Sire, il n'est advenu sinon, ainsy que je l'avois pencé, que je
trouverois à ceste heure la Royne d'Angleterre aultrement disposée que
lorsque je parlay à elle, le XXe du passé, non toutesfoys ez choses
qui sont particullières de Vostre Majesté, car en celles là m'a elle
respondu comme les aultres foys; c'est de desirer toutjour la paix de
vostre royaulme et que son ambassadeur luy puisse bientost mander la
conclusion d'icelle, estant bien marrye qu'on la va ainsy prolongeant;
et qu'elle vouldroit bien sçavoir si tout ce que les aultres, de leur
costé, disent que Vostre Majesté leur a offert est vray; et, quoy que
soit, que, comme Chrestienne, elle desire que vous les accommodiez en
leur religion, et, comme Royne, qu'ilz vous randent entièrement ce
qu'ilz doibvent à vostre authorité.
A quoy je luy ay satisfaict, sellon que la lettre de Vostre Majesté,
du dernier du passé, m'a baillé ample argument de respondre au tout,
avec ung sommaire récit de l'estat de votre armée, soubz la conduicte
de Mr le mareschal de Cossé, et des exploictz que Mr le mareschal de
Danville a faictz du costé du Languedoc; ce qui n'a esté sans parler
des aprestz d'Allemaigne et des nopces du Cazimir, par manière
toutesfoys de me demander ce que j'en sçavois: et je n'ai obmiz de
mencionner aussi les levées du duc Jehan Guillaume de Saxe et de
Bronsouyc, comme elles commançoient de bransler pour Vostre Majesté.
Et a la dicte Dame faict venir, par deux foys, à propos de me dire que
l'Empereur luy a naguières escript avec aultant d'abondance,
d'affection et de bienveuillance, comme au contraire le Pape s'est
esforcé de luy donner ung bien mauvais salut par une sienne bulle, en
laquelle il l'appelle _flagiciorum serva_; mais que c'est chose de
quoy elle ne se soucye guières, sinon qu'elle pense que tant
d'estranges et insolantz désordres, qu'on voyt advenir, présagent
bientost la fin du monde; et, avec un rire extraordinaire, m'a compté
la façon dont mylord de Morlay, estant désembarqué à Donquerque, a
demandé de parler au bourgemestre de la ville, se faisant ung des plus
avancez et des plus illustres seigneurs d'Angleterre.
Et se sont jusques là toutz noz propos passez bien fort gracieusement;
mais, quant c'est venu à toucher du faict de la Royne d'Escoce, il est
bien mal aysé, Sire, que je vous puisse dire en combien de façons la
dicte Dame a monstré qu'on l'avoit de nouveau exaspérée et aigrie
contre elle et contre l'évesque de Roz; car luy ayant seulement suyvy
la teneur de voz lettres avec les honnestes satisfactions qui y sont,
elle, en commémorant ses bienfaictz vers sa cousine, m'a récité les
offances vieilles et nouvelles qu'elle a receu d'elle et de ses
ministres, et qu'elles luy estoient si griefves que, si elle les eust
tenues aussi vériffiées, il y a ung moys, comme elle faict
meintennant, elle n'eust heu garde d'entrer en nul tretté des affères
de la dicte Dame avec moy; et qu'elle entendoit que, nonobstant le
dict tretté, Vostre Majesté faisoit embarquer quelques gens en
Bretaigne pour envoyer à Dombertrand, ce qu'elle remettoit bien à
vostre discrétion, et vouldroit qu'il fût vray, car ne fauldroit plus
parler d'accord; toutesfoys qu'elle pence que c'est parce que je vous
ay mandé l'acheminement de ces harquebuziers, que le comte de Sussex
avoit envoyez au comte de Morthon, en quoy je eusse bien faict de ne
me haster de le vous escripre sans en parler à elle ou à son
secrétaire, qui m'eussent faict entendre que ce n'estoit aulcunement
pour se mesler des droictz du royaulme entre la Royne d'Escoce et son
filz, mais pour s'opposer à ceulx qui favorisoient et recepvoient ses
rebelles, et pour donner ayde à ceulx qui les vouloient chasser; que,
en ce que je lui avois dict que les Escouçoys estoient après à vous
sommer de leur envoyer secours par vertu de voz alliances, qu'elle
croyoit bien que Ledinthon, qui avoit esté le plus traystre de toutz à
sa Mestresse, conseilloit meintennant de ce fère, mais qu'elle pense
que Vostre Majesté n'escoutera de si meschantz subjectz que ceulx là,
et ne vouldra pour eulx oublyer une si rescente preuve d'amytié, comme
est celle qu'elle vous a monstrée ez présentes guerres de vostre
royaulme, d'avoir rejecté toutes les persuasions qu'on luy a faictes,
et toutes les occasions qu'on luy a offertes, d'y pouvoir fort
incommoder voz affères, et porter ung grand proffict aulx siens; que,
de ce que son ambassadeur vous avoit requiz de n'envoyer voz forces en
Escoce avec l'asseurance qu'elle n'y envoyeroit point les siennes,
que je croye fermement que tout ce qu'elle vous aura mandé ou qu'elle
vous mandera par luy, elle l'acomplyra, mais qu'il fault considérer la
distance des lieux, et qu'il n'est possible de si tost exécuter une
parolle comme elle est dicte; qu'elle remercye Vostre Majesté du
commandement que m'avez faict de ne m'espargner d'aller jusques vers
la Royne d'Escoce, s'il est besoing, pour l'exorter qu'elle luy
veuille fère d'honnestes offres, et icelles acomplyr et inviolablement
observer; qu'elle ne fait doubte qu'elle ne promette assés, mais
qu'elle ne tiendra jamais; et que l'évesque de Roz est desjà allé
devers elle pour luy parler, qui me relèvera de ceste peyne, duquel
toutesfoys elle ne peult plus espérer aulcun bon office, et que
hardyment la Royne d'Escoce envoye ung aultre ministre, car celluy là
ne parlera jamais plus à elle.
