A LA ROYNE.

(_Lettre à part du dict jour._)

Madame, ce n'est tant pour satisfère à la Royne d'Angleterre, que je

vous envoyé présentement ce mien secrétaire, comme pour vous aporter

ceste mienne lettre à part, par laquelle je veulx bien asseurer Vostre

Majesté que, sur la créance du messagier de Mr l'Admyral, duquel je

vous ay naguières faict mencion, il a esté tenu, dez dimanche dernier,

entre les principaulx, qui sont icy, de la nouvelle religion, Françoys

et Flamans, ung conseil bien fort secrect; duquel, à la vérité, je

n'ay pas bien descouvert toutes les dellibérations, mais ceulx cy sçay

je bien de certain, c'est que, incontinent après la tenue du dict

conseil, il a esté dépesché de par eulx, coup sur coup, deux

messagiers en Hembourg, pour y aporter les lettres de responce et de

crédict, que de longtemps ilz se sont pourveuz icy pour fère leurs

payemens en Allemaigne; et que c'est pour fère incontinent marcher

leurs nouvelles levées; et qu'ilz sont après à ordonner deux d'entre

eulx pour les aller trouver, affin de les conduyre et leur servyr de

mareschaulx de camp, jusques à ce qu'ilz seront arrivez en l'armée des

Princes; et estiment le nombre des dicts Allemans non moindre que de

douze à quinze mil chevaulx; et pour ordonner aussi ung général de

mer, d'entre les gentilhommes qui sont icy, pour l'envoyer bientost

fère une descente de deux mil cinq centz hommes, en quelque lieu de

Normandie ou Bretaigne, où ilz ont intelligence; et que desjà les

vaysseaulx, les vivres et tout l'apareilh de l'entreprinse est prest à

la Rochelle, où s'yront joindre les vaysseaulx du prince d'Orange, qui

sont en ceste coste, et encores deux toutz nouveaulx qu'ung sien

serviteur a heu, despuys deux jours, permission d'aller armer et

équiper à Amthonne. Et semble qu'il y ayt icy aulcuns gentishommes

françoys qui, à regrect, feront ce voyage, et que, si Vostre Majesté

les vouloit gratiffier et les retirer au service du Roy, ilz

habandonneroient très vollontiers l'aultre party, lequel aultrement

ilz sont contrainctz de suyvre; vous suppliant très humblement,

Madame, de ottroyer au gentilhomme, pour qui le sieur de Vassal vous

aura parlé, la seureté qu'il vous demande, laquelle j'estime que

reviendra au proffict de vostre service. Et faictes semblant, Madame,

s'il vous playt, que vous n'avez heu ces adviz de moy, aultrement il

sera dangier que je ne vous en puysse plus mander, s'ilz cognoissent

que j'aye tant de notice de ces affères; car les dicts de la nouvelle

religion sont bientost advertys de tout ce que le Roy, et Vous, et

Monseigneur, dictes et faictes; et mesmes l'on m'a asseuré que, en

France, oultre ceulx de l'aultre party, il y en a aulcuns, lesquelz on

ne m'a poinct nommez, qui ne sont point déclairez de leur costé, qui

toutesfoys sont respondans de la paye de ces reytres, qui doibvent

venir.

Par ainsy, Madame, considérant l'estat des choses, et le peu de

confiance que Voz Majestez doibvent mettre en rien qui soit que en

Dieu seul, et en vous mesmes; et que la descente du Cazimir vous doibt

estre très suspecte, pour l'alliance du duc Auguste, qui ne l'a prins

pour son gendre pour sa présente grandeur, ains possible pour celle où

il aspire par les troubles des aultres estatz; et que la Royne

d'Angleterre ne fauldra d'incliner à leur entreprinse; je ne puys que

prier Dieu bien fort dévottement qu'il vous doinct, Madame, à bientost

conclurre la paix, et la conclurre telle que la descente des Allemans

en soit bien certainement divertye, et Voz Majestez exemptes de toute

surprinse, déception et dangier. Et sur ce, etc.

Ce XXIe jour de juing 1570.

Je vous puys asseurer, Madame, que ceulx de la nouvelle religion,

qui sont icy, ne s'attendent aucunement à la paix, ains à

continuer la guerre; et semble que l'ambiguité et la longueur,

dont l'on procède à vous rendre response sur les articles de la

dicte paix, n'est que pour gaigner le temps et attandre leur

secours.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 128 / 318 题