AU ROY.

Sire, pour avoir Vostre Majesté et la Royne, vostre mère, ainsy

vertueusement parlé, comme vous avez, à l'ambassadeur de la Royne

d'Angleterre; et pour m'avoir commandé de déclairer icy à elle vostre

résolue intention de ne vouloir habandonner aulcunement la Royne

d'Escoce, ny les affères de son royaulme; il est advenu que la dicte

Dame a cessé d'en poursuyvre plus avant l'entreprinse par la force, et

qu'elle s'est condescendue d'en venir au tretté, duquel je vous ay

desjà envoyé le commancement. Il est vray, Sire, que, despuys dix

jours, l'on luy a si bien faict acroyre que, nonobstant vostre

promesse, vous ne larriez d'envoyer des gens en Escoce, que la dicte

Dame, changeant de dellibération, avoit desjà mandé au comte de Sussex

de rentrer de rechef avec son armée en pays, et d'y saysir toutes les

places qu'il pourroit; et à l'amyral Clynton de getter promptement six

grandz navyres en mer, non pour aller attaquer la flotte des François

au combat de main, laquelle ilz entendoient estre pourveue de deux

mil bons harquebouziers, mais pour la mettre à fondz à coups de canon,

s'il estoit possible; et mandé davantaige que le sir de Leviston,

lequel nous avions dépesché vers le duc de Chastellerault et vers les

aultres seigneurs escouçoys, pour leur apporter nostre accord, fût

arresté aulx frontières; et qu'au reste elle ne tretteroit ny

admettroit jamais plus l'évesque de Roz en sa présence; s'esforceans

encores ceulx, qui menoient ceste mauvaise pratique, de me fère

retarder mon audience, affin que je ne peusse assés à temps y

remédier; dont a esté assés mal aysé, Sire, de retirer la dicte Dame

de ceste opinion. Néantmoins, j'ay miz peyne de luy dire et encores de

luy bailler par escript, si à propos, la responce de Vostre Majesté du

Xe du passé, et de l'asseurer tant de la seurté et vérité qu'elle

trouveroit toutjour en voz promesses, que, oultre les choses que je

vous ay desjà mandé qu'elle m'avoit en présence lors accordées, voicy,

Sire, ce que de ceste vostre bonne responce s'en est despuys ensuyvy:

Que la dicte Dame a escript au comte de Sussex de casser son armée et

se retirer luy à Yorc, laissant quelques compaignies aulx gardiens des

frontières, et une petite garnyson dans Humes et Fascastel; qu'elle a

ordonné à son admyral de ne getter nulz navires dehors, ains de fère

cesser pour ceste heure tout l'armement et apareil d'iceulx; qu'elle a

mandé au comte de Lenoz, qui estoit à Lislebourg, avec trois centz

Escouçoys entretenuz aux despens de la dicte Dame, de se retirer à

Barvyc; qu'on n'eust à donner aulcun empeschement au sir de Leviston

en la frontière, ains de luy laysser librement poursuyvre son voyage;

et finalement, suyvant sa promesse, qu'elle a si paciemment ouy

l'évesque de Roz, et si favorablement receu des ouvrages, qu'il luy a

présentez de la part de sa Mestresse, lesquelz elle mesmes avoit

faictz de sa main, qu'il m'a dict n'avoir jamais heu une plus bénigne

audience de la dicte Dame ny plus pleyne de satisfaction, qu'il a

faict ceste foys, avec promesse que, aussitost que le sir de Leviston

et aultres commissaires escouçoys seront arrivez, qu'elle procèdera en

toute dilligence aulx affères de la Royne d'Escosse. Et si, semble,

Sire, que le duc de Norfolc ayt aussi assés advancé le faict de sa

liberté, et qu'il est en termes d'estre bientost remiz en son logis de

ceste ville, soubz quelque soubzmission qu'il pourra fère à la dicte

Dame.

Au surplus, Sire, de tant qu'il se trouve meintennant beaucoup de

diminution et de deschet en la merchandise d'Espaigne, qui a esté

arresté par deçà, et que ceulx cy ne la veulent fère bonne, ny veulent

pareillement estre tenuz de celle des trèze ourques, que ceulx de la

Rochelle en ont emmené pour leur part, il semble que leur accord avec

le duc d'Alve n'est près d'estre faict; mesmes que une ordonnance, de

nouveau publiée en Flandres contre les Anglois, monstre que le duc en

est assés esloigné, bien que par aultres moyens il en faict de plus en

plus attaicher la pratique, affin de la faire tumber à son poinct,

ainsy qu'on attand là dessus des commissaires de Flandres qui doibvent

bientost arriver; et ceulx cy desirent tant d'en sortyr qu'il semble

qu'à la fin ils se layrront plyer à ce que le dict duc vouldra, comme

desjà la dicte Dame lui a offert cinquante mil escuz du sien; mais la

demande passe ung million. Les sollicitations et dilligences de ceulx

de la nouvelle religion ne s'intermettent d'une seulle heure, ce qui

faict acroyre au monde qu'ilz sçavent très bien que le propos de la

paix sera acroché à quelque difficulté, et que la guerre sera encores

continuée. Sur ce, etc.

Ce Ve jour de juillet 1570.

INSTRUCTION AU DICT SR DE SABRAN des choses qu'il fault fère

entendre à Leurs Majestés, oultre les lettres:

Que la Royne d'Angleterre est bien fort sollicitée d'interrompre

la paix de France par aulcuns, qui luy font acroyre, qu'aussitost

que le Roy l'aura conclue, il se ressouviendra des mauvais

déportemens, dont les Anglois, durant ceste guerre, ont usé, par

mer et par terre, à la Rochelle, icy, et en Allemaigne, contre

luy; ce qui n'est toutesfoys leur principalle craincte, ains

qu'avec la dicte paix s'en ensuyve l'accomodement des affères de

la Royne d'Escoce, laquelle ilz cerchent de ruyner, pour préférer

à son tiltre, de la succession de ceste couronne, ses aultres

compétiteurs qui y prétendent.

Mais comme la dicte Royne parle toutjour en fort bonne façon de

la dicte paix, aulcuns m'ont asseuré que, à bon escient, elle la

desire, et qu'elle vouldroit en toutes sortes que la querelle des

subjectz fût bien esteincte au proffict et advantaige du Roy, ny

les affères d'Escoce ne la peuvent mouvoir au contraire, parce

qu'elle veult, commant que soit, sortir d'iceulx; et seulement

elle crainct que le Roy et le Roy d'Espaigne s'accordent à sa

ruyne, car aultrement elle estime bien que, se concluant la paix

en France, le Roy recepvra en grâce ceulx de ses subjectz, qui

ont senty quelque faveur et support d'elle, et que ceulx là

seront toutjour moyen que la dicte paix soit aussi entretenue

entre la France et l'Angleterre.

Et la cause de luy fère ainsy souspeçonner, que l'intelligence

des deux Roys soit à son dommaige, procède de la bulle; car ne

peult croyre que, sans leur consentement, le Pape l'ayt ozé

expédier ainsy rigoureuse contre elle comme elle est; joinct que

le duc d'Alve se tient à ceste heure trop plus ferme sur l'accord

des prinses qu'il ne faisoit, et a monstré une très grande

anymosité contre les Anglois par une ordonnance, qu'il a faicte

tout de nouveau publier contre eulx; et si, voyent les dicts

Anglois qu'il se pourvoyt de beaulcoup plus de forces par mer et

par terre, qu'il ne leur semble estre besoing pour la réception

ou conduicte de la Royne d'Espaigne; ce qui leur donne occasion

de croyre qu'il ayt quelque entreprinse sur ce royaulme;

entendans mesmement que le Roy d'Espaigne est fort à bout de ses

Mores, et que toutz les Catholiques, qui s'absentent d'icy, vont

à recours à luy.

