La lettre de Torral ne parvint pas à Fierce, non plus qu'un volumineux
courrier de Mlle Sylva, parti par le même premier paquebot. Le
_Bayard_, avançant soudain son départ de plusieurs jours, avait
appareillé d'Hong-Kong sans nouvelles de Saïgon. Ces surprises sont
choses habituelles à la mer, et les marins n'y prennent pas garde.
Quand même, Fierce regretta l'absence de lettres; c'était dur de s'en
aller ainsi, pour on ne savait où,--destination secrète,--sans même
emporter le viatique de quelques phrases douces, d'une pensée tendre,
d'un chiffon de papier touché par la fiancée. Cette lettre désirée
comme un remède urgent, il partait sans qu'elle fût venue le guérir. Il
partait fiévreux et troublé, la chair en révolte, l'esprit chancelant.
Tout son scepticisme, tout son nihilisme d'antan l'assiégeait depuis la
fête anglaise. Malgré ses fiançailles, malgré l'amour pur et profond
qui lui brûlait le cœur, il avait suffi d'une rencontre libertine
et d'une minute entremetteuse pour qu'il fût à deux doigts d'une
trahison,--pour que sa volonté écroulée glissât d'un coup vers la
débauche.--Il doutait amèrement de lui, maintenant. N'était-il pas
irrémédiablement pourri par sa vie antérieure? Cette civilisation
suprême, la civilisation des Torral, des Mévil, des Rochet, la
civilisation rationaliste des hommes sans Dieu, sans maître, sans
code, n'était-elle pas une mystérieuse maladie mentale, une gangrène
de l'âme, qui ne lâchait plus les proies qu'elle avait mordues? Toute
sa vie,--vingt-six ans,--Fierce avait courtisé la raison pure; il
l'estimait aujourd'hui vaine et néfaste; mais pourrait-il la chasser
de son cerveau? Suffisait-il, pour cette guérison, d'être amoureux
d'une vierge candide et croyante? L'amour de Sélysette Sylva était en
lui comme un rayon de soleil; mais il songeait aux tuberculeux qui
prolongent parfois, dans un climat sec et chaud, leur vie condamnée: un
vent froid, quelques pluies, et la mort se précipite; il ne faut pas
que le malade échappe une minute à son soleil sauveur.
Le _Bayard_ quittait Hong-Kong sans bruit, furtivement, comme on
s'évade. Départ imprévu, mystérieux, brusquement décidé là-bas, à
Paris, dans un cabinet de ministre où s'agitaient peut-être des
questions redoutables de paix ou de guerre. Une inquiétude flottait
sur la rade, parmi les navires aux pavillons divers qui regardaient
partir l'amiral français. A poupe du _King-Edward_, le _Bayard_ passa;
les deux navires, fraternels la veille, unis dans toutes les fêtes et
dans toutes les orgies se saluèrent avec raideur, les canons lançant
leurs notes brèves, les matelots blancs, les soldats rouges froidement
alignés face à face; aux baïonnettes, le soleil levant mettait du sang.
Le _Bayard_ s'éloigna sur la mer. Hong-Kong descendit sous l'horizon.
On faisait route à l'ouest. La côte chinoise bleuissait à tribord.
Au crépuscule, Leï-Tchao émergea du couchant; le mont Jacquelin se
profila, mi-parti jaune et noir: sables en bas, broussailles en haut.
Le _Bayard_, à l'aube suivante, entra dans la rivière Mat-Se, remonta
l'estuaire de Kouang-Cho-Van, entre deux rives vertes gardées de
brisants, semées de villages tapis sous des arbres. La ville française
étalait ses casernes, ses docks et ses écoles,--vides. Dans le port, un
croiseur était à l'ancre. Le _Bayard_ stoppa, fit un signal; l'autre
navire appareilla, et tous deux, en ligne de file, redescendirent le
fleuve.
Fierce comptait les jours. Encore trois avant Saïgon,--si l'on faisait
route directe. Mais non: on passa le détroit d'Haï-Nan; la division
d'Orvilliers allait se concentrer au Tonkin, en baie d'Halong. Fierce
désespéra. Le charme était rompu, qui, près de Sélysette, l'avait
régénéré, refait jeune, chaste, candide,--heureux; seul, et loin
d'elle, il se retrouvait vieux, débauché, sceptique,--civilisé.
Vainement il regardait avec ferveur le cher portrait volé, qui tant
de fois lui avait servi de talisman protecteur.--Le charme était
rompu.--Le portrait de Sélysette n'était plus qu'une image impuissante;
il fallait la présence même, la voix, la main, l'âme;--vite, avant la
rechute inguérissable.
