Sire, la Royne d'Angleterre nous a prolongé six jours entiers sa
responce, et, le septiesme, elle nous a mandé venir à Otland pour la
nous fère, qui y sommes arrivez sur le poinct qu'elle estoit preste
d'en desloger, à cause que, la nuict précédante, quelques ungs y
estoient mortz si soubdainement qu'on eust souspeçonné que ce fût de
peste. Néantmoins s'estans ceulx de son conseil incontinent assemblez,
Mr de Poigny et moy avons esté premièrement introduictz vers eulx, et
ilz nous ont faict entendre par milor Chamberlan ce qui s'en suyt:
Que la Royne, leur Mestresse, ne voulant aulcunement contradire la
parolle de Vostre Majesté, en ce que mandiez avoir dépesché Mr de
Poigny vers elle, sur l'instance que son ambassadeur vous en avoit
faicte, elle a estimé avoir occasion de vous en remercyer, comme elle
faict de bon cueur; mais qu'elle vous prie, Sire, de croyre que son
ambassadeur n'a poinct heu ceste charge; et, quant à celle, qu'avez
donnée au dict Sr de Poigny, d'assister par deçà au tretté qui se fera
entre elle et la Royne d'Escoce, encor que ce soit chose apartenant à
elles deux, où nul aultre qu'elles et leurs subjectz n'ont que voir,
et où l'arbitrage ny l'authorité de nul aultre prince n'est requise,
néantmoins elle est contante que, luy ou moy, ou toutz deux ensemble,
interveignons pour Vostre Majesté en ce qui s'y fera, comme en ung
acte qu'elle veult vous estre tout clair et cogneu; et au regard
d'aller visiter la Royne d'Escoce, qu'ilz layssoient à la Royne, leur
Mestresse, d'en tretter avecques nous; mais, quant à passer plus avant
jusques en Escoce, de tant que cella leur sembloit debvoir plus
aporter d'empeschement que de proffict au tretté, et possible
engendrer de grandes difficultez en tout l'affère, comme desjà ung
pareil exemple les en avoit faictz saiges, qu'ilz avoient tout
librement dict à la dicte Dame, qu'il n'estoit besoing qu'elle l'y
layssât passer; à cause de quoy ilz prioient Vostre Majesté de trouver
bon que, pour n'interrompre ung si bon oeuvre, il se déportast
entièrement d'y aller.
A quoy ayant le dict Sr de Poigny fort particullièrement et bien
respondu, et s'estant principallement arresté à ne debvoir estre
aulcunement empesché de passer en Escoce, par des raysons très
aparantes, qu'il leur a sagement et fort vifvement remonstrées; et y
ayant aussi fort fermement incisté de ma part, avec prière qu'ilz le
vollussent acompagnier d'ung aultre gentilhomme des leurs pour pouvoir
esclayrer ses actions, affin de n'en prendre point de deffiance, nous
les avons fort pressez de n'uzer en chose de si petite importance,
laquelle n'estoit que pour leur proffict, d'aulcun reffuz qui vous
peult ou mal contanter, ou préjudicier à la liberté des trettez.
