Madame, je mectz en la lettre, que j'escriptz au Roy, aulcuns propos
de la Royne d'Angleterre, touchant ceulx que, par les deux dernières
dépesches de Voz Majestez, vous m'avez commandé de luy tenir, sur
lesquelz me reste à vous dire, Madame, qu'il semble que ceste
princesse et les siens soyent bien ayses, mais diversement, qu'il se
face une paciffication en vostre royaulme; elle, affin d'estre exempte
de bailler secours à ceulx de la Rochelle, et ne venir à vous faire
quelque manifeste offance pour eulx, et mesmes aura plaisir que les
choses se facent à votre grand advantaige; et eulx, pour n'ozer
meintenant guières presser leur Mestresse de les secourir, ny
d'attempter rien qui vous puysse desplayre; mais ilz vouldroient que
l'advantaige demeurât à ceulx de l'aultre party, sur la soubmission
desquelz, laquelle leur ambassadeur a escripte par deçà, encores que
le jeune comte de Mensfelt fût desjà despêché, ilz le font temporiser,
affin d'attandre quelle yssue prendra ce que le Sr de La Personne en a
commencé de traicter. Et doublant assés que la paciffication ne s'en
puysse bien ensuyvre, luy et le Sr de Lombres incistent grandement de
fayre résouldre icy quelque secours de pouldres et d'armes, et de
quelque nombre de gens de cheval, pour l'envoyer à Mr l'Admyral,
s'esforceans de persuader qu'il est encores si fort qu'avec bien peu
d'ayde, il se monstrera plus relevé que jamais, et qu'on luy veuille
aussi (soubz caution) assister de quelques deniers, pour envoyer au
duc de Cazimir, affin de souldoyer des gens de pied, sans lesquelz il
n'oze mettre en campaigne les gens de cheval qu'il a toutz prestz; et
que d'ailleurs le prince d'Orange, voyant qu'une sienne entreprinse
qu'il avoit en Flandres est descouverte, se dellibère de tourner tout
son aprest aulx choses de France; lesquelles propositions demeurent
encores en suspens; et je metz peyne, en tout évènement, de les
retarder ou empescher, aultant qu'il m'est possible.
Quant à ceulx du North, j'ai vollu vérifier si ce que m'en a dict la
dicte Dame estoit vray, parce qu'on luy déguyse assés souvent les
nouvelles; mais l'on m'a confirmé la route des deux comtes et de toute
leur armée, laquelle a esté de quinze mil hommes; dont y en avoit sept
mille de pied bien armez, et deux mil de cheval en aussi bon équipaige
qu'il s'en peult trouver en Angleterre; et que n'ayantz, pour leur
irrésolution et mauvais accord, ozé venir au combat, ilz se sont
retirez en la frontière d'entre l'Angleterre et l'Escoce, où celluy
de Northomberland et sa femme sont tumbez ez mains d'un armestrang[1],
qu'on a estimé le devoir incontinent livrer au comte de Mora; et que
celluy de Vuesmerland, en habit déguysé, s'en est fouy au plus haut
des montaignes, ayant pour ceste occasion ceste Royne envoyé casser
incontinent son armée, et révoquer le comte de Vuarvic. Mais aulcuns
estiment que le dict armestrang n'est pour consigner le comte de
Northomberland à celluy de Mora, ains plustost pour le relever et pour
luy ayder à remettre sus nouvelles forces.
[1] Partisan, chef de bande.
Au reste nul propos n'esmeust tant ceste Royne que quant on luy parle
de la Royne d'Escoce, et ce que Voz Majestez en ont dernièrement dict
à son ambassadeur a faict beaucoup d'effect envers elle. J'ay bien
vollu, pour mon regard, tirer de la propre parole de la dicte Dame ma
justiffication de ne luy avoir, sur les affaires de la dicte Royne
d'Escoce, ny en nulle autre matière, jamais dict ung seul mot qui
l'ayt peu offancer; de quoy elle m'a randu le tesmoignage tout clair
et prompt, que non seulement elle n'a trouvé jamais mauvaise, ains
très agréable, ma façon de parler, et la substance de toutz mes
propos, ainsy que je les luy ay dictz, et qu'elle vous fera expliquer
que ce qu'elle a prins à cueur de mon dire est pour luy avoir asseuré
que Voz Majestez réputeroient toucher à leurs propres personnes les
torts et indignitez qu'on feroit à celle de la Royne d'Escoce; et
qu'elle s'estime vous apartenir en si bonne part, qu'elle doibt bien
estre tenue en quelque compte et respect envers Voz Majestez aussi
bien que la dicte Royne d'Escoce. A quoy je luy ay satisfaict si bien
que, prenant rayson en payement, elle a promis d'entrer bientost en
quelque expédiant touchant les affaires de la dicte Dame; et m'a prié
au reste de vous escripre fort affectueusement que, à ce changement de
gouverneur de Bretaigne, il vous playse de commander à celluy qui
l'est meintenant, et à son lieutenant, de donner libre et sûr accez
aulx Angloix, de leur pouvoir aller demander justice; et que
dorsenavant ilz la leur vueillent administrer eulx mesmes, puysqu'il
n'est possible qu'ilz la puissent aulcunement avoir des officiers et
magistratz du pays, car ses dicts subjectz ne peuvent plus supporter
les oltraiges qu'ilz y reçoipvent ordinairement.
Depuis le partement du Sr Chapin, l'on a fait exorter les estrangiers
de s'abstenir de tout commerce avec les subjectz du Roy d'Espaigne et
de ne couvrir aulcunement leurs trafficqs par lettres, ny soubz noms
empruntez d'aultres merchantz; et néantmoins la dicte Dame a
vollontairement offert au dict Sr Chapin d'admettre l'ambassadeur
d'Espaigne à parler et traicter avecques elle comme auparavant, sur le
moindre mot que le Roy d'Espaigne luy en vouldra escripre.
Je bayse très humblement les mains de Vostre Majesté et prie Dieu,
qu'il vous doinct, etc.
Ce IVe jour de janvier 1570.
La Royne d'Angleterre, outre les susdicts propos, m'a très
honorablement parlé, et avec aparance de bonne affection, de Voz
Majestez et de Monseigneur vostre filz, et qu'elle avoit avec
grand playsir ouy, du filz de Mr Norreys, plusieurs actes
généreux et de grand vertu du Roy et de mon dict Seigneur,
lesquelz elle luy avoit faict réciter plus de deux foys, sellon
qu'il disoit les avoir veuz et les avoir aprins de ceulx qui les
sçavoient bien.--Ceulx de ce conseil, et mesmement le comte de
Lestre, m'ont faict pryer d'octroyer mon passeport au Sr
Barnabé, qu'ilz dépeschent, avec commission de ceste Royne, pour
aller recouvrer une grande nef vénicienne, chargée de plus de
cent cinquante mil escus de merchandize, qu'on envoyoit en ceste
ville, laquelle le capitaine Sores a prinse despuys ung mois;
affin que, si le dict Barnabé est rencontré par les gallères ou
navyres françoys, ilz ne luy facent poinct de mal. Je ne sçay
s'il yra poursuyvre le dict Sores jusques à la Rochelle.