Le _Bayard_ pénétra dans les brumes tonkinoises. La mer soudain
rétrécie fut glauque et plate comme un étang; et d'étranges rochers,
hauts comme des tours gothiques, se hérissèrent dans le brouillard. On
avançait parmi des formes fantastiques de nuages et d'îles mélangés.
C'était un archipel de cauchemar, une légion pétrifiée de géants qui,
peu à peu, surgissait alentour et cernait les navires. Du ciel gris
tombait une pluie une et persistante, un crachin qu'on sentait éternel.
La baie d'Halong gisait là, noyée de brume. Un long fantôme flottait
sur l'eau, mal entrevu parmi la pluie opaque: le croiseur qu'on venait
chercher. On s'arrêta deux jours. Des chalands de charbon vinrent du
port, invisible quoique proche; et l'on emplit les soutes. Puis, la
division reprit le chemin du large. Sur les rochers gris, le ciel gris
pleurait toujours dans la brume grise.
Hors d'Halong, la mer clapota, la mousson fouetta d'écume les coques
lavées. Le soleil éclaira la côte d'Annam, abrupte et dorée. La
division gagnait vers Saïgon, mais à petits pas; on se traînait le long
du littoral, on frôlait chaque promontoire, on entrait dans toutes les
baies. Il semblait qu'on eût souci de montrer partout les navires,
les canons,--et le pavillon tricolore. On mouilla plusieurs fois, à
Thuan-an, à Tourane, à Qui-nhone, à Nia-trang; et ce furent des heures
perdues. Mais enfin, la dixième nuit, le feu de Padarang fut doublé,
puis le feu de Saint-Jacques; et Saïgon s'éveillant revit sur sa
rivière les mâtures et les coques de ses croiseurs reflétées dans le
courant. L'absence avait duré trente-et-un jours.
Fierce, impatient, regardait la ville. Mais, d'abord, il lui fallut
dépouiller et déchiffrer le courrier accumulé. Aux dépêches courantes
de tout le mois,--qu'on n'avait pas fait suivre,--s'ajoutaient les
ordres militaires et diplomatiques arrivés la veille et l'avant-veille.
L'état-major passa quatre heures à la besogne. Chaque aide de camp,
isolé dans sa chambre, attaquait séparément sa part de textes, et les
traductions dépouillées arrivaient une à une sur la table de l'amiral,
où tout se coordonnait et prenait sens. Fierce déchiffra son lot sans
s'informer de l'ensemble; peu lui importait que le vent fût à la paix
ou la guerre; il songeait à la rue des Moïs.
Il y courut dès le premier canot major, et le soleil de trois heures
ne l'effraya pas. Il alla à pied plutôt que d'attendre une voiture, et
le cœur lui battit chaudement en revoyant la villa et la chère véranda
des fiançailles. Une secousse de bonheur tressaillit dans ses moelles:
puisqu'il l'aimait toujours rien n'était perdu, rien n'était compromis;
ces trente jours troubles et névrosés allaient s'effacer comme un
mauvais rêve, au premier sourire de la fiancée. Il sonna à la grille.
Un boy ouvrit, paresseux, et, le reconnaissant, s'en fut chercher
une lettre; Fierce, étonné, anxieux, déchira l'enveloppe,--et resta
stupide, la lettre aux doigts: Sélysette n'était pas à Saïgon; sa mère
avait dû quitter la ville pour le sanatorium du Cap Saint-Jacques.
Fierce fut déçu profondément, mais rassuré: il avait eu peur, en
ouvrant ce pli de mauvais augure.--Après tout, le Cap n'est pas loin de
Saïgon; les bateaux du service fluvial y vont tous les jours en deux
petites heures.--Fierce relut la lettre, deux jolies pages griffonnées
en hâte, à l'instant du départ: Mme Sylva avait beaucoup souffert des
chaleurs trop humides de cette fin d'avril, et Sélysette, toujours
prudente et maternelle, avait exigé quelques semaines de montagne. Le
gouverneur était justement au Tonkin, et sa villa du Cap inoccupée;
on s'y installerait sommairement, et Fierce y aurait sa chambre; on
l'attendait dès qu'Hong-Kong aurait enfin lâché le pauvre _Bayard_.
--«Demain, pensa-t-il, je demanderai une permission, et je dînerai au
Cap.»
Réconforté par cette certitude, il songea que le soleil était haut, et
son casque mince. Il héla un malabar,--les malabars sont les fiacres
pouilleux de Saïgon,--s'y abrita et se résigna à rentrer à bord. Rue
Catinat, il s'arrêta dans les boutiques; après trente jours d'absence,
quelques emplettes s'imposaient.