Sur quoy iceulx seigneurs, ayantz de rechef miz l'affère en
dellibération, nous ont, par le secrétaire Cecille, présens toutz les
aultres, faict dire que, considéré que en ceste cause les personnes
qui y interviennent sont Vostre Majesté, la Royne leur Mestresse et
la Royne d'Escoce, sçavoir: les deux comme principalles en intérest,
et Vous, Sire, comme allyé fort estroit à l'une, et en bonne amytié
avecques l'aultre; et que la matière touche principallement à leur
Mestresse comme invahye en son tiltre, et au nom, armes et enseignes
de son estat, par la Royne d'Escoce; laquelle n'a jamais vollu,
quelque dilligence qu'on en ayt sceu fère, aprouver le tretté sur ce
faict avec ses depputez, bien que légitimement authorisez du feu Roy
son mary, vostre frère, non sans indignité de ceste couronne:
considéré aussi que ceulx, qui tiennent son party en Escoce, non
seulement ont retiré les rebelles d'Angleterre, ains se sont joinctz
avec eulx pour venir assaillyr ce royaulme, et que, nonobstant tout
cella, ainsy que les choses estoient en termes de quelque modération
entre le comte de Sussex et les Escossoys, au moys d'apvril dernier,
survenant là dessus ung gentilhomme françoys, tout fut interrompu, et
commancèrent incontinent ceulx du dict party de la Royne d'Escoce de
tumultuer et de devenir si insolantz, que le dict de Sussex fut
contrainct de exploicter ses forces contre eulx; et encores tout
freschement le sir de Leviston n'a esté sitost par dellà que ceulx de
la frontière d'Escoce n'ayent incontinent entreprins de courre et
piller celle d'Angleterre: considéré aussi que le dict sir de Leviston
sera en brief de retour avec les aultres depputez du royaulme,
lesquelz, si ne sont desjà partys, sont si près de le fère, que le
mieulx qu'adviendroit au dict Sr de Poigny seroit ou de les faillyr en
chemyn, ou de les rencontrer en lieu, d'où possible ilz ne vouldroient
passer plus avant, jusques à ce que sa légation fût entendue de ceulx
qui les envoyent, qui seroit d'aultant retarder la besoigne; joinct
que; tant plus nous incisterions au dict voyage, plus nous le leur
rendrions suspect, et leur donrions à penser que Vostre Majesté ne
l'auroit commandé, ny pour satisfère à leur ambassadeur, ny pour
l'utillité de leur Mestresse, ainsy que nous nous esforcions de le
leur persuader; ilz percistoient, en ce qu'ilz avoient desjà conseillé
à la dicte dame, qu'il n'estoit aulcunement expédiant que le dict Sr
de Poigny passât oultre. Bien nous vouloient, quant au reste, donner
seurté pour elle qu'aussitost que les dicts seigneurs escouçoys
seroient arrivez, elle sera preste de procéder sur les affères d'entre
la Royne d'Escoce et elle, sellon le tretté qui en a desjà esté
commancé avecques moy, et dont j'en ay mis quelque forme en escript,
et d'entendre à la restitution de la dicte Dame, aultant, qu'avec son
honneur et sa seureté, elle le pourra fère.
Et sont demeurez si fermes en cella que, ne pouvant gaigner rien
davantaige avec eulx, nous sommes allez trouver leur Mestresse; et
elle nous a tenu le mesmes langaige, adjouxtant seulement, pour le
regard de l'indignité et moquerie, que nous alléguions estre en cest
empeschement du voyage du dict Sr de Poigny en Escoce, puysqu'il
estoit si avant, qu'elle prenoit en sa charge d'en contanter Vostre
Majesté; mais, quant à aller devers la Royne d'Escoce, s'il me
sembloit que d'une telle visite, après les occasions que je sçavois
bien qu'elle luy avoit données de beaucoup d'offances, et sur
l'opinion qu'on pourroit prendre que ce fût par craincte ou par
menaces qu'elle l'ottroyoit, il n'en peult advenir de préjudice à sa
réputation, ny aulcun intérest à votre commune amytié, qu'elle estoit
contente de le permettre.
Sur quoy je l'ay priée de prendre de bonne part l'honneste office que
Vous, Sire, faisiez envers vostre belle soeur, et qu'elle layssât aux
mal affectionnez, d'y donner telle interprétation qu'ilz vouldroient,
car ce ne pourroit jamais estre qu'à la louange de sa bonté, et vertu,
et encores à son honneur et proffict. Et ainsy, Sire, elle a donné
saufconduict au dict Sr de Poigny d'aller trouver la dicte Dame; chose
que nous n'espérions guyères et laquelle monstre desjà debvoir estre
de beaucoup de moment pour vostre service, en ce royaulme et en celluy
d'Escoce. Et avant s'acheminer, le dict Sr de Poigny a advisé de
donner entier compte de toute sa négociation à Voz Majestez, ainsy
qu'il vous plairra le voyr par ses lettres, ne voulant, Sire, pour
quelques aultres empeschemens, qui commancent de paroistre tout de
nouveau en cest affère, venantz de lieu d'où moins vous l'attandiez,
laysser d'espérer que la paix de vostre royaulme ne soit pour bientost
vuyder ceste, et encor d'aultres plus grandes difficultez; ainsy que
ceste Royne n'a vollu finir l'audience sans monstrer une conjouyssance
du bon espoir qu'elle dict avoir d'icelle, et que ce luy sera aultant
de joye, de santé et de bon portement, si elle en peult bientost
entendre la conclusion. Sur ce, etc. Ce XIXe jour de juillet 1570.