A LA ROYNE.

=Chiffre.=--[Madame, la division continue toutjour en ce royaume, et le

malcontantement croyt de plus en plus ez cueurs des principaulx et des

Catholiques, parce que les gouverneurs, qui sont des moindres et toutz

protestans, procèdent insolentement contre eulx; dont ne peult estre

que bientost l'altération ne s'en monstre bien grande, et que la cause

de la religion, celle de la Royne d'Escoce, celle des seigneurs

prisonniers, et encores celle de l'incertaine succession de ce

royaulme, qui ont chacune leurs partisans, ne produyse de divers

effectz; en quoy je mettray peyne de tenir le nom du Roy le plus

relevé que je pourray, et qu'il n'y en ayt point de plus respecté que

le sien.

X.... m'est venu trouver, sur les dix heures de nuict, pour me dire

que, s'il playt au Roy de le recepvoir, il passera très vollontiers à

son service, avec une si bonne entreprinse en main que, quant Sa

Majesté la vouldra exécuter, il la trouvera très utille pour sa

grandeur, adjouxtant plusieurs occasions de son malcontantement et de

celluy des principaulx seigneurs de ce royaulme. Sur quoy, ne saichant

s'il venoit pour m'essayer, j'ay respondu que je ne sçavois que le Roy

eust aultre intention que fort bonne à l'entretennement de la paix

avec la Royne d'Angleterre et avec son royaulme; mais, parce que

toutes ses prétencions et desirs ne me pouvoient estre cognuz, je ne

fauldrois de l'advertir de ce qu'il me disoit, et qu'il pouvoit bien

considérer que Sa Majesté avoit à se douloir, aussi bien que luy, de

ceulx qui gouvernoient en ce royaume; et qu'à ceste occasion il le

pourroit bien accepter et l'employer à s'en revencher ensemble; dont

il m'a dict qu'il viendra, dans quelque temps, sçavoir la responce que

Vostre Majesté m'aura faicte]. Sur ce, etc.

Ce XVIIe jour de febvrier 1570.

INSTRUCTION AU SR DE JOS de ce qu'il aura à dire à Leurs

Majestez, oultre le contenu de la dépesche.

Ainsy que la Royne d'Angleterre estoit après à esteindre les

troubles du North, et à pourvoir qu'ilz ne se peussent plus

rallumer; et qu'elle faisoit estat, que d'Escoce, d'où elle heut

heu le plus à se doubter, ne luy viendroit que toute faveur et

assistance, tant que le comte de Mora y commanderoit, mesmes

qu'il tenoit le comte de Northumberland en ses mains; et ne

cerchoit sinon comme elle et luy pourroient concourre en ung

mesme intérest contre la restitution de la Royne d'Escoce; il

n'est pas à croire combien la dicte Dame a vifvement senty la

mort du dict de Mora.

Pour laquelle, s'estant enfermée dans sa chambre, elle a escryé,

avecques larmes, qu'elle avoit perdu le meilleur et le plus

utille amy, qu'elle eut au monde, pour l'ayder à se meintenir et

conserver en repos, et en a prins ung si grand ennuy que le comte

de Lestre a esté contrainct de luy dire, qu'elle faisoit tort à

sa grandeur de monstrer que sa seurté et celle de son estat

eussent à dépendre d'ung homme seul.

Et parce que l'avitaillement de Dombertran, la venue de Mr de

Montlouet, quelque course du comte de Vuesmerland sur la

frontière, et la retrette d'aulcuns Anglois en Escoce, sont

advenues en mesme temps, la dicte Dame et ceulx de son conseil

sont entrez en grand opinion que les Catholiques de ce pays, avec

l'intelligence des estrangiers, ayent mené ceste practique, et

qu'il y ayt bien d'aultres entreprinses en campaigne.

Et mesme l'on s'esforce de randre suspect à la dicte Dame le

propos de la paix de France, comme si, la faisant, l'on debvoit

incontinent luy déclairer la guerre; ce que toutesfoys elle ne se

veult ayséement persuader, et pourtant ne peult laysser de la

desirer, pourveu qu'il ne s'y conclue rien contre elle, ny trop

au désadvantaige de sa religion; affin qu'elle demeure deschargée

de tant de demandes et importunités qu'on luy faict pour

l'entretennement de ceste guerre.

Mais parce qu'aulcuns luy remonstrent que des exploicts de ceste

année a de résulter l'establissement ou la ruine de sa dicte

religion, et pareillement le repos ou l'altération de son estat,

car ilz conjoignent l'ung avecques l'aultre, j'entendz que la

dicte Dame et ceulx de son conseil ont desjà résolu la plus part

des choses qu'ilz estiment estre besoing d'y pourvoir, desquelles

j'ay sceu en premier lieu:

Qu'ilz ordonnent de continuer la description des forces, que j'ay

cy devant mandées, de quatre vingtz dix mil hommes de pied et

trente mil chevaux, en trois endroictz de ce royaulme; et que la

charge en sera principallement commise aulx Protestans, et qu'on

regardera de si près aux Catholiques, qu'on ne leur permettra de

se trouver plus de six ensemble, sur peyne de pryson: que les

seigneurs, qui sont dettenuz, seront resserrez davantaige, et

sera continué d'enquérir contre eulx, mesme a esté parlé de

_convoquer ung parlement_ pour trois occasions seulement; l'une,

pour avoir deniers; et l'aultre, pour déclairer criminels de lèze

majesté ceulx qui se sont ellevez, et leurs adhérans, affin de

procéder à leur confiscation; et la troisième, pour confirmer les

décrectz de leur religion. Mais de peur que le dict parlement ne

veuille toucher à d'aultres choses, il n'est encores résolu de le

convoquer; et est, en toutes sortes, si rigoureusement procédé

contre les dicts Catholiques, qu'ilz vivent en grand frayeur,

dont les Protestans, qui ont toute l'auctorité, pensent que par

ce moyen ilz les pourront contenir.

Pour le regard des choses d'Escoce, ayantz faict passer le

mareschal de Barvich, et ung capitaine de la mesme garnyson, au

dict pays, incontinent qu'on a entendu l'inconvéniant du dict de

Mora, affin de relever le party qu'il tenoit, ilz y ont despuys

envoyé Randof, et sont après à y dépescher encores Raf Sadeller

qui est du conseil, avec lettres à huict principaulx du pays et

créance de leur offrir hommes et argent au nom de ceste Royne; et

ont donné charge au comte de Sussex de doubler la garnyson de

Barvich, dont il emporte commission d'y mettre promptement cinq

centz hommes, et trois centz chevaulx de renfort; et, à cest

effect, luy a esté baillé douze capitaines de la suyte de ceste

court, estimans que la dicte garnyson de Barvich, ainsy

renforcée, laquelle sera de mil harquebouziers et six centz

chevaulx, avec l'ayde du gardien de la frontière, suffira contre

les courses de Vuesmerland, jusques à ce que cest esté, ou plus

tost, ils auront dressé armée pour aller courre l'Escoce, affin

d'y establyr les choses à leur dévotion, estant l'opinion

d'aulcuns qu'ilz se saysiront, s'ilz peuvent, du petit prince du

pays; et qu'ayantz la mère et le filz en leurs mains, il leur

sera aysé de annuller le tiltre que la mayson d'Escoce prétend à

la succession de ce royaulme.

Et ne deffault qui persuade à ceste princesse qu'affin qu'elle ne

soit, ny par le costé de France, ny de Flandres, empeschée en ses

affères de deçà, qu'elle doibt accommoder les princes protestans

en leurs entreprinses de dellà, et leur donner moyen qu'ilz se

puissent prévaloir d'aulcuns deniers de ce royaulme, pourveu

qu'elle n'en desbource rien; dont j'entens qu'après s'en être

quelque temps fort excusée, enfin elle a condescendu de dire à

ceulx de son conseil qu'ilz advisent comment cella se pourra

fère; dont desjà ont résolu que la dicte Dame payera, dans le

moys d'apvril, une partie de ses debtes en Allemaigne, laquelle

iceulx princes prendront des mains de ses créditeurs; et encor

que les deniers reviegnent toutz à son acquit, ilz luy seront

néantmoins remboursez, la moictié des prinses, et l'aultre

moictié par les esglizes protestantes de ce royaulme; lesquelles,

à ce qu'on dict, ont accordé de bailler quatre vingtz mil escuz

dans huict moys, ainsy que de mesmes les aultres esglizes

protestantes de France, de Flandres, d'Allemaigne, des Suisses,

d'Itallie, et mesmes disent d'Espaigne, contribuent à ceste

guerre: dont l'on faict compte que la contribution de toutes

ensemble, comprins les dix mil escuz de ceste cy, monte envyron

trente mil escuz toutz les moys.

Mais la difficulté est en ce que, sans mettre la main aux deniers

d'Espaigne, la dicte Dame ne peut, ny veult payer aulcune portion

de ses debtes, ceste année, en Allemaigne, affin de ne se

desfornyr d'argent; et ce qui a esté cause de quoy Espinola et

Fiesque ont esté mieux ouys sur les offres qu'ilz ont faictes, au

nom des merchans Espaignolz et Gènevoys, de laysser les dicts

deniers à la dicte Dame, ainsy que je l'ay mandé par mes

précédantes. Et j'ay advis qu'on tient cella pour si accommodé,

que desjà est ordonné à Me Grassein d'en distribuer quarante cinq

mil livres d'esterlin aulx merchans de ceste ville, c'est cent

cinquante mil escuz, pour les fornyr, à ce prochain apvril, en

Allemaigne, aux dits créditeurs de ceste Royne et vingt mil {lt}

aussi d'esterlin, c'est soixante douze mil escuz, ordonnez pour

les affères d'Escoce.

Reste seulement que la dicte Dame demande aus dicts Espinola et

Fiesque ung mot de lettre du Roy d'Espaigne, par lequel il

advouhe que les dicts deniers sont des merchans, et non siens;

ce que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est ici, me promect que son

Mestre ne le fera jamais. Aultres estiment que, pour sortyr hors

de l'obligation et du risque des dicts deniers envers les

merchantz, qu'il ne reffusera de le fère; aultres disent que,

ores qu'il ne le face, qu'on ne lairra pourtant d'accorder des

dicts deniers avecques les merchans, et s'en ayder en Allemaigne;

néantmoins, il sera toutjour bon d'incister au duc d'Alve qu'il

empesche le dict accord:

Car il est desjà nouvelles que Quillegrey sera dépesché pour

aller porter les lettres de police du dict payement, et pour

aller faire semblables offices, ceste année, qu'il fit la

précédente envers les princes protestans; dont s'estime, qu'à son

arrivée par dellà, plus qu'à celle du jeune comte de Mensfelt,

les dicts princes s'esmouveront et commenceront de marcher; et

que le dict de Mensfelt n'a emporté que quelques lettres

d'acquit, pour vingt mil livres d'esterlin, qui avoient esté

desjà prinses sur les bagues de la Royne de Navarre. Par ainsy,

il fault fère estat que l'armée de Cazimir yra au secours de

ceulx de la Rochelle.

Il semble qu'on ayt vollu imprimer quelque peur à ceste princesse

du duc de Olstein, luy donnant entendre qu'il a esté devers le

duc d'Alve à Bruxelles pour tretter quelque entreprinse contre

elle, et qu'il faict une levée de gens de pied et de cheval vers

Hembourg et Osterelan, de quoy elle a certain adviz, et que le

duc Ery de Bronzouye a aussi la sienne toute preste; dont, encor

que le dict duc d'Alve monstre que son principal prétexte soit

pour résister aulx entreprinses du prince d'Orange, néantmoins la

jalousie qu'elle s'est donnée de cella, et possible le desir de

favoriser les affères du dict prince d'Orange, et les choses

advenues par la mort du comte de Mora sont cause dont elle se

laysse ainsy aller à la forniture de deniers en Allemaigne;

aulcuns estiment tout le contraire du duc d'Olstein, qu'il est

pour le dict prince d'Orange, bien m'a l'on dict qu'il y a desjà

trois ans que ceste Royne a osté de son estat le dict de Olstein

lequel souloit être son pencionnaire.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 61 / 318 题