De toutz lesquelz propoz de la dicte Dame, plains de courroux, voyant
que je ne pouvois recuillyr rien de certain, je luy ai demandé s'il
luy playsoit point accomplyr les deux choses, qu'elle m'avoit
naguières promises; de procéder dilligentment à la restitution de la
Royne d'Escoce et de retirer ses forces hors de son pays.
La dicte Dame, intermélant plusieurs aultres propos, m'a enfin
respondu que, pour l'honneur de Vostre Majesté, elle continuera et
paraschèvera le tretté avec la dicte Dame aussitost qu'elle luy aura
faict entendre son intention sur ce que l'évesque de Roz luy aura
dict; me touchant, en passant, que d'aultres foys elle luy avoit
escript que, s'il n'estoit trouvé bon de la remettre avec
magnifficence et aparat en son pays, qu'elle estoit contante qu'on
l'envoyât privéement comme une qui retournoit aulx siens; en quoy
elle a toutjours vollu pourvoir que ce fût avec seureté de sa vie: et
quant à retirer ses forces, que je donne toute asseurance à Vostre
Majesté que, suyvant sa promesse, le comte de Sussex les a desjà
révoquées à Barvych, hormiz quelque peu de gens, qu'il a miz à la
garde de deux chasteaux; lesquelz elle ne dellibère randre, qu'elle ne
soit satisfaicte des outraiges que luy ont faict ceulx à qui ilz
apartiennent.
A cella je luy ay répliqué que ce ne seroit retirer ses forces que de
laysser garnyson dans deux chasteaulx, et que je la pouvois asseurer
que Vostre Majesté ne s'armeroit jamais pour maintenir les rebelles
d'Angleterre, ainsy qu'elle, de son costé, disoit ne s'armer aussi
contre les droictz de la Royne d'Escoce: néantmoins de tant que ceste
alliance d'Escoce, qui a duré neuf centz ans à vostre couronne, vous
abstreinct d'assister meintennant l'auctorité de la Royne d'Escoce,
vostre belle soeur, contre ses propres rebelles; et y voulant elle, en
mesmes temps, poursuyvre les siens, qu'enfin vous viendriez aulx armes
et à la guerre entre vous contre votre propre vouloir et intention; et
que vous aviez trop plus de rayson de mettre garnyson dans Dombertrand
que elle d'en tenir dans Humes et Fascastel.
Elle allors m'a respondu qu'elle ne sçavoit, à la vérité, comment le
comte de Sussex en a usé, ny quelles gens il a layssé dans ces
chasteaulx; mais que tout cella se pourra accommoder par le tretté, et
qu'elle desire bien sçavoir quelle responce Vostre Majesté me fera, et
ce que vous aurez respondu à son ambassadeur sur ce qu'elle, a
dernièrement tretté avec moy.
Et layssant ainsy ces propos, nous sommes passez à d'aultres plus
gracieulx, avec lesquels s'est finye ceste audiance, despuys laquelle
m'estant pleinct au secrétaire Cecille de la dicte garnyson des deux
chasteaulx, il m'a respondu que ce n'estoit chose de conséquence; car
n'y avoit que quarante hommes en l'ung, et vingt en l'aultre; et que
le tretté mettroit fin à tout cella; me priant de continuer à fère
tousjours bons offices entre Voz Majestez, et qu'il contendra avec moy
de les fère encores meilleurs, s'il peult. Sur ce, etc.
Ce XIXe jour de juing 1570.