Saïgon n'était pas changé. Il le constata sans déplaisir, et ce fut
une distraction à sa déconvenue. Dans la blanchisserie, les mêmes
figures chinoises se penchaient sur le linge, avec des joues gonflées
d'eau, pour l'humecter d'une pluie vaporeuse, avant la pesée des gros
fers chargés de braise. Chez le tailleur, les grands ciseaux coupaient
toujours la même toile blanche pliée en six, pour bâtir plus vite les
vêtements par demi-douzaines. Fierce entra chez A-Kong, son marchand
préféré, et le vieux Cantonais accourut à sa rencontre, son large
sourire fendant sa face ridée comme un citron.--Une tasse de thé,--vrai
Fou-Tchéou, cap'taine!--Et quoi vouloir? Y en a arrivé de Hong-Kong?
Quoi faire les Anglais? Quand se battre?
--«Tu es un vieux gredin, dit Fierce en riant. On ne se battra pas du
tout.--Tu vas m'envoyer de la poudre de riz, du champagne extradry, du
Pedro Ximénès et des cordes de violoncelle.»
Tout de suite, A-Kong, confidentiellement, offrit une nouvelle qualité
de papier de riz,--beaucoup excellent,--et des balles de tennis rouges
et blanches,--bon pour voir par terre.--A propos, quoi y en a nouveau,
cap'taine Malais, du côté Grand Lac?
--Quoi donc? l'impôt du riz?
--Rien, rien....»
Le vieux, prudemment, parlait d'autre chose, détournant ses phrases
avec une habileté de diplomate. Les Chinois, silencieux conquérants de
l'Indo-Chine, ont tendu sur toutes les villes et tous les villages le
réseau de leur négoce; et merveilleusement informés par leur secrète
franc-maçonnerie, ils flairent de loin les événements à venir; si
bien qu'au milieu des Annamites indolents et des Occidentaux étonnés,
ils profitent infailliblement et ironiquement de chaque chose, et ne
cessent pas de s'enrichir.
Cinq heures sonnaient. Fierce avait chaud, et le _Bayard_, rôti par le
soleil encore haut, devait être une fournaise. Plutôt que de rentrer
tout droit, mieux valait flâner deux heures en voiture,--jusqu'à la
brune. Fierce paya son malabar et choisit une victoria bien attelée. Le
saïs, sans même s'informer, prit le chemin classique: c'était l'heure
de l'Inspection. Fierce laissa faire.
Saïgon paradait dans l'allée des Poteaux. Tous et toutes étaient là,
et Fierce reconnaissait ceux et celles qui avaient traversé ou côtoyé
sa vie de jadis,--dans un souper, dans un bal, dans un tripot ou dans
un lit.--Bizarre! cette vie sensuelle et sceptique qui avait été la
sienne, il s'en était séparé, il s'en était éloigné, tellement qu'il
avait cessé de l'apercevoir, cessé même de se souvenir qu'elle existât.
Elle existait cependant; elle continuait d'aller son train licencieux
et accueillant, elle était là, dans ces voitures chargées de chairs à
vendre et de consciences à acheter,--toute prête, dès qu'il voudrait,
à le ressaisir. Fierce, par un mouvement impulsif, ordonna au cocher
d'aller plus vite; mais on ne pouvait pas, à cause de l'encombrement.
Une charrette attelée d'un seul poney le croisa. Torral était dedans,
avec un de ses boys: il aimait afficher parfois son vice au milieu
de la ville, cyniquement, par haine méprisante de ces gens qu'il
scandalisait. Il vit Fierce et lui cria bonjour; puis, le courant des
voitures l'entraînant, il se retourna pour lui demander s'il avait reçu
sa lettre; Fierce, déjà trop loin, ne comprit pas; il regardait en
avant.
Au bout de l'allée des Poteaux, il y a un petit pont de briques; la
mode veut que les voitures n'aillent pas plus loin, et c'est là qu'on
fait demi-tour. Fierce aspirait à cette issue pour quitter la cohue.
Au delà, ce serait le plein air, loin de ces hommes vicieux et blasés,
loin de ces femmes fardées, en robes molles.
Une main cependant s'appuya sur son bras: le docteur Mévil, à
bicyclette, s'était glissé jusqu'à lui, frôlant plusieurs roues,--assez
imprudemment. Fierce n'avait pas lu la lettre de Torral; la mine
souffrante du médecin l'étonna: Mévil était couleur de cire, et ses
yeux bleus agrandis semblaient ouverts sur du néant; sa bouche,
autrefois rouge et comme saignante de coups de dents féminins, avait
pâli jusqu'au rose; ses moustaches claires de Gaulois décadent ce
raidissaient mal en dépit du cosmétique. Fierce l'interrogea sur sa
santé: il haussa les épaules sans répondre; mais sa main chercha la
main de l'ami pour le remercier.
