L'ambassadeur d'Espaigne m'a dict, despuys huict jours, que le
duc d'Alve luy avoit escript deux notables considérations qu'il
avoit mandées au Roy par le mesmes gentilhomme, que Sa Majesté
luy avoit expressément dépesché pour avoir son conseil sur la
paix de son royaulme; la première, que d'octroyer liberté de
conscience ou exercisse de religion à ses subjectz, de tant que
c'estoit pure matière éclésiastique, il ne s'en debvoit
entremettre aulcunement, ains le remettre du tout au Pape; la
seconde, que de pardonner aulx ellevez, il le trouvoit bon, pour
le désir qu'il avoit à la paix de France, si cella en estoit le
moyen, mais en lieu d'establyr ses affères, ce seroient eulx qui
les establyroient et se fortiffieroient par la dicte paix, et
guetteroient le temps de reprendre les armes à leur advantaige,
lorsqu'ilz cuyderont mieux emporter la couronne; par ainsy qu'il
estoit nécessaire qu'il y mit meintennant une entière fin:
Que le dict ambassadeur trouvoit ce conseil fort prudent, et que
le Roy, suyvant icelluy, se debvoit résouldre à la guerre, non de
donner souvant des batailles, car c'estoit trop hazarder l'estat,
mais de myner les ennemys à la longue, et qu'aussi bien la paix
n'estoit près d'estre faicte, parce qu'ung de ses amys de ce
conseil l'avoit adverty que la Royne d'Angleterre avoit promiz au
cardinal de Chatillon de secourir l'Admyral, son frère, de deux
centz mil escuz; et que le dict cardinal luy avoit obligé sa foy,
et celle de son dict frère, qu'ilz ne permettroient qu'en nulles
conditions la dicte paix se conclûd.
Je luy ay respondu, quant au premier, que le duc d'Alve estoit
ung si prudent et si entier et modéré seigneur qu'il ne faudroit
de conformer toutjours ses adviz sur les affères de France à
celluy de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et des saiges
seigneurs de leur sang, et de leur conseil, qui les entendoient
très bien et sçavoient comme il les failloit manyer, et qui
auroient toutjours le soing qu'il ne s'y fît, pour paix ny pour
guerre, rien qui ne fût sellon Dieu, à l'honneur du Roy et repos
de la Chrestienté:
Et quant à l'aultre, de l'obligation du cardinal à la Royne
d'Angleterre, que je le prioys de vériffier davantaige ce qu'on
luy en avoit dict, et où, et commant se feroit le payement des
deux centz mil escuz.
Mais voulant, de ma part, descouvrir si cella estoit vray, car,
quant à la promesse des deniers, j'en avois desjà quelque adviz,
mais non de ceste obligation du cardinal, ny d'une si malle
volonté de ceste Royne, j'ay, par une interposée personne, faict
toucher la matière au comte de Lestre et au secrétaire Cecille,
desquelz deux se comprend toute l'intention de la dicte Dame, et
l'ung et l'aultre ont monstré que eulx et leur Mestresse
desiroient la paix; dont, oultre la conjecture des propos, que je
sçay qu'ilz en ont tenu à celluy par qui je les ay faictz sonder
et à d'aultres, voycy ceulx que Cecille a dictz à ung mien
gentilhomme tout exprès pour me les raporter:
Que, par les adviz de Mr Norrys et par aultres conjectures, il
cognoissoit que la paix demeurait d'estre faicte en France, parce
que le Roy n'y vouloit permettre l'exercisse de la religion, et
que ceulx de la Rochelle ne combattoient ny pour terres, ny pour
empyres, ny pour aultre chose quelconque que pour cella; dont il
s'advanceroit de dire un mot, que possible l'on ne l'estimeroit
sage de me l'avoir mandé, que, s'il plaisoit au Roy leur ottroyer
le dict exercisse en leurs maysons, il pensoit fermement qu'il
conclurroit quant au reste la paix, tout ainsy qu'il la
vouldroit; et que, s'il avoit agréable que la Royne, sa
Mestresse, s'y employât, laquelle y pouvoit possible aultant que
prince ny princesse de la terre, qu'elle le feroit aultant à
l'honneur et advantaige de Leurs Majestez Très Chrestiennes, et à
la tranquillité de leur royaulme, comme si c'estoit pour elle
mesmes.
