La revanche.
La torpille a frappé le cuirassé par le travers de ses chaufferies
milieu, au-dessous du blindage de ceinture,--à douze pieds plus bas que
la flottaison.
Un déclanchement simple et précis comme une sonnerie d'horloge: la
pointe percutante recule et heurte le détonateur au fulminate; le
fulminate brûle et enflamme la charge,--soixante-quinze kilogrammes
de coton-poudre qui éclatent sous le navire, comme une mine sous un
rocher. Cela ne fait pas beaucoup de bruit, à cause de la couche d'eau
qui assourdit.
Dans la tôle, un trou se découpe, comme à l'emporte-pièce,--un trou
haut de quatre mètres, large de sept. Le métal pulvérisé disparaît. La
mer entre.
Dedans, c'est le double-fond,--un rempart de compartiments-étanches,
pareils aux cellules d'une ruche. Tout s'écrase et se déchiquète;
la tôle interne, crevée comme du papier, s'effiloche; et cela fait
un second trou, un trou-soupirail ouvert sur les soutes à charbon,
lesquelles ceinturent les chaufferies d'une cuirasse noire. La mer
passe et noie le charbon.
Troisième tôle, qui sépare les soutes des chaufferies. Ici, c'est le
cœur vivant du navire; la tôle enveloppe ce cœur comme une poitrine.
Or, voici qu'elle ploie et se fend;--rien qu'une petite fente; mais au
cœur, coup d'épingle vaut coup de hache.
La mer se glisse, avec un mince gargouillement de fontaine.
La chaufferie babord-milieu.--Huit chaudières alignées devant un
couloir où la houille concassée s'entasse. Vingt-six hommes demi-nus
travaillent âprement, brandissant leurs lourdes pelles, et lançant à
toutes volées le charbon sur les grilles flamboyantes. Des lampes, dont
la blancheur électrique jure avec l'éclat sanglant des foyers, pendent
au plafond. Une échelle d'acier descend verticale de la porte, une
trappe fermée,--boulonnée.
Ils ont entendu l'explosion, les chauffeurs. Le contre-coup les a jetés
bas comme des capucins de cartes. Ils se relèvent, meurtris, et ils
voient l'eau,--l'eau mortelle qui jaillit de la muraille. Alors, dans
la chaufferie close, d'où l'on ne sortira pas, où il faut crever comme
des chiens la pierre au cou, c'est une scène indicible d'horreur.
Les hommes, tous ensemble, se sont rués sur l'échelle,--comme si
c'était possible de sortir par cette trappe qu'il faut dix minutes
pour dévisser! On a déjà de l'eau jusqu'aux genoux.--Et le chef de
chauffe, fou de sa responsabilité grotesquement vaine, a crié: «A vos
postes!» en abattant de son revolver un des fuyards, n'importe lequel.
Après quoi, conscient du désastre, sûr de son impuissance, et terrifié
de l'agonie atroce qu'il devine, il se tue lui-même de son second
coup.--L'eau monte aux poitrines, et, soudain, noie les huit foyers.
Des sifflements de locomotive couvrent alors tous les cris, cependant
que de grands jets de vapeur et d'eau bouillante mordent furieusement
dans le tas de chair accroché à l'échelle.
Un pugilat monstrueux: toutes ces bêtes humaines rendues comme d'un
coup de baguette à la férocité ancienne s'assomment et se déchirent des
dents et des ongles pour le droit dérisoire de mourir un échelon plus
haut. L'eau couvre les premières têtes. Il y a des hommes à la nage;
d'autres, qui ne savent pas, meurent au fond, avec des soubresauts; la
surface bouillonne. Au dernier échelon, sous la trappe fermée, celui
qui mourra le dernier s'accroche aux vis d'ouverture et les secoue
désespérément; mais dans sa terreur démente, le misérable se trompe, et
il tourne les manettes à contre-sens.
Alors, comme l'eau gagne les derniers degrés, un grand quartier-maître
à poils roux, dont les forces se décuplent dans sa fureur de vivre,
se rue à coups de couteau dans l'échelle, et taille dans les mains
cramponnées jusqu'à ce qu'il touche, lui aussi, la porte implacable.
Mais l'eau monte plus vite que lui, et il s'arrête, vaincu, et il lâche
le couteau rouge, et sa grande face brutale retombe sur sa poitrine qui
sanglote....
C'est fini, la chaufferie est pleine.