Sire, aujourduy, et tout demain, la Royne d'Angleterre sera en la
mayson du comte de Betford, à XX mil d'icy, où elle a mandé venir son
garde des sceaulx et ses aultres principaulx conseillers pour
dellibérer de la liberté du duc de Norfolc; de laquelle l'on luy donne
grande espérance qu'il la pourra obtenir bientost, à tout le moins
d'estre remiz en sa mayson. Et de là, la dicte Dame veult continuer
son progrez, sans toutesfoys esloigner guières plus que de trente mil
la ville de Londres vers Suffoc, Norfolc et Sussex, affin d'appayser
ces trois pays, qui sont voysins d'ici, lesquels ont monstré d'estre
disposez à quelque nouveaulté; et elle espère de modérer par sa
présence l'affection des hommes, et fère exploicter la justice contre
ceulx qui sont prins, et abattre toute l'intelligence qu'on luy faict
acroyre que les estrangiers ont en ces quartiers là; et, par mesme
moyen, pourvoir à la seureté de ses portz tout le long d'icelle
frontière, ainsy que, à grande dilligence, elle les faict fortiffier,
à cause qu'ilz sont exposez vers Holande et Zélande; d'où elle crainct
les entreprinses du duc d'Alve, nonobstant que dom Francès d'Alava
ayt, à ce qu'on dict, remiz elle et luy à traicter amyablement et par
lettres bien gracieuses l'ung avec l'aultre, et que le dict duc luy
ayt freschement envoyé des depputez sur le faict des prinses; mais ces
démonstrations ne la peuvent tant asseurer, comme les aultres
apparances de la sublévation, qu'elle a senty en son pays, et le
raport qu'on luy faict, qu'en l'armement de Flandres se prépare
d'embarquer trois mil chevaulx, grand nombre de gens de pied, force
artillerye, pouldres, pionniers, monitions et tout aultre appareil de
guerre, la mettent en deffiance. De quoy est advenu que la dicte Dame,
despuys six jours, a faict arrester toutz les navyres tant estrangiers
que aultres, qui sont par deçà, et serrer les passaiges, et envoyé son
admiral à Gelingan et le long de la Tamise pour ordonner une armée de
mer, du plus grand nombre de vaysseaulx et de maryniers qu'il luy sera
possible, affin de l'avoir preste à tout momant, quant il sera
besoing; et commande aussi qu'on tienne deux mil chevaulx et huict mil
hommes de pied toutz pretz. Dont je suys après, Sire, de regarder si
cest appareil se feroict poinct à quelque aultre fin contre vostre
service; mais, encore que je n'en descouvre rien, je vous suplie
néantmoins, Sire, très humblement que cecy vous serve d'ung adviz pour
ne laysser à l'arbitre des Anglois rien du vostre, qui ne soit pourveu
contre les entreprinses qu'ilz y pourroient fère; car vostre royaulme
est ouvert et exposé à toutes injures, tant que cette guerre durera.
Je veulx toutesfoys bien asseurer Vostre Majesté que ceste Royne et
les siens m'ont, despuys dix jours, tenu des propos plus exprès de la
confirmation d'amytié entre Voz Majestez, et de la persévérance de
paix entre voz deux royaulmes, qu'ilz n'avoient faict despuys que je
suys en ceste charge; ny Mr de Roz, ny moy, ny toutz ceulx qui portons
icy le faict de la Royne d'Ecosse, n'avons jamais mieulx espéré de la
restitution d'elle que meintennant; mais il ne se fault arrester aux
parolles ny aparances de ceulx cy, ains se donner garde d'eulx,
puysqu'ilz se mettent en armes. La dicte Royne d'Escoce aura un
singulier playsir, et une fort grande consolation, d'estre visitée par
Mr de Poigny de la part de Voz Majestez, et ne vous sçaurois exprimer,
Sire, combien ung chacun estime que cella luy sera ung commancement de
bonheur et ung advancement au reste de toutz ses affères, ès quelz
l'on nous promect toutjours une prompte expédition, aussitost que les
depputez d'Escoce seront arrivez; mais je crains qu'ilz soyent
retardez pour l'occasion d'une assemblée, que ceulx du party du jeune
Prince se vouloient esforcer de tenir à Lislebourg, le Xe de ce moys,
pour y créer ung régent; à quoy le duc de Chastellerault et le comte
de Honteley délibéroient de s'oposer, et à cest effect s'estoient
acheminez avecques bonnes forces vers le dict Lislebourg. L'opinion,
que ceulx cy ont, que la paix se doibve conclurre en vostre royaulme
les faict monstrer mieulx disposez aulx choses d'Escoce, et si
d'avanture elle succède, je pense qu'ilz passeront oultre à les
accommoder.