--«Que deviens-tu? disait Fierce.
--Rien.»
Ils allèrent un instant côte à côte, silencieux. Hélène Liseron les
croisa tout à coup dans sa victoria. Sans doute était-elle réconciliée
avec Mévil, car ses lèvres se froncèrent comme pour un baiser; jamais
d'ailleurs elle n'avait su garder longue rancune à personne; et,
reconnaissant Fierce, elle lui tira la langue en riant.
--«Tu l'as reprise? demanda Fierce.
--Non,» fit l'autre d'un signe de tête. Il parlait par monosyllabes,
comme un homme très las.
Tout à coup, il regarda Fierce en face:
--«Dis? c'est vrai, tu épouses Mlle Sylva?»
Sa voix s'était nuancée d'un respect singulier, et d'une tristesse
sombre. Fierce, ému, lui serra la main.
--«Oui, dit-il; et je suis bien heureux....»
On arrivait au petit pont de briques. Les victorias tournaient bride
et s'en revenaient, toujours au pas. Dedans, des femmes souriaient,
vaniteuses de leurs robes;--Mévil les regarda, puis, lentement, haussa
les épaules; et murmurant: «adieu», il se pencha, tourna court, et
partit vite en sens inverse,--à la poursuite des femmes, de celle-ci
ou de celle-là, ou d'une autre, absente. Fierce, pensif, regarda la
rizière inondée, et le soleil couchant qui la pailletait de rubis.
Plus loin que le pont, il s'arrêta sur la route devenue déserte.
Quelques arbres faisaient un peu d'ombre, et il aimait ce coin, surtout
depuis qu'un soir de l'autre mois, il s'y était arrêté avec Sélysette,
et qu'un vol de lucioles avait tourbillonné autour d'eux.--Plein de
ce souvenir, il mit pied à terre; mais mal lui en prit: la voiture
des Ariette s'arrêtait dans le même moment, et il ne put esquiver la
rencontre. L'avocat jaune grimaçait son plus aimable sourire; Fierce
dut venir à la portière; Mme Ariette, comme distraitement, déganta sa
main pour qu'il la baisât.
--«Vous revenez d'Hong-Kong? Comme ce voyage a été long!»
Ariette semblait ravi de retrouver son excellent ami; il l'invita à
dîner pour le soir même,--sans aucune espèce de cérémonie.
--«Impossible, dit Fierce nettement. Je suis un peu souffrant, et je
pars demain pour le sanatorium....
--Raison de plus: il vous faut un dîner de famille, et une tranquille
soirée pas trop longue. Venez donc!
--Vous nous ferez un tel plaisir,» appuyait doucement Mme Ariette, sans
lever les yeux.
Il fallut accepter.
Et ce fut un dîner dangereux et trouble. Les doigts de Mme Ariette,
jolis et souples, jouaient légèrement sur la nappe, se pliaient et se
cambraient comme pour des caresses secrètes; et Fierce, malgré lui, se
souvenait de ces caresses autrefois reçues et rendues. Sous la table,
un pied toucha son pied; il répondit involontairement à la pression.
Un désir s'insinuait dans ses nerfs; sa continence longue se dressait
contre lui.
Il eut peur, et se déroba: l'avocat alléguait une plaidoirie à relire
pour laisser sa femme et son hôte en tête-à-tête; Fierce tira sa montre
et s'exclama sur l'heure tardive, et prit congé,--sans s'apercevoir du
coup d'œil déçu qu'échangeaient les deux époux.
--«Je vous accompagne jusqu'au quai, dit soudain Ariette. Ma plaidoirie
attendra.»
Les rues étaient blanches de lune, et la nuit chaude. Ils marchèrent
à petits pas. Devant le cercle, Ariette insista si fort que Fierce
accepta d'entrer.
Le poker allait son train. Fierce dut faire un quatrième. La partie
était grosse, et Ariette manœuvra pour la renchérir. Fierce perdit,
et s'anima au jeu. La chance ne tourna pas; il continua de perdre,
s'acharna jusqu'à l'aurore, et sortit las et amer. Quatre heures
durant, cartes en mains, il avait oublié Sélysette. Il franchit la
coupée du _Bayard_ avec remords et inquiétude; un pressentiment mauvais
l'avait saisi.
Il n'attendait cependant pas le coup qui allait le frapper.
Sur sa table, un papier l'attendait, une grande feuille officielle
timbrée du cachet administratif. Il lut, stupéfait: