AU ROY.

Sire, il ne se faict, à ceste heure, aulcune plus grande dilligence

par deçà, après avoir esteint l'eslévation du North, que de cercher

d'où elle est procédée, et qui sont les principaulx, qui ont heu

intelligence avec les deux comtes; en quoy s'engendrent plusieurs

malcontantemens et malveuillances qui se descouvrent toutz les jours

en plusieurs endroictz et villes de ce royaulme, et se continuent

jusques à la court; mesmes semble que, des champs où la guerre estoit,

elle se soit transférée ez cueurs et affections des hommes, et dict on

que de là procède le retardement de la liberté du duc de Norfolc,

lequel aultrement estoit en trein de sortir bientost de la Tour pour

estre remis en son logis de ceste ville; mais les divisions et

compétances de ceulx du conseil l'empeschent, lesquels veulent

monstrer qu'ilz concourent toutz contre la cause de l'eslévation, et,

encor que nulz manifestement ne le chargent de rien d'icelle,

néantmoins les ungs s'efforcent de l'y trouver embrouillé, et les

aultres de l'en déclairer exempt; ny n'est moindre leur contention sur

le faict de la Royne d'Escoce, soit pour le regard de la dicte

entreprinse du North, ou soit pour ses aultres affères, ès quelz ses

amys et serviteurs, qu'elle a en ce royaulme, ne se monstrent, pour

chose qui soit advenue, moins fermes en sa faveur, ny aussi ses

adversaires moins véhémentz contre elle que auparavant. Et cependant

le gouverneur de Barvich a envoyé à la Royne d'Angleterre une lettre

du comte de Mora, par laquelle, de tant que la dicte Dame ne l'a

vollue communiquer à personne et qu'elle a fait semblant d'y avoir

trouvé plusieurs vériffications de l'entreprinse du North, quelques

ungs des grandz en demeurent en peyne; et bientost après, est arrivé

devers elle le ser Nicollas Elphingston, très familier et inthime du

dict de Mora, lequel elle a curieusement et avec grand affection ouy,

mais ne se publie encores rien de l'occasion de sa venue, si n'est

qu'on dict qu'il a aporté la depposition du comte de Northomberland,

lequel estant enfin tumbé ez mains du comte de Mora, il l'a faict

mettre dans Lochlevin, où la Royne d'Escoce estoit prisonnière; mais

je crains que le dict Elphingston ayt charge de renouveller le propos

de consigner la Royne d'Escoce au dict de Mora, moyennant les ostages

qu'on luy a demandé, ou bien de fère l'eschange d'elle et du dict

comte de Northomberland, ce que je sçay avoir esté déjà proposé en ce

conseil, ainsy que je l'avois auparavant bien préveu; mais il semble

qu'il ne peult aucunement venir au cueur de la Royne d'Angleterre de

le debvoir fère, et y a aulcuns des siens qui ne sont pour le

consentyr, tant y a que la pouvre princesse et ceulx, qui portons icy

son faict, en sommes en grand peyne; mesmement à ceste heure que le

comte de Lestre, lequel a accoustumé de procéder d'une plus honneste

et généreuse façon envers elle que les aultres du dict conseil, s'en

est, pour quelque occasion (et croy que pour les différans de court),

allé en sa mayson de Quilingourt, où, toutesfoys, l'on croyt que la

Royne d'Angleterre ne le larra longtemps sans le fère revenir.

J'entendz que ung secrétaire du comte Palatin vient d'arriver, lequel

fault que soit passé par Flandres (car la navigation de Hembourg et de

Hendein est serrée des glaces jusques en mars) ou bien échappé par la

France. Il est allé droict à Vuyndesor, et n'ay encores rien peu

aprandre de sa commission, si n'est par ung qui l'a observé en

passant, qui a comprins de luy qu'il vient pour avoir de l'argent, ou

bien lettre de crédit et de responce à certains juifz qui ont promiz

de fornir une somme en Allemaigne, et qu'il est tout certain que le

Cazimir et le prince d'Orange ont une armée preste pour entrer en

France, à ce prochain primtempz; dont le jeune comte de Mensfelt s'est

eslargy de dire, qu'aussitost qu'il arrivera en Allemaigne avec la

dépesche de ceste princesse, le dict de Cazimir commancera de marcher;

ce que l'ambassadeur d'Espaigne, qui est icy, lequel j'avois hier à

disner en mon logis, m'a confirmé, bien qu'il crainct, si le propos de

la paix se conclud en France, que tout cella aille tumber sur les bras

du duc d'Alve; et, ce pendant, le capitaine Sores a prins une seconde

nef vénicienne, plus riche que la première, et faict on compte que la

charge des deux vault plus de trois cenz mil escuz, oultre quatre

vingtz pièces de bonne artillerye qu'il y a dedans, et oultre les

deulx vaysseaulx, qui sont les deux meilleurs de la mer; de quoy toutz

les merchans, tant naturelz que estrangiers, de ce royaulme, demeurent

fort scandalizez contre Mr le cardinal de Chatillon, et requièrent

ceste Royne d'y pourvoir; mais, ou soit qu'elle et les siens n'ayent

moyen de le fère, ou bien que, pour s'exempter de prester de l'argent

à ceulx de la Rochelle, ilz leur veuillent permettre de se prévaloir

de ceste riche et grande prinse, ilz dissimulent et prolongent les

remèdes; et est à craindre que le dict Sores, avec tant de bons et

grandz vaysseaulx, et bien artillez, qu'il a à ceste heure, et le Sr

de Olain, et le bastard de Briderode, qui en ont ung aultre bon

nombre, ne tiennent dorsenavant bien fort subjecte ceste estroicte

mer, et mesmes qu'ilz ne dressent quelque entreprinse sur vos

gallères; bien qu'on m'a dict, Sire, que le dict de Olain est allé

jusques en Allemaigne porter soixante mil escuz au prince d'Orange du

butin de ses prinses de mer.

Le Sr Thomas de Fiesque poursuyt d'accomoder icy le faict des deniers

et merchandises, prinses et arrestées par deçà sur les subjectz du Roy

d'Espaigne, au nom des merchans à qui elles appartiennent, proposant

que les deniers, qui sont en espèces, et pareillement ceulx qui

proviendront des merchandises, demeurent ez mains de ceste Royne

jusques à ung entier accord, en ce qu'elle leur permette de les

vandre, et qu'elle leur veuille bailler pour respondant la chambre de

Londres, de payer le tout à bons termes, après qu'elle s'en sera

servye. Sur ce, etc.

Ce XVe jour de janvier 1570.

Correspondance Diplomatique de Bertrand de Salignac de La Mothe Fénélon, Tome Troisième · 第 43 / 318 题