J'entendz que les nouvelles d'Allemaigne sont que l'Empereur n'advance
guières rien en la diette, et que les seulz ecclésiastiques le sont
venuz trouver; qu'il semble que les princes protestans, pour
empescher qu'il ne puisse fère créer son filz roi des Romains, se
veulent servyr d'une ancienne observance de l'Empire, que jamais la
dignité d'Empereur n'a passé successivement que jusques à cinq d'une
mesme famille, et qu'il est à présent le cinquiesme Empereur de la
maison d'Autriche, à quoy les princes éclésiastiques ne monstrent
guières contradire pour ne laysser aller cest estat héréditayre; que
le comte Pallatin est aproché une lieue près d'Espire accompaigné
seulement de quatre centz chevaulx, offrant de se trouver à
l'assemblée, si les aultres ellecteurs y viennent; que le reste de la
trouppe de Heldelberc est entièrement séparée, parce que l'Empereur a
faict entendre au dict Pallatin et au duc Auguste que, s'ilz se
tenoient ainsy accompaignez, qu'il manderoit aulx aultres princes de
l'Empire de s'accompaigner de mesmes, en le venant trouver; qu'il
semble que le secours, pour ceulx de la nouvelle religion en France,
est de quelques jours retardé pour attandre que produira ceste diette,
et aussi pour l'espérance, qu'on a, que la paix se doibve conclurre;
que le susdict comte Pallatin a exorté ceste Royne et les siens, et
pareillement le cardinal de Chastillon, de procurer la dicte paix;
qu'il a esté reffuzé au duc de Bronsouyc de fère une levée aulx terres
de l'évesque de Munster, et que vers le dict Munster se sussitent les
mesmes sectes qu'on y a d'aultres foys veues; que les deniers pour
ceulx de la nouvelle religion en Hembourg seront prestz à fornyr dans
la fin de ce moys; qu'il y a quelque apparance que le voyage de la
Royne d'Espaigne sera retardé, et qu'elle ne passera point par
Flandres, ains yra prendre ung aultre chemin, et que, à cause de
cella, l'on estime que le duc d'Alve commancera de réduyre bientost
son armement à ung moindre équipage, qui ne soit que pour combattre
seulement les vaysseaulx du prince d'Orange, lesquelz, en la prinse
qu'ilz ont faicte de deux grandz navyres de conserve, qui alloient
conduire une flotte vers Espaigne, et d'ung vaysseau de la dicte
flotte, ilz ont jetté en mer toutz les Espaignolz, qui estoient
dessus; et despuys le Sr de Galeace Fregose qui est icy, et ung aultre
gentilhomme, qui se dict escuyer du prince d'Orange, ont esté faictz
cappitaines des dicts deux grandz navyres de conserve, lesquelz ilz
rabillent en dilligence pour s'aller incontinent joindre aulx aultres.
Sur ce, etc. Ce XXVe jour de juillet 1570.
INSTRUCTION DES CHOSES qu'il fault fère entendre à Leurs
Majestez, oultre le contenu des lettres:
Qu'il semble que, par l'examen des gentishommes qui ont esté
prins en Norfolc, l'on a descouvert que l'assemblée, qu'ilz
prétandoient de fère le jour de St Jehan au dict pays, n'estoit
pour chasser les estrangiers, ainsy qu'ilz le donnoient à
entendre, ains pour commancer une généralle ellévation en ce
royaulme, tendans à trois fins: l'une, de changer l'estat du
gouvernement; l'aultre, de recouvrer l'exercice de la religion
catholique; et la tierce, de tirer le duc de Norfolc hors de
prison: sur lesquelz trois poinctz se trouve qu'ilz avoient desjà
minuté une proclamation pour l'envoyer publier partout.
Et cella, avec la bulle qui est formelle contre ceste Royne, et
avec ung escript qui a despuys couru, encores plus formel, contre
aulcuns de ses conseillers, (et nomméement contre Quiper,
Cecille, le chancellier du domayne et le chancellier des comptes,
et dont la conclusion d'icelluy est que la communauté du
royaulme, quoyque coste, veult avoir la religion catholique), met
ceulx cy en une indubitable opinion qu'il y a une grande
conjuration desjà dressée dans le pays;
Et qu'elle est fomentée par le Roy et le Roy d'Espaigne, sans le
consentement desquelz le Pape, comme ilz disent, n'eust jamais
osé expédier une bulle si rigoureuse comme il a faict; joinct que
l'armement qu'ilz entendoient se préparer en Bretaigne pour
colleur de secourir les Escouçoys, et l'apareil du duc d'Alve,
trop plus grand qu'il ne sembloit estre requis pour le passaige
de la Royne d'Espaigne, leur a faict croyre, jusques icy, que
tout cella se dressoit contre eulx en faveur des Catholiques de
ce royaulme.
Dont, pour y remédier, ilz ont, en premier lieu, expédié une
ordonnance fort furieuse, du dernier du moys passé, contre les
porteurs de bulles et semeurs de ces libelles; laquelle porte
commission d'apréhender les autheurs d'iceulx, si fère se peult,
affin de les punir et de descouvrir par eulx qu'est ce qu'il y a
de plus caché en leurs déllibérations.
Après, ilz ont dépesché trente cinq lettres aulx trente cinq
comtes de ce royaulme, pour mander aulx officiers qu'ilz ayent à
fère enroller promptement en chacune d'icelles, sellon sa portée,
ung nombre d'hommes, jusques à cinquante mil en tout, tant de
pied que de cheval, et à iceulx bailler cappitaines, lieutenantz,
enseignes, tabourins et trompettes, et leur ordonner une paye par
an d'envyron trois escuz à chacun, et ung peu plus aulx
capitaines; dont les deniers se prendront sur le plat pays, avec
commandement de fère monstres par tout ce moys, et le continuer
puys après de quartier en quartier, et qu'on ayt à les exercer
principallement à la haquebutte;
Et ont ordonné à l'admyral Clynton de dresser ung estat, par
lequel il puysse mettre en mer, toutes les foys que la Royne, sa
Mestresse, le commandera, cinquante bons navyres de guerre avec
douze mil hommes dessus, maryniers et soldatz, et que
l'avitaillement en tout aultre appareil en soit prest et tout
dressé ez lieux qu'il cognoistra en estre besoing;
Faisans leur compte de combattre les ennemys en mer, premier que
de leur permettre nulle descente par deçà, avec opinion que,
quant tout le monde aura bien conjuré contre eulx, qu'ilz
pourront avec ceste provision ayséement se deffandre:
Car jugent que, s'ilz gaignent une bataille navalle, ilz pourront
bien garder qu'on n'aproche, puys après, leur coste, et, s'ilz
demeurent égaulx, qu'encores empescheront ilz qu'on n'y puysse
descendre;
Et si, d'avanture, ilz perdent, que ce ne pourra estre sans avoir
tant rompu les ennemys qu'ilz seront contrainctz de s'en
retourner pour se reffère; que si, à toute extrémité, il advient
que les ennemys facent quelque descente, qu'allors les cinquante
mil hommes se trouveront prestz pour les combattre au
désembarquement.
Lequel apareil inthimide grandement les Catholiques, lesquelz si
l'esté se passe sans qu'il aparoise quelque confort pour eulx, ne
s'attandent de moins que d'estre fort rigoureusement trettez
l'yver prochain; car ilz voyent que leurs adversayres, lesquelz
ont la Royne, l'authorité et la force en leurs mains, commancent
desjà de les menacer, et monstrent de n'attandre sinon que le
temps les asseure contre les entreprinses des estrangiers pour y
mettre la main.
Et avoient les dicts Catholiques prins pour mauvais signe la
longueur que ceulx de ce conseil usoient ez affères de la Royne
d'Escoce, et en ceulx du duc de Norfolc; vers lesquelz, à cause
de ces rescentes deffiances, ilz voyoient qu'ilz alloient
changeant toutes leurs premières bonnes dellibérations, car ilz
remettoient de commancer le tretté avec l'ambassadeur de la dicte
Dame jusques à la venue des depputez d'Escoce; et sur ceulx du
duc, ilz luy avoient faict dire, le XIIe de ce moys, que, pour
aulcunes occasions, qui estoient fort considérables, la Royne, sa
Mestresse, estoit conseillée de ne luy ottroyer sa liberté
jusques après la St Michel, qui monstre bien qu'ilz ne vouloient
que gaigner temps; et cependant ilz travailloient de se liguer
davantaige avec les princes protestans.
Et n'avoit esté sans apparance que les dicts Catholiques eussent
fondé grande espérance en l'apareil du duc d'Alve, et possible
encores quelque peu en cellui qu'ilz entendoient estre prest en
Bretaigne, mais la venue des depputez de Flandres la leur oste de
ce costé là; et l'opinion, qu'ilz ont, que la guerre doibve
continuer en France la leur fait perdre de l'aultre.
