XXV

La lettre de Torral ne parvint pas à Fierce, non plus qu'un volumineux

courrier de Mlle Sylva, parti par le même premier paquebot. Le

_Bayard_, avançant soudain son départ de plusieurs jours, avait

appareillé d'Hong-Kong sans nouvelles de Saïgon. Ces surprises sont

choses habituelles à la mer, et les marins n'y prennent pas garde.

Quand même, Fierce regretta l'absence de lettres; c'était dur de s'en

aller ainsi, pour on ne savait où,--destination secrète,--sans même

emporter le viatique de quelques phrases douces, d'une pensée tendre,

d'un chiffon de papier touché par la fiancée. Cette lettre désirée

comme un remède urgent, il partait sans qu'elle fût venue le guérir. Il

partait fiévreux et troublé, la chair en révolte, l'esprit chancelant.

Tout son scepticisme, tout son nihilisme d'antan l'assiégeait depuis la

fête anglaise. Malgré ses fiançailles, malgré l'amour pur et profond

qui lui brûlait le cœur, il avait suffi d'une rencontre libertine

et d'une minute entremetteuse pour qu'il fût à deux doigts d'une

trahison,--pour que sa volonté écroulée glissât d'un coup vers la

débauche.--Il doutait amèrement de lui, maintenant. N'était-il pas

irrémédiablement pourri par sa vie antérieure? Cette civilisation

suprême, la civilisation des Torral, des Mévil, des Rochet, la

civilisation rationaliste des hommes sans Dieu, sans maître, sans

code, n'était-elle pas une mystérieuse maladie mentale, une gangrène

de l'âme, qui ne lâchait plus les proies qu'elle avait mordues? Toute

sa vie,--vingt-six ans,--Fierce avait courtisé la raison pure; il

l'estimait aujourd'hui vaine et néfaste; mais pourrait-il la chasser

de son cerveau? Suffisait-il, pour cette guérison, d'être amoureux

d'une vierge candide et croyante? L'amour de Sélysette Sylva était en

lui comme un rayon de soleil; mais il songeait aux tuberculeux qui

prolongent parfois, dans un climat sec et chaud, leur vie condamnée: un

vent froid, quelques pluies, et la mort se précipite; il ne faut pas

que le malade échappe une minute à son soleil sauveur.

Le _Bayard_ quittait Hong-Kong sans bruit, furtivement, comme on

s'évade. Départ imprévu, mystérieux, brusquement décidé là-bas, à

Paris, dans un cabinet de ministre où s'agitaient peut-être des

questions redoutables de paix ou de guerre. Une inquiétude flottait

sur la rade, parmi les navires aux pavillons divers qui regardaient

partir l'amiral français. A poupe du _King-Edward_, le _Bayard_ passa;

les deux navires, fraternels la veille, unis dans toutes les fêtes et

dans toutes les orgies se saluèrent avec raideur, les canons lançant

leurs notes brèves, les matelots blancs, les soldats rouges froidement

alignés face à face; aux baïonnettes, le soleil levant mettait du sang.

Le _Bayard_ s'éloigna sur la mer. Hong-Kong descendit sous l'horizon.

On faisait route à l'ouest. La côte chinoise bleuissait à tribord.

Au crépuscule, Leï-Tchao émergea du couchant; le mont Jacquelin se

profila, mi-parti jaune et noir: sables en bas, broussailles en haut.

Le _Bayard_, à l'aube suivante, entra dans la rivière Mat-Se, remonta

l'estuaire de Kouang-Cho-Van, entre deux rives vertes gardées de

brisants, semées de villages tapis sous des arbres. La ville française

étalait ses casernes, ses docks et ses écoles,--vides. Dans le port, un

croiseur était à l'ancre. Le _Bayard_ stoppa, fit un signal; l'autre

navire appareilla, et tous deux, en ligne de file, redescendirent le

fleuve.

Fierce comptait les jours. Encore trois avant Saïgon,--si l'on faisait

route directe. Mais non: on passa le détroit d'Haï-Nan; la division

d'Orvilliers allait se concentrer au Tonkin, en baie d'Halong. Fierce

désespéra. Le charme était rompu, qui, près de Sélysette, l'avait

régénéré, refait jeune, chaste, candide,--heureux; seul, et loin

d'elle, il se retrouvait vieux, débauché, sceptique,--civilisé.

Vainement il regardait avec ferveur le cher portrait volé, qui tant

de fois lui avait servi de talisman protecteur.--Le charme était

rompu.--Le portrait de Sélysette n'était plus qu'une image impuissante;

il fallait la présence même, la voix, la main, l'âme;--vite, avant la

rechute inguérissable.

Le _Bayard_ pénétra dans les brumes tonkinoises. La mer soudain

rétrécie fut glauque et plate comme un étang; et d'étranges rochers,

hauts comme des tours gothiques, se hérissèrent dans le brouillard. On

avançait parmi des formes fantastiques de nuages et d'îles mélangés.

C'était un archipel de cauchemar, une légion pétrifiée de géants qui,

peu à peu, surgissait alentour et cernait les navires. Du ciel gris

tombait une pluie une et persistante, un crachin qu'on sentait éternel.

La baie d'Halong gisait là, noyée de brume. Un long fantôme flottait

sur l'eau, mal entrevu parmi la pluie opaque: le croiseur qu'on venait

chercher. On s'arrêta deux jours. Des chalands de charbon vinrent du

port, invisible quoique proche; et l'on emplit les soutes. Puis, la

division reprit le chemin du large. Sur les rochers gris, le ciel gris

pleurait toujours dans la brume grise.

Hors d'Halong, la mer clapota, la mousson fouetta d'écume les coques

lavées. Le soleil éclaira la côte d'Annam, abrupte et dorée. La

division gagnait vers Saïgon, mais à petits pas; on se traînait le long

du littoral, on frôlait chaque promontoire, on entrait dans toutes les

baies. Il semblait qu'on eût souci de montrer partout les navires,

les canons,--et le pavillon tricolore. On mouilla plusieurs fois, à

Thuan-an, à Tourane, à Qui-nhone, à Nia-trang; et ce furent des heures

perdues. Mais enfin, la dixième nuit, le feu de Padarang fut doublé,

puis le feu de Saint-Jacques; et Saïgon s'éveillant revit sur sa

rivière les mâtures et les coques de ses croiseurs reflétées dans le

courant. L'absence avait duré trente-et-un jours.

Fierce, impatient, regardait la ville. Mais, d'abord, il lui fallut

dépouiller et déchiffrer le courrier accumulé. Aux dépêches courantes

de tout le mois,--qu'on n'avait pas fait suivre,--s'ajoutaient les

ordres militaires et diplomatiques arrivés la veille et l'avant-veille.

L'état-major passa quatre heures à la besogne. Chaque aide de camp,

isolé dans sa chambre, attaquait séparément sa part de textes, et les

traductions dépouillées arrivaient une à une sur la table de l'amiral,

où tout se coordonnait et prenait sens. Fierce déchiffra son lot sans

s'informer de l'ensemble; peu lui importait que le vent fût à la paix

ou la guerre; il songeait à la rue des Moïs.

Il y courut dès le premier canot major, et le soleil de trois heures

ne l'effraya pas. Il alla à pied plutôt que d'attendre une voiture, et

le cœur lui battit chaudement en revoyant la villa et la chère véranda

des fiançailles. Une secousse de bonheur tressaillit dans ses moelles:

puisqu'il l'aimait toujours rien n'était perdu, rien n'était compromis;

ces trente jours troubles et névrosés allaient s'effacer comme un

mauvais rêve, au premier sourire de la fiancée. Il sonna à la grille.

Un boy ouvrit, paresseux, et, le reconnaissant, s'en fut chercher

une lettre; Fierce, étonné, anxieux, déchira l'enveloppe,--et resta

stupide, la lettre aux doigts: Sélysette n'était pas à Saïgon; sa mère

avait dû quitter la ville pour le sanatorium du Cap Saint-Jacques.

Fierce fut déçu profondément, mais rassuré: il avait eu peur, en

ouvrant ce pli de mauvais augure.--Après tout, le Cap n'est pas loin de

Saïgon; les bateaux du service fluvial y vont tous les jours en deux

petites heures.--Fierce relut la lettre, deux jolies pages griffonnées

en hâte, à l'instant du départ: Mme Sylva avait beaucoup souffert des

chaleurs trop humides de cette fin d'avril, et Sélysette, toujours

prudente et maternelle, avait exigé quelques semaines de montagne. Le

gouverneur était justement au Tonkin, et sa villa du Cap inoccupée;

on s'y installerait sommairement, et Fierce y aurait sa chambre; on

l'attendait dès qu'Hong-Kong aurait enfin lâché le pauvre _Bayard_.

--«Demain, pensa-t-il, je demanderai une permission, et je dînerai au

Cap.»

Réconforté par cette certitude, il songea que le soleil était haut, et

son casque mince. Il héla un malabar,--les malabars sont les fiacres

pouilleux de Saïgon,--s'y abrita et se résigna à rentrer à bord. Rue

Catinat, il s'arrêta dans les boutiques; après trente jours d'absence,

quelques emplettes s'imposaient.