A l'occasion de quoy j'ay prins, entre deux, l'oportunité de fère

recepvoir, le mieulx que j'ay peu, à la dicte Dame les honnestes

expédians et moyens, que le Roy luy a offertz, sur ce qu'ilz

peuvent avoir à démesler l'ung avecques l'aultre; dont semble que

enfin elle se lairra conduyre à quelque rayson, et m'a l'on

asseuré que, en l'endroit des Françoys, Allemans et Flamans, de

la nouvelle religion, qui sont icy, elle a faict, despuys cinq ou

six jours, des démonstrations assés expresses qu'elle desiroit la

paix de France; et pareillement a monstré, touchant les choses

d'Escoce, qu'elle vouloit contanter le Roy; et a commandé à ceulx

de son conseil de me donner satisfaction sur les choses

raysonnables que je leur pourray demander pour les subjectz de Sa

Majesté.

Non que, pour tout cella, je cognoisse que ceulx du dict conseil,

qui portent le faict de la religion nouvelle, aillent en rien

plus froidz ny plus remiz que de coustume, ny que les principaulx

agentz, qui sont icy pour ceste cause, intermettent une seule

sollicitation ny dilligence vers eulx, ny à tenir souvant conseil

avecques les ministres, pour envoyer lettres et messaigiers de

toutz costez et pour recouvrer pollices de crédit pour

Allemaigne, ensemble pour pourvoir, par mer et par terre, à tout

ce qu'ilz pensent estre besoing pour continuer la guerre, me

venans confirmez de plus en plus les adviz, que j'ay desjà

mandez, qu'il s'apreste ung nouveau secours d'Allemans pour eulx,

et qu'ilz préparent une descente par mer en quelque lieu de

Normandie, Picardie ou Bretaigne; dont je crains bien que ung des

serviteurs de Mr de Norrys, nommé Harcourt, qui est Françoys,

lequel a esté naguières dépesché d'icy vers son maistre, ayt heu

commission de passer pour cest effect plus avant jusques en

Allemaigne, ou jusques au camp des Princes.

Néantmoins la démonstration de la dicte Dame est, pour ceste

heure, de vouloir trop plus entretenir l'espérance des

Catholiques en son royaume que d'essayer de la leur rompre, ny de

les mettre en aulcune souspeçon des Protestans, ayant par son

garde des sceaux, en l'audience du dernier jour du terme passé,

faict dire à l'assemblée qu'elle avoit ung très grand regret de

veoir que ses subjectz catholiques se monstrassent intimidez pour

leur religion, ny qu'il y en eust qui, pour cause d'icelle,

s'absentassent, comme ilz faisoient, de son royaulme; et qu'elle

les vouloit toutz admonester de bon cueur de déposer ceste peur,

et de prendre telle asseurance d'elle, qu'elle n'innoveroit ny

permettroit estre innové rien des ordonnances sur ce establyes

par ses Parlementz et Estatz, soubz lesquelles son royaulme avoit

desjà vescu plusieurs ans en grand repos, et qu'elle n'entendoit

en façon du monde que les Catholiques fussent forcez en leurs

consciences.

Dont despuys, la dicte Dame, entendant qu'on avoit rigoureusement

examiné et tenu assés estroict le sir Jehan Cornouaille, jadis

conseiller de la Royne Marie, et trois aultres personnaiges

d'assés bonne qualité, qu'on avoit envoyé à la Tour pour estre

cognuz affectionnez catholiques, elle s'en est asprement prinse à

ceulx qui l'avoient osé fère; et, pour leur fère plus de honte,

elle a ottroyé que le dict Cornouaille puysse venir luy baiser la

main, pour le renvoyer libre en sa mayson, et a commandé que les

aultres soyent tirez de la Tour.

