Sire, j'ay faict entendre à la Royne d'Angleterre que, pour la bonne
estime que Voz Majestez Très Chrestiennes ont de sa bonne et droicte
intention en l'endroit de voz affères et de la tranquillité de vostre
royaulme, vous n'avez sitost veu donner ung peu de commancement et
ouverture à la paciffication des troubles et guerres d'iceluy, que
vous ne m'ayez incontinent commandé de le luy notiffier, affin que,
devant toutz les aultres princes vos alliez, elle ayt le plaisir
d'entendre que les choses s'acheminent par la voye qu'elle a désiré;
et ainsy, luy particullarisant ce qui est advenu à la reddition de
Sainct Jehan d'Angely, et les propos que le sieur de La Personne vous
a tenuz, avec la vertueuse responce de Vostre Majesté, laquelle elle a
vollu curieusement lyre par deux foys, j'ay suivy à luy dire: qu'encor
que vous ayez grand occasion de vous rescentir des choses mal passées,
du costé de ceulx de la Rochelle, de ce qu'ilz ont mené une très
viollante et dangereuse guerre dans vostre royaulme, et y ont
introduict les armes et armées estrangières, à la grand ruyne de vos
bons subjectz; et qu'il soit maintenant en vostre pouvoir de prendre
par force toutes les places qu'ilz tiennent, et de poursuyvre et venir
bien à boult du reste qui est encore en campaigne; néantmoins vous
aymez mieulx uzer envers eulx de la clémence toutjour accoustumée à
vostre couronne, et plus usée de vostre règne, que de nul de toutz voz
prédécesseurs, et les regaigner par doulceur, que de les mener à
l'extrémité d'ung chastiment, espérant qu'ilz auront tant plus de
regrect de leurs deffiances passées, et persévèreront dorsenavant plus
constantment en la confiance, fidellité, et amour qu'ils doibvent à
Vostre Majesté, leur prince naturel, que moins ils espéroient d'estre
jamais receuz en vostre bonne grâce, laquelle néantmoins vous ne leur
avez différée d'ung seul moment, aussitost qu'ilz ont offert de
s'humilier et de se remettre en vostre obéyssance.
La dicte Dame, d'ung visaige joyeulx, m'a respondu qu'à ceste heure me
voyoit elle, et oyoit mes propos, de trop meilleure affection qu'elle
n'avoit faict despuys ung an, et qu'elle rendoit grâces à Dieu d'avoir
miz au cueur de Voz Majestez Très Chrestiennes, et pareillement en
ceulx de vos subjectz, de retourner à ce mutuel bon ordre de vostre
bénignité envers eulx et de leur subjection envers vous; qu'elle vous
remercye mille et mille foys de luy avoir, ainsy soubdainement et
particullièrement, faict entendre en quoy les choses en sont, ès
quelles elle vous desire tant de bien et de bonheur que vous les
puissiez effectuer à vostre grand advantaige et au repoz de toute la
Chrestienté; et que, si son moyen y peult servyr de quelque chose,
elle le vous offre de tout son coeur, bien qu'elle ne peult fère que
ne porte quelque envye au bonheur de celluy qui a sceu si
oportunéement mettre en avant ce sainct et desiré propos, qu'il ayt
heu meilleur rencontre que quant, d'aultre foys, elle a entreprins
d'en parler; et qu'elle n'a regrect sinon à ce que voz subjectz
peuvent monstrer au monde que, pour leur avoir esté viollé vostre
propre éedict de la paciffication, tant par attemptatz contre leurs
vies, que par contraires lettres contre l'exercisse de leur religion,
ilz ayent heu quelque aparante coulleur de prendre les armes; non que
pourtant elle aprouve qu'ilz ayent bien faict, car plustost s'en
debvoient ils estre allez, et qu'il est tout certain que de quelles
persuasions qu'on luy ayt usé, qui n'ont esté petites, sur la
justiffication de leur cause, elle ne les a jamais volluz secourir.
Je luy ay répliqué que tout le tort de ceste guerre se manifeste en ce
que ceulx de l'aultre party, en leur plus grande résistance, se
trouvent vaincuz par vos forces, et sont par vostre clémence surmontez
en leur humillité, et que cella vous faict prendre meilleure espérance
de voir bientost remiz vostre royaulme en son premier estat et
grandeur; adjouxtant, afin de parler de la réunion du sien, que ce que
je luy ayt dict de ceste réconcilliation de vos subjectz, Voz Majestez
desirent qu'elle le preigne pour ung tesmoignage que, comme vous
estes correspondant à son desir sur le bien de vostre royaulme,
qu'aussi bien le serez vous sur le bien et paciffication du sien, et
sur ce que vous entendrez bientost que ceste eslévation, qui a apparu
en son pays du North, est esteinte ainsi que je le vous ay desjà
mandé.