Saïgon n'était pas changé. Il le constata sans déplaisir, et ce fut

une distraction à sa déconvenue. Dans la blanchisserie, les mêmes

figures chinoises se penchaient sur le linge, avec des joues gonflées

d'eau, pour l'humecter d'une pluie vaporeuse, avant la pesée des gros

fers chargés de braise. Chez le tailleur, les grands ciseaux coupaient

toujours la même toile blanche pliée en six, pour bâtir plus vite les

vêtements par demi-douzaines. Fierce entra chez A-Kong, son marchand

préféré, et le vieux Cantonais accourut à sa rencontre, son large

sourire fendant sa face ridée comme un citron.--Une tasse de thé,--vrai

Fou-Tchéou, cap'taine!--Et quoi vouloir? Y en a arrivé de Hong-Kong?

Quoi faire les Anglais? Quand se battre?

--«Tu es un vieux gredin, dit Fierce en riant. On ne se battra pas du

tout.--Tu vas m'envoyer de la poudre de riz, du champagne extradry, du

Pedro Ximénès et des cordes de violoncelle.»

Tout de suite, A-Kong, confidentiellement, offrit une nouvelle qualité

de papier de riz,--beaucoup excellent,--et des balles de tennis rouges

et blanches,--bon pour voir par terre.--A propos, quoi y en a nouveau,

cap'taine Malais, du côté Grand Lac?

--Quoi donc? l'impôt du riz?

--Rien, rien....»

Le vieux, prudemment, parlait d'autre chose, détournant ses phrases

avec une habileté de diplomate. Les Chinois, silencieux conquérants de

l'Indo-Chine, ont tendu sur toutes les villes et tous les villages le

réseau de leur négoce; et merveilleusement informés par leur secrète

franc-maçonnerie, ils flairent de loin les événements à venir; si

bien qu'au milieu des Annamites indolents et des Occidentaux étonnés,

ils profitent infailliblement et ironiquement de chaque chose, et ne

cessent pas de s'enrichir.

Cinq heures sonnaient. Fierce avait chaud, et le _Bayard_, rôti par le

soleil encore haut, devait être une fournaise. Plutôt que de rentrer

tout droit, mieux valait flâner deux heures en voiture,--jusqu'à la

brune. Fierce paya son malabar et choisit une victoria bien attelée. Le

saïs, sans même s'informer, prit le chemin classique: c'était l'heure

de l'Inspection. Fierce laissa faire.

Saïgon paradait dans l'allée des Poteaux. Tous et toutes étaient là,

et Fierce reconnaissait ceux et celles qui avaient traversé ou côtoyé

sa vie de jadis,--dans un souper, dans un bal, dans un tripot ou dans

un lit.--Bizarre! cette vie sensuelle et sceptique qui avait été la

sienne, il s'en était séparé, il s'en était éloigné, tellement qu'il

avait cessé de l'apercevoir, cessé même de se souvenir qu'elle existât.

Elle existait cependant; elle continuait d'aller son train licencieux

et accueillant, elle était là, dans ces voitures chargées de chairs à

vendre et de consciences à acheter,--toute prête, dès qu'il voudrait,

à le ressaisir. Fierce, par un mouvement impulsif, ordonna au cocher

d'aller plus vite; mais on ne pouvait pas, à cause de l'encombrement.

Une charrette attelée d'un seul poney le croisa. Torral était dedans,

avec un de ses boys: il aimait afficher parfois son vice au milieu

de la ville, cyniquement, par haine méprisante de ces gens qu'il

scandalisait. Il vit Fierce et lui cria bonjour; puis, le courant des

voitures l'entraînant, il se retourna pour lui demander s'il avait reçu

sa lettre; Fierce, déjà trop loin, ne comprit pas; il regardait en

avant.

Au bout de l'allée des Poteaux, il y a un petit pont de briques; la

mode veut que les voitures n'aillent pas plus loin, et c'est là qu'on

fait demi-tour. Fierce aspirait à cette issue pour quitter la cohue.

Au delà, ce serait le plein air, loin de ces hommes vicieux et blasés,

loin de ces femmes fardées, en robes molles.

Une main cependant s'appuya sur son bras: le docteur Mévil, à

bicyclette, s'était glissé jusqu'à lui, frôlant plusieurs roues,--assez

imprudemment. Fierce n'avait pas lu la lettre de Torral; la mine

souffrante du médecin l'étonna: Mévil était couleur de cire, et ses

yeux bleus agrandis semblaient ouverts sur du néant; sa bouche,

autrefois rouge et comme saignante de coups de dents féminins, avait

pâli jusqu'au rose; ses moustaches claires de Gaulois décadent ce

raidissaient mal en dépit du cosmétique. Fierce l'interrogea sur sa

santé: il haussa les épaules sans répondre; mais sa main chercha la

main de l'ami pour le remercier.