Cella surtout les descoraige qu'ayantz, jusques à ceste heure,
pensé que le Roy d'Espaigne et ses ministres procèderaient de
bonne intelligence avecques le Roy sur les affères de la Royne
d'Escoce, qui sont conjoinctz avec ceulx de la religion
catholique en ce royaulme, ainsy que je m'en estois quelquefoys
prévalu; et comme aussi nulle aultre chose n'avoit, tant que
ceste cy, retenu ceulx de ce conseil en quelque crainte, il s'est
meintennant descouvert qu'il va tout aultrement, et que dom
Francès d'Alava a tenu de telz propos à Mr Norrys, (ainsy que le
dict Norrys l'a escript par ses dernières lettres, arrivées à sa
Mestresse, pendant que Mr de Poigny et moy attendions sa
responce,) que aulcuns, qui en ont heu assés tost la
communication, m'ont tout incontinent adverty que, à l'ocasion
d'iceulx, nous serions fort mal responduz; et que toutz les
affères, où le Roy Très Chrestien pouvoit avoir intérestz par
deçà, en demeureroient fort traversez.
Qui a esté cause que, en l'audience ensuyvant, je me suys
eslargy, premièrement vers les seigneurs de ce conseil, parce
que, d'arrivée, nous avons esté introduictz vers eulx, et puys
envers la dicte Dame, en toutz les plus francz et ouvertz propos,
que j'ay estimé les pouvoir confirmer en l'amytié du Roy, et à
bien espérer d'icelle, sans toutesfoys toucher ung seul mot ni du
Roy d'Espaigne, ny de ses ministres; et est advenu, sur noz
remonstrances, que l'on nous a accordé une partie de ce que nous
demandions, et qu'on nous a faict, sur le reste, assés meilleure
responce que l'on n'espéroit, ainsy que je l'ay mandé par mes
précédantes.
Et bien qu'à la grande instance de Madame de Lenoz, l'on eust
auparavant envoyé par mer vers le North un nombre d'armes, de
pouldres et d'argent, pour les fère tenir au comte de Lenoz en
Escoce, j'ay sceu néantmoins que, despuys cella, la Royne
d'Angleterre a dict à la dicte dame de Lenoz qu'elle estoit
résolue de remettre la Royne d'Escoce en son royaulme, sur les
offres qu'elle et le Roy luy faysoient, qui estoient telles
qu'avec son honneur elle ne les pouvoit reffuzer. A quoy la dicte
dame de Lenoz ayant respondu que la dicte Royne d'Escoce n'en
observeroit rien, la Royne luy a répliqué que si feroit, parce
qu'elle l'y obligeroit à peyne d'estre privée de la succession de
ce royaulme, si elle y contrevenoit, car aultrement elle ne luy
en vouloit fère tort; et n'a la dicte dame de Lenoz peu gaigner
rien davantaige, encore qu'elle ayt très instantment priée la
dicte Dame que, si elle persévérait en ceste vollonté, il luy
pleût de mander à son mary qu'il s'en retornât.
Et le secrétaire Cecille m'a mandé que je croye fermement qu'il
ne sera miz aulcun retardement ez affères de la Royne d'Escoce,
et qu'il ne cerche, de sa part, que la seurté de sa Mestresse,
laquelle estant mortelle, et n'y ayant, après elle, nul plus
prochain au droict de ceste couronne que la Royne d'Escoce, qu'il
ne luy sera, ny meintennant, ny à l'advenir, jamais contraire; et
le mesmes a il confirmé à l'évesque de Roz, avec lequel il est
desjà entré si avant en matière qu'ilz sont quasi d'accord de
toutz les poinctz, qui sembloient estre les plus différantz.
Encores, monstrent les affaires du duc de Norfolc qu'ilz pourront
aussi mieulx réuscyr que la responce du XIIe du présent ne le luy
faisoit espérer, et que la Royne permettra qu'ilz soient, dans
trois ou quatre jours, miz en dellibération pour après estre
procédé à sa liberté, sellon qu'ung chacun dict qu'il demeure
fort deschargé et justiffié de toutes les choses qu'on luy
pourrait imputer.
Je veulx bien advouher que je ne cognois rien de plus exprès en
ceulx cy que leur simulation, ny rien de plus certain que leur
inconstance; par ainsy, je ne puys fère grand fondement sur
chose qu'ilz disent, ny qu'ilz promettent. Néantmoins ilz peuvent
incliner de nostre costé, aussi bien que d'ung aultre, et
j'estime qu'il n'est que bon de les y tenir bien disposez, si
l'on peult, affin de se prévaloir de la paix qu'on a avec eulx,
et évitter les inconvénians et incommoditez qui pourroient
advenir, s'ilz se despartoient du tout de nostre intelligence.