La dicte Dame, usant là dessus de beaucoup de mercyementz, m'a fort
prié de vous assurer que toute ceste guerre du North est véritablement
achevée, et que le comte de Northomberland, se retirant en Ecosse, est
tumbé ez mains du comte de Mora; que le comte de Vuesmerland s'en est
fouy seul, et abandonné des siens, aux montaignes des frontières; et
que plus de cinq cents gentishommes des leurs sont prins, le reste
discipé, et plusieurs exécutez; et qu'elle ne prendroit que pour une
risée toute ceste entreprinse, tant elle a esté folle et légière,
n'estoit qu'il luy faict mal au cueur qu'il s'y soit trouvé meslé ung
seul homme de qualité.--«Car jamais subjectz, dict elle, n'eurent
moins d'occasion que les siens de mouvoir choses semblables contre
leur prince.»
Et luy ayant seulement répliqué ce mot: «c'est qu'il est fort à
craindre que, tant que la division de la religion durera, que l'on
sera toutz les ans à recommancer,» elle m'a soubdain respondu qu'à la
vérité, puisque les Protestans commancent de proposer entre eulx,
assavoir s'il y a aucune cause pour laquelle l'on puisse, sellon Dieu
et conscience, se soubstraire de l'obéyssance d'ung prince, et le
démettre de son estat; ainsy que le Pape, de son costé, déclaire aussi
les estats de ceulx, qu'il tient pour scismatiques ou hérétiques,
toutz comis et vacquans; elle estime que toutes les couronnes de la
Chrestienté sont assez mal asseurées, et que, de sa part, elle ne se
montrera jamais opiniastre de ne se conformer aulx aultres princes
chrestiens, quant Dieu leur aura mis au cueur de procurer, toutz
ensemble, la réunyon de l'esglyze de Dieu.
Après cella, Sire, j'ay mené le propos à parler de la Royne d'Escoce,
faisant toutjour instance de sa liberté, bon traictement et
restitution. Sur quoy elle m'a dict que Voz Majestez Très Chrestiennes
en avez parlé amplement à son ambassadeur, et qu'elle vous prie de
considérer que le différand est entre deux princesses qui vous sont
parantes, allyées et confédérées; desquelles vous debviez égallement
peser leur droict, et n'avoir en tant d'affection celluy de la Royne
d'Escoce que ne regardiez à conserver le sien; et qu'elle vous fera
remonstrer encores d'aultres choses par son dict ambassadeur, ès
quelles elle espère que vous luy ferez favorable responce; et ay
cogneu, Sire, que les propos que Voz Majestez ont tenu là dessus au
dict ambassadeur ont grandement esmeu la dicte Dame, à laquelle j'ay
dict que, puysque vostre intention se trouve conforme aulx
continuelles instances que je luy ay faictes icy de vostre part pour
la Royne d'Escoce, que je la suplye de déposer à ceste heure le cueur
et le courroux qu'elle a contre elle, puysqu'elle s'est justiffiée de
toutz ces troubles du North, pour se la randre désormais tant attenue
et obligée, qu'elle n'ayt à estre jamais rien tant que toute sienne;
et que, pour l'amour de Voz Majestez Très Chrestiennes, qui tant l'en
priez, elle veuille aussi faire quelque chose pour son bien, n'estant
possible que vous puyssiez laysser de le pourchasser tant que vous la
voyez restituée, ce que vous desirez toutesfoys estre sellon son gré
et contantement.
Elle m'a promiz là dessus, qu'aussitost qu'une responce, qu'elle
attant d'Escoce, sera arrivée, elle ne diffèrera d'ung seul jour
d'entendre en l'affaire de la dicte Dame, et y prendre ung si bon
expédiant qu'elle espère que vous en serez contant; dont de tout ce
qui s'en résouldra elle mettra peyne que vous en soyez adverty: et
remettant, Sire, plusieurs aultres choses, que j'ay notées de ses
propos, au premier des miens que je vous dépescheray, je bayseray en
cest endroict très humblement les mains de Vostre Majesté, et
supplieray le Créateur qu'il vous doinct, Sire, en parfaicte santé,
très heureuse et très longue vie, et toute la grandeur et prospérité
que vous desire.
Ce IVe jour de janvier 1570.
Je crains assés qu'on veuille mettre en avant l'eschange de la
Royne d'Escoce et du comte de Northomberland; vray est qu'il ne
s'en entend encores rien.