Le comte de Lestre, par ung gentilhomme italien catholique, qui
est commun amy entre luy et moy, m'a mandé que la dicte Dame
estoit bien disposée à la dicte paix, et qu'il estoit d'adviz
que, comme de moy mesmes, je l'en misse en propos, la première
foys que je parleroys à elle, pour l'exorter de tenir la main à
ce qu'on la pût conclurre à l'advantaige du Roy, et que les
subjectz eussent à se contenter de ce que leur prince leur
pourrait, avec son honneur, ottroyer, sans en vouloir tirer
davantaige par la force; et que je luy remonstrasse que la paix
de France serait la paix d'Angleterre, voyre de toute la
Chrestienté, et luy toucher à ce propos le restablissement de la
Royne d'Escoce; et comme, par l'accomplissement de ces deux
choses, si elle s'y vouloit bien employer, elle pourrait régner
très paysiblement en son royaulme:
Que, de sa part, il y tiendrait la main, comme très obligé de
desirer le bien du Roy et de son royaulme, et que, touchant la
dicte paix, il sçavoit que le cardinal de Chatillon y avoit une
extrême affection, et que la noblesse de ce royaulme la desiroit,
et desiroit tout ensemble l'accommodement des affères de la Royne
d'Escoce, comme deux choses d'où dépendoit le repos et la seurté
de leur Royne et de son royaulme; et que Cecille, pour estre
ennemy conjuré de la Royne d'Escoce, et pour la frustrer de la
légitime succession qu'elle prétend à ce royaulme, affin d'y
establyr ung roy de sa main, et ellever ceulx de Erfort à la
couronne, lesquelz il nourryt en ceste espérance, comme ses
pupilles, en sa mayson, empeschoit que la dicte Dame ne peult
bien user de sa bonne intention en nulle de ces deux choses, la
tenant comme enchantée sur l'éguillon de la jalouzie, qu'il luy
propose toutjours de la dicte Royne d'Escoce.
Mais, qu'après que j'en auroys encores une foys parlé à la Royne,
sa Mestresse, si elle venoit à luy en toucher ung seul mot, il
s'ingèreroit de luy représenter franchement le debvoir à quoy,
l'honneur, la foy et la conscience la tiènent obligée envers le
Roy et envers la Royne d'Escoce pour l'entretennement des
trettez; et comme, en leur satisfaisant en ce qui seroit de
rayson, et s'asseurant par ce moyen de la paix de France et
d'Escoce, elle demeureroit très asseurée et establye contre les
dangiers et entreprinses de toutes les aultres partz du monde;
et, au contraire, si, pour ne se porter bien envers le Roy sur
ceste paix, ny envers la Royne d'Escoce sur sa restitution, elle
venoit à tumber en guerre de ces deux costez, à ceste heure
qu'elle ne sçavoit comme elle estoit avec le Roy d'Espaigne, et
que ses subjectz estoient divisez, dont possible une partie
seroit contre elle, il est sans doute qu'elle seroit en ung très
grand dangier.
Et ne craindroit de luy remonstrer que, nonobstant le mal qu'elle
pouvoit vouloir au cardinal de Lorrayne, elle avoit à considérer
qu'il estoit d'une mayson grande, et de nouveau plus allyée que
jamais à celle de France, et qu'en estant yssue la Royne d'Escoce
de par sa mère, monsieur et madame de Lorrayne ne permettroient
qu'elle fût habandonnée du Roy, oultre les aultres notoires
obligations d'entre les couronnes de France et d'Escoce:
Qu'il n'eust tant tardé de remonstrer cecy à sa Mestresse, sans
ce que Cecille le guettoit pour le désarçonner, ainsy qu'il avoit
désarçonné les aultres principaulx du conseil, par prétexte de la
Royne d'Escoce; et qu'il tenoit ceulx qui y estoient de reste
encores toutz bandez contre luy, ne se souscyant de hasarder sa
Mestresse, son estat et toutes aultres choses, pour establyr la
fortune des dicts de Erfort, et qu'ayant luy à suyvre celle de sa
Mestresse, il luy vouloit remonstrer le dangier où elle estoit,
encore qu'il en deubt estre ruyné.
