XXXV

La revanche.

La torpille a frappé le cuirassé par le travers de ses chaufferies

milieu, au-dessous du blindage de ceinture,--à douze pieds plus bas que

la flottaison.

Un déclanchement simple et précis comme une sonnerie d'horloge: la

pointe percutante recule et heurte le détonateur au fulminate; le

fulminate brûle et enflamme la charge,--soixante-quinze kilogrammes

de coton-poudre qui éclatent sous le navire, comme une mine sous un

rocher. Cela ne fait pas beaucoup de bruit, à cause de la couche d'eau

qui assourdit.

Dans la tôle, un trou se découpe, comme à l'emporte-pièce,--un trou

haut de quatre mètres, large de sept. Le métal pulvérisé disparaît. La

mer entre.

Dedans, c'est le double-fond,--un rempart de compartiments-étanches,

pareils aux cellules d'une ruche. Tout s'écrase et se déchiquète;

la tôle interne, crevée comme du papier, s'effiloche; et cela fait

un second trou, un trou-soupirail ouvert sur les soutes à charbon,

lesquelles ceinturent les chaufferies d'une cuirasse noire. La mer

passe et noie le charbon.

Troisième tôle, qui sépare les soutes des chaufferies. Ici, c'est le

cœur vivant du navire; la tôle enveloppe ce cœur comme une poitrine.

Or, voici qu'elle ploie et se fend;--rien qu'une petite fente; mais au

cœur, coup d'épingle vaut coup de hache.

La mer se glisse, avec un mince gargouillement de fontaine.

La chaufferie babord-milieu.--Huit chaudières alignées devant un

couloir où la houille concassée s'entasse. Vingt-six hommes demi-nus

travaillent âprement, brandissant leurs lourdes pelles, et lançant à

toutes volées le charbon sur les grilles flamboyantes. Des lampes, dont

la blancheur électrique jure avec l'éclat sanglant des foyers, pendent

au plafond. Une échelle d'acier descend verticale de la porte, une

trappe fermée,--boulonnée.

Ils ont entendu l'explosion, les chauffeurs. Le contre-coup les a jetés

bas comme des capucins de cartes. Ils se relèvent, meurtris, et ils

voient l'eau,--l'eau mortelle qui jaillit de la muraille. Alors, dans

la chaufferie close, d'où l'on ne sortira pas, où il faut crever comme

des chiens la pierre au cou, c'est une scène indicible d'horreur.

Les hommes, tous ensemble, se sont rués sur l'échelle,--comme si

c'était possible de sortir par cette trappe qu'il faut dix minutes

pour dévisser! On a déjà de l'eau jusqu'aux genoux.--Et le chef de

chauffe, fou de sa responsabilité grotesquement vaine, a crié: «A vos

postes!» en abattant de son revolver un des fuyards, n'importe lequel.

Après quoi, conscient du désastre, sûr de son impuissance, et terrifié

de l'agonie atroce qu'il devine, il se tue lui-même de son second

coup.--L'eau monte aux poitrines, et, soudain, noie les huit foyers.

Des sifflements de locomotive couvrent alors tous les cris, cependant

que de grands jets de vapeur et d'eau bouillante mordent furieusement

dans le tas de chair accroché à l'échelle.

Un pugilat monstrueux: toutes ces bêtes humaines rendues comme d'un

coup de baguette à la férocité ancienne s'assomment et se déchirent des

dents et des ongles pour le droit dérisoire de mourir un échelon plus

haut. L'eau couvre les premières têtes. Il y a des hommes à la nage;

d'autres, qui ne savent pas, meurent au fond, avec des soubresauts; la

surface bouillonne. Au dernier échelon, sous la trappe fermée, celui

qui mourra le dernier s'accroche aux vis d'ouverture et les secoue

désespérément; mais dans sa terreur démente, le misérable se trompe, et

il tourne les manettes à contre-sens.

Alors, comme l'eau gagne les derniers degrés, un grand quartier-maître

à poils roux, dont les forces se décuplent dans sa fureur de vivre,

se rue à coups de couteau dans l'échelle, et taille dans les mains

cramponnées jusqu'à ce qu'il touche, lui aussi, la porte implacable.

Mais l'eau monte plus vite que lui, et il s'arrête, vaincu, et il lâche

le couteau rouge, et sa grande face brutale retombe sur sa poitrine qui

sanglote....

C'est fini, la chaufferie est pleine.

Les civilisés: Roman · 第 54 / 56 题