--«Que deviens-tu? disait Fierce.

--Rien.»

Ils allèrent un instant côte à côte, silencieux. Hélène Liseron les

croisa tout à coup dans sa victoria. Sans doute était-elle réconciliée

avec Mévil, car ses lèvres se froncèrent comme pour un baiser; jamais

d'ailleurs elle n'avait su garder longue rancune à personne; et,

reconnaissant Fierce, elle lui tira la langue en riant.

--«Tu l'as reprise? demanda Fierce.

--Non,» fit l'autre d'un signe de tête. Il parlait par monosyllabes,

comme un homme très las.

Tout à coup, il regarda Fierce en face:

--«Dis? c'est vrai, tu épouses Mlle Sylva?»

Sa voix s'était nuancée d'un respect singulier, et d'une tristesse

sombre. Fierce, ému, lui serra la main.

--«Oui, dit-il; et je suis bien heureux....»

On arrivait au petit pont de briques. Les victorias tournaient bride

et s'en revenaient, toujours au pas. Dedans, des femmes souriaient,

vaniteuses de leurs robes;--Mévil les regarda, puis, lentement, haussa

les épaules; et murmurant: «adieu», il se pencha, tourna court, et

partit vite en sens inverse,--à la poursuite des femmes, de celle-ci

ou de celle-là, ou d'une autre, absente. Fierce, pensif, regarda la

rizière inondée, et le soleil couchant qui la pailletait de rubis.

Plus loin que le pont, il s'arrêta sur la route devenue déserte.

Quelques arbres faisaient un peu d'ombre, et il aimait ce coin, surtout

depuis qu'un soir de l'autre mois, il s'y était arrêté avec Sélysette,

et qu'un vol de lucioles avait tourbillonné autour d'eux.--Plein de

ce souvenir, il mit pied à terre; mais mal lui en prit: la voiture

des Ariette s'arrêtait dans le même moment, et il ne put esquiver la

rencontre. L'avocat jaune grimaçait son plus aimable sourire; Fierce

dut venir à la portière; Mme Ariette, comme distraitement, déganta sa

main pour qu'il la baisât.

--«Vous revenez d'Hong-Kong? Comme ce voyage a été long!»

Ariette semblait ravi de retrouver son excellent ami; il l'invita à

dîner pour le soir même,--sans aucune espèce de cérémonie.

--«Impossible, dit Fierce nettement. Je suis un peu souffrant, et je

pars demain pour le sanatorium....

--Raison de plus: il vous faut un dîner de famille, et une tranquille

soirée pas trop longue. Venez donc!

--Vous nous ferez un tel plaisir,» appuyait doucement Mme Ariette, sans

lever les yeux.

Il fallut accepter.

Et ce fut un dîner dangereux et trouble. Les doigts de Mme Ariette,

jolis et souples, jouaient légèrement sur la nappe, se pliaient et se

cambraient comme pour des caresses secrètes; et Fierce, malgré lui, se

souvenait de ces caresses autrefois reçues et rendues. Sous la table,

un pied toucha son pied; il répondit involontairement à la pression.

Un désir s'insinuait dans ses nerfs; sa continence longue se dressait

contre lui.

Il eut peur, et se déroba: l'avocat alléguait une plaidoirie à relire

pour laisser sa femme et son hôte en tête-à-tête; Fierce tira sa montre

et s'exclama sur l'heure tardive, et prit congé,--sans s'apercevoir du

coup d'œil déçu qu'échangeaient les deux époux.

--«Je vous accompagne jusqu'au quai, dit soudain Ariette. Ma plaidoirie

attendra.»

Les rues étaient blanches de lune, et la nuit chaude. Ils marchèrent

à petits pas. Devant le cercle, Ariette insista si fort que Fierce

accepta d'entrer.

Le poker allait son train. Fierce dut faire un quatrième. La partie

était grosse, et Ariette manœuvra pour la renchérir. Fierce perdit,

et s'anima au jeu. La chance ne tourna pas; il continua de perdre,

s'acharna jusqu'à l'aurore, et sortit las et amer. Quatre heures

durant, cartes en mains, il avait oublié Sélysette. Il franchit la

coupée du _Bayard_ avec remords et inquiétude; un pressentiment mauvais

l'avait saisi.

Il n'attendait cependant pas le coup qui allait le frapper.

Sur sa table, un papier l'attendait, une grande feuille officielle

timbrée du cachet administratif. Il lut, stupéfait:

Les civilisés: Roman · 第 43 / 56 题