Despuys, trouvant que l'intention du Roy estoit conforme à celle
du dict comte, j'ay parlé à la Royne d'Angleterre en la forme que
je le mande à Sa Majesté, et le dict comte monstre à présent
d'estre si affectionné à la matière qu'il désire fère luy mesmes
le voyage devers le Roy avec grand opinion, voyre asseurance,
qu'il ne s'en retournera sans que la paix soit conclue; sans que
les affères de la Royne d'Escoce soyent accommodez; et sans que
l'amytié d'entre le Roy et sa Mestresse soit bien estroictement
confirmée.
Ainsy, par les propos de ces deux, se peult conjecturer la
division qui est entre ceulx de ce conseil, et comme, en ce qui
concerne la France, encor que toutz monstrent d'y désirer la
paix et de vouloir que leur Mestresse s'y employe de si bonne
façon que le Roy luy en sache gré, c'est néantmoins diversement;
car Cecille et les siens ne veulent qu'il se parle des affères de
la Royne d'Escoce, et le dict comte et ceulx de son party
desirent qu'ilz soient par mesmes moyen accommodez, dont, pour
avoir quelcun qui luy fasse espaule au dict conseil pour
fortiffier son opinion, il est fort après à solliciter le retour
du comte d'Arondel, qui n'est amy du dict Cecille, et tout
contraire à ceulx de Erfort.
=Chiffre=. [Et à propos du dict comte d'Arondel, luy et millord de
Lomellé m'ont envoyé remercyer de mes bons offices et
démonstrations envers eulx, et que, si les choses ne prennent icy
meilleur trein pour eulx, ilz sont pour accepter la faveur du Roy
à se retirer soubs sa protection en France, et le dict de Lomellé
y mener sa femme;
Que, pour le présent, il faut qu'ilz attendent veoir que
deviendront les promesses de leurs amys, et leurs moyens et
espérances de court; car l'on leur a mandé qu'ilz sont sur le
poinct d'estre rappelez en leur auctorité accoustumé, laquelle
s'ilz ont une foys reprinse, ilz jurent de ne s'en laysser plus
dépossèder et de la retenir, ou par leur droict, ou par la force,
contre quiconque leur y vouldra fère tort;
Et, si ce paysible moyen d'y retourner ne leur succède dans peu
de jours, qu'ilz en essayeront quelque aultre plus viollent, car
desirent, comment que soit, pourvoir aulx désordres de ce
royaulme, et au faict de la Royne d'Escoce, et aulx affères du
duc de Norfolc, et encores plus expressément s'ilz peuvent, quant
ilz en auront le moyen, au restablissement de la religion
catholique; pour lesquelles quatre choses ilz veulent tout
hazarder.
Et disent que l'importance de cecy gyt principalement en deux
poinctz; l'ung est que le dict duc veuille bien employer les
moyens, qu'il a dans ce royaulme, pour se mettre en liberté, pour
fère prendre les armes à ceulx de son party, et pour empescher au
conseil les dellibérations de ses adversayres:
L'aultre poinct, que ceulx du North, qui se sont retirés en
Escoce, soyent secouruz; car est sans doubte, s'ilz se peuvent
remettre en campaigne, et marcher en çà, que ceulx de leur
intelligence se déclaireront et les repcevront avecques faveur
aux meilleurs endroictz d'Angleterre, et se joindront à eulx en
grand nombre;
Et que le bon succez de toutes choses deppend de ce dernier,
sans lequel il semble que le premier ne sera essayé, non que miz
à exécution; car le dict duc de Norfolc ne veult rien mouvoir de
luy mesmes de peur d'empyrer sa cause.]