XXIII

A bord du cuirassé de l'amiral Hawke, le _King-Edward,_ un colossal

navire auprès de quoi le _Bayard_ n'était qu'un yacht,--la fête offerte

aux Français fut magnifique.

Ce fut une de ces réjouissances énormes, comme seules les terres

exotiques en savent les recettes. Cela commença par une matinée, avec

concert et comédie,--ragoût savoureux dans une ville où les théâtres

sont inconnus;--après, on dîna; on banqueta plutôt, à la manière de

Pantagruel; et le bal fut ouvert par des couples déjà gais et excités;

on dansa jusqu'au matin, et l'on flirta furieusement sur toutes les

passerelles, laissées obscures à dessein. Et ce ne fut qu'au plein

jour,--après les couleurs envoyées et le _God save the King_ de huit

heures,--que le dernier canot emmena le dernier invité. Le souper par

petites tables avait tourné en belle et bonne orgie, et le cuirassé

était maculé comme un bouge à matelots.

L'amiral d'Orvilliers paya de sa personne, arrive de bonne heure et

partit après l'aube. Par ordre, ses aides de camp dansèrent sans merci,

et se prodiguèrent. Le camp opposé déployait un acharnement égal,

et c'était un assaut de cordialités et de courtoisies. La consigne

évidente était d'exagérer. Peu ou prou, tous ces gens savaient qu'ils

avaient été près de se combattre; et le spectre terrible de cette

guerre à peine écartée planait encore au-dessus de la fête, pour

l'étourdir et l'enivrer davantage. Les femmes surtout, les belles

Anglaises que pressaient galamment les officiers français, n'oubliaient

pas que ces cavaliers amoureux de leur grâce avaient médité et préparé

peut-être le massacre inexpiable de leurs fiancés ou de leurs amants;

et l'odeur de ce sang qu'on avait failli répandre par fleuves, n'était

pas sans griser leurs narines sensuelles.

Les climats des Tropiques amollissent et dépriment les mâles, mais

les femelles, au contraire, en reçoivent un coup de fouet qui cingle

leur ardeur aux plaisirs,--à tous les plaisirs.--Point de mondaine, à

Saïgon, qui consente à rentrer dès le cinquième acte du théâtre, à ne

pas souper, à se coucher avant l'aurore; point de femme qui n'exige,

en sus des caresses nocturnes, la friandise d'une fréquente sieste

endormie à deux. Aux bals, on ferme les volets pour n'être pas chassé

par le soleil, et le baccara n'est pas toujours déserté quand sonne

midