Madame, le surplus que j'ay à dire à Vostre Majesté, oultre le contenu
en la lettre que j'escriptz présentement au Roy, je le réserve à vous
mander par le Sr de La Croix, aussitost que l'ung des miens, qui sont
par dellà, sera arrivé, et n'adjousteray icy, Madame, si n'est qu'on
parle diversement en ce royaulme de la paix qui se trette en France,
estantz ceulx des deux religions en contraires espérances là dessus;
sçavoir: les Catholiques, que des grandes et notables victoires, que
Monseigneur vostre filz a gaignées, ayt à réuscyr ung accord fort
advantaigeux pour nostre religion et très honnorable pour le Roy; et
les Protestantz, que monsieur l'Admyral s'estant aulcunement reffect,
et près d'estre, dans six sepmaines ou deux moys, secouru du prince
Cazimir, n'ayt à quicter rien de ce qui apartient à la leur, ny en
l'exercisse, ny en l'establissement d'icelle dans le royaulme; et
estiment, les ungs et les aultres, que leur propre faict deppend du
succez des choses de dellà; dont, encor que la Royne d'Angleterre et
les plus modérez d'auprès d'elle dettestent assés les guerres des
subjectz, néantmoins, ceulx qui ont plus d'auctorité et de manyement
près d'elle, desirans que la part des Catholiques demeure fort oprimée
par deçà, condamnent en toutes sortes l'entreprinse de ceulx du North
comme inique, et luy coulorent de quelque équité celle de France et
luy persuadent, que du maintien d'icelle deppend la seureté de son
estat et du tiltre de son royaulme, et de la légitime qualité de sa
personne; laquelle aultrement seroit par les Catholiques tenue
illégitime. Ce qui faict, Madame, qu'encor que ceste princesse ayt
grand regrect à la prinse de ces deux grandes nefz véniciennes, et
qu'elle sente que, pour aulcun respect, il tourne au préjudice de sa
réputation que, l'une, en partant d'icy, et l'aultre, en y arrivant,
ayent esté prinses en la plaige et quasi dans les portz de son
royaulme; néantmoins, pour n'incommoder ceulx de la dicte religion,
iceulx de son dict conseil la contraignent de différer et dissimuler
le remède, que très volontiers elle donroit aulx merchans; et le
secrétaire Cecille a assés soubdain respondu à ceulx qui l'en ont
sollicité, que ceulx de la Rochelle avoient guerre contre les
Véniciens, parce qu'ilz ont preste de l'argent au Roy; et mesmes,
aulcuns à ce propos m'ont interrogé si la Royne de Navarre n'estoit
pas en actuelle possession de quelque partie de son royaulme, ayant
esté proposé en ce conseil, si, comme Princesse Souveraine, elle ne
pouvoit pas déclarer une guerre, après l'avoir jugée juste et
légitime. Sur quoy, me doubtant bien pourquoy l'on me faisoit ceste
demande, j'ay respondu que la dicte Dame n'a rien qui ne soit, ou
mouvant de la couronne de France, ou tenu soubz la protection
d'icelle, et ainsy n'ont rien gaigné sur moy de cest endroict.
J'ay receu l'acte de mainlevée, qui a esté faicte à Roan, des biens
des Anglois, de laquelle ceste Royne et les siens se sont fort
contentez, et ont, de leur part, desjà procédé de mesmes à la
restitution des biens que les Françoys ont peu monstrer leur apartenir
par deçà, et continuent encores toutz les jours de leur faire justice.
Ilz se plaignent seulement de Bretaigne, et suplient Vostre Majesté
d'y donner ordre. Il me semble qu'en toutes sortes, ceste Royne et le
général de son royaulme veulent persévérer en bonne paix, et ouverte
amytié, avecques Voz Majestez Très Chrestiennes; mais que, en
particullier, aulcuns passionnez feront toutjour, soubz main, tout ce
qu'ilz pourront, et icy, et en Allemaigne, pour ceulx de la Rochelle,
et feroient davantaige si, avec vostre authorité, je ne mettois peyne
de les empescher. Sur ce, etc.
Ce XVe jour de janvier 1570.