporter, le plus dignement qu'il peult, en

Angleterre;

Que se souvenant que le Roy, et la Royne, et Monsieur, pour

fermeté de l'aultre dernière paix, luy firent l'honneur de luy en

donner leur promesse de leurs propres mains dans la sienne, et

que ceulx, qui la leur ont faicte rompre, sont ceulx mesmes avec

qui ilz ont à conclurre meintennant ceste cy, les cheveulx luy en

dressent de frayeur;

Que le Roy a la paix très ferme et bien asseurée, toutes les foys

qu'il luy playrra, à bon esciant, que ceulx de la religion

puyssent vivre, en conscience et honneur, soubz la faveur de sa

protection, en son royaulme;

Que, de transférer la guerre ailleurs, c'est ce que son frère,

Monsieur l'Admyral, a toutjour desiré, mais de le fère

meintennant, et laysser ceulx, qui sont de leur mesmes religion,

estre cependant massacrez, murdriz et ruinez en leurs maysons, en

France, par ceulx qui ont la justice et l'authorité et les forces

à la main, ilz sont entièrement tout résoluz du contraire;

Que, si le Roy les veult recepvoir en sa bonne grâce, et leur

ottroyer la dicte paix et seurté qu'ilz luy demandent, comme à

ses bons subjectz, et qu'il se veuille servyr de son frère et de

luy, ilz ont en main de quoy luy fère le plus grand et le plus

notable service, que sa couronne ny nul de ses prédécesseurs

ayent receu de deux centz ans en cà;

Qu'il cognoist bien que les Anglois ne cerchent de fère rien pour

la religion en ceste guerre, ains de travailler la France, et

qu'il crainct bien que, se faisant la paix, l'on ne le layrra

sortir, de trois moys après, de ce royaulme.

Quant au susdict de Lumbres, lequel s'intitulle ambassadeur de

toutz les princes protestans vers ceste Royne, l'on m'a dict

qu'il desire aussi bien fort la paix de France, et vouldroit que

la guerre fût desjà transférée aulx Pays Bas, et n'eust tenu à

luy que la descente, que ceulx de la Rochelle dellibéroient de

fère en quelque port de Normandie ou Picardie, si Sores ne fût

allé sur la route des Indes, ne se fût faicte en Olande: et desjà

luy et beaucoup de ceulx de son pays font estat, par ceste paix,

de se retirer en France, car semble qu'il y ayt mutuelle

obligation entre les Françoys et Flamans, qui sont de ceste

religion, de se subvenir les ungs aulx aultres, et de ne cesser,

qu'ilz ne soyent toutz remiz en leur maysons pour y pouvoir vivre

en seurté avec l'exercice de leur religion.

Aulcuns Françoys de la dicte religion, qui sont icy, ne prennent

nul party, attandans la dicte paix; ou bien, si elle ne succède,

ilz dellibèrent de recourir à la grâce et clémence de Sa Majesté.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 145 / 318 题