Et, encor qu'on luy ayt vollu imprimer beaucoup de nouvelles

souspeçons du comte d'Arondel, de milord Lomeley, du viscomte de

Montégu et d'aulcuns aultres seigneurs réputez catholiques, qui,

pour ceste cause, s'estoient tenuz retirez, elle n'a layssé de

les envoyer quérir avecques faveur; et n'a rejetté les propos que

eulx mesmes et d'aultres luy ont meu sur la liberté du duc de

Norfolc, nonobstant que, ez quartiers de son duché, ayent esté

naguières surprins deux gentishommes, assés familiers et

serviteurs de sa mayson, qui pratiquoient de soublever le peuple

et se saysir du chasteau de Farlin, qui est la principalle

forteresse du pays.

Et semble que le dict duc seroit desjà délivré, sans la

compétance où en sont le comte de Lestre et le secrétaire

Cecille, lesquelz veulent chacun en avoir tout le gré, et estime

l'on que le comte soit marry de ce que n'ayant peu conduyre ce

faict avant son partement, il ayt trouvé, à son retour, que le

dict Cecille l'avoit bien fort advancé, lequel, à ce que

j'entendz, a tenu un tel moyen vers sa Mestresse: c'est de luy

avoir persuadé qu'elle debvoit concéder l'eslargissement du dict

duc, s'il luy déclaroit par une lettre, escripte et signée de sa

main, qu'il confessoit l'avoir offancée en ce que, sans son sceu,

il avoit presté l'oreille au mariage de la Royne d'Escoce, bien

qu'il eust toutjours estimé que c'estoit pour la seurté d'elle et

pour le repoz de son royaulme, mais puysqu'elle n'estimoit qu'il

fût ainsy, et qu'il s'apercevoit à ceste heure qu'il estoit assés

aultrement, il s'en despartoit entièrement et pour jamais, et

promettoit de n'entendre à cestuy, ny à nul aultre mariage, en sa

vie, que ce ne fût avec le congé et bonne grâce de la dicte Dame:

lequel expédiant je croy qui sera suyvy.

Estant ce dessus escript, j'ay heu adviz comme un pacquet du

docteur Mont, agent pour ceste Royne en Allemaigne, estoit

arrivé, dez hyer au soyr, par lequel il mande que le Pape faict

bien fort presser l'Empereur de commancer la diette et de

procéder à la privation et désauthorisation des trois ellecteurs

laycs, pour substituer trois princes catholiques à leur lieu;

sçavoir: l'archiduc Ferdinand, le duc de Bavière et le duc de

Bronsouyc; mais que, se trouvans les aultres accompaignés de dix

ou douze mil chevaulx, et le dict Empereur seulement de douze ou

quinze centz, il faict grand difficulté de se trouver à la dicte

diette.

Et que, par lettres du comte Pallatin venues en mesmes pacquet,

le dict sieur comte escript que le Pape s'esforce de troubler

l'Allemaigne, ainsy qu'il a troublé le royaulme de France; et que

Dieu lui est tesmoing que, de sa part, il desire la tranquillité

et le repoz de la Chrestienté et singulièrement du dict royaume,

en ce toutesfoys que la paix s'y puisse fère estable et à la

seurté de sa religion, aultrement il promect qu'il ne sera rien

obmiz de ce qui sera besoing pour réprimer ceulx qui la veulent

empescher. Il semble que, sur ceste altération d'Allemaigne, le

dict Pallatin s'employeroit assés vollontiers à procurer la dicte

paix, dont le Roy pourra essayer de se prévaloir de leurs mesmes

divisions, et je mettray peyne de fère sonder icy, parmi les

Protestans, s'ilz sentent que d'icelles leur vienne nul

retardement ou changement en leurs affères; car j'estime bien

qu'on attandra de veoir que pourra produyre ceste diette, qui est

si suspecte aux princes protestans, premier qu'ilz se

divertissent à nulles aultres entreprinses, et cella donra

quelque loysir à Sa Majesté.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 134 / 318 题