Madame, les propos, que Vostre Majesté verra, en la lettre du Roy, que
la Royne d'Angleterre m'a tenuz, procèdent, à mon adviz, de l'une de
trois occasions et, possible, de toutes trois ensemble: la première,
des véhémentes inpressions qu'on luy a données, et qu'on luy donne
encores, de ne se debvoir jamais tenir bien asseurée de la Royne
d'Escoce, dont aulcuns me disent que, quoy aussi que la dicte Dame me
promette, son intention, ny celle des siens, n'est de se despartyr
aucunement des premières dellibérations qu'ilz ont faictes sur ceste
paouvre princesse et sur son pays, sinon qu'ilz y soyent contrainctz
par la force; la seconde, qu'on l'asseure que le capitaine La Roche et
le capitaine Puygaillard sont desjà embarquez à Suscivye, avec cinq
centz harquebouziers brethons, pour passer en Escoce: ce que la dicte
Dame m'a dict le sçavoir bien au vray, mais qu'elle est bien advertye
aussi que, le IXe de ce moys, ils n'estoient encores bougez, et,
possible, a elle vollu ainsy braver lorsqu'elle s'est trouvée en plus
grand peur; et la troisiesme est qu'on luy a fort magniffié les
forces, qui sont en l'armée des Princes de Navarre et de Condé,
l'asseurant qu'elles sont suffisantes de travailler assez toutes
celles de Voz Majestez, sans qu'en puyssiez envoyer dehors.
Car, voycy, Madame, ce que j'entendz qu'on a miz par escript et
monstré à la dicte Royne d'Angleterre et puys publié, de main en main,
de la créance qu'a aportée le messagier de Mr l'Amyral. C'est que le
dict sieur Amyral fortiffie Roane, pour estre ung lieu très oportun et
commode à maintenir la guerre, et y fère son magazin, et pour y
retirer ses mallades; et avoir ce passaige de Loyre à son
commendement, pour y pouvoir sans difficulté recuillyr les secours
d'Allemaigne et incommoder grandement toutz les aultres pays
d'alentour; que, oultre qu'il a avec luy les viscomtes, et les troupes
de gens de cheval et de pied qui estoient en Gascoigne, qui ne sont
petites, il a recuilly en Languedoc ung grand nombre de bien bons
soldatz, et que le comte de La Rochefoucault l'est venu trouver avec
huict centz chevaulx et deux mil harquebuziers, toutz gens d'eslite;
que de la Charité est arrivé dans son camp une troupe de quatorze
centz bons hommes, toutz à cheval; que Mr de Lizy y est aussi arrivé
d'une aultre part, avec douze centz harquebuziers et cinq centz
chevaulx, lesquelz il a recuilliz en revenant d'Allemaigne; et que
tout cella ensemble faict la plus brave armée de Françoys qui de
longtemps ayt esté veue en France, oultre les reytres qu'il a, qui ne
sont guyères diminuez; et qu'il ne désire rien tant que de venir à une
journée, laquelle il cerchera de donner bientost par toutz les moyens
qu'il luy sera possible; et que l'armée du Roy, que Mr le mareschal de
Cossé conduict, est composée de huict mil Suisses nouvellement levez,
car des vieulx n'en y a guières plus, et de quatre mil Françoys, d'ung
nombre de reytres, qu'on paye à trois mil, qui ne sont que dix huict
centz, soubz la charge du jeune comte de Mensfelt, duquel il ne se
deffye pas trop, et d'envyron quatre mil chevaulx françoys; et qu'il a
esté mandé à Mr le mareschal de Damville de se joindre au sieur
mareschal de Cossé, affin de donner la bataille, laquelle néantmoins
semble qu'il la vouldra évitter; car s'est logé vers Dun le Roy, et se
couvre de la rivière d'Allyé. Lesquelles nouvelles, comme elles
mettent en grand suspens les opinions des hommes, aussi suspendent
elles les dellibérations des affères; et croy qu'elles retarderont
ceulx que nous traictons icy meintennant, attendant ce qui pourra
succéder; mesmes que j'entendz que, parmy leurs esglizes, il est desjà
ordonné de fère prières et jeunes pour ceste prochaine bataille, tant
ilz pensent que les choses en sont prez; et encores que je m'asseure,
Madame, que si cecy est vray, Voz Majestez l'auront bien entendu
d'ailleurs, toutesfoys, pour l'inportance de l'affère, et pour le
dangier qu'aulcuns personnaiges d'honneur et de bien, qui conférons
quelquefoys ensemble, avons peur que puysse avenir, je n'ay vollu
différer de le vous mander incontinent par ce courrier exprès, avec
les responses de la dicte Royne d'Angleterre. Et sur ce, etc.
Ce XIXe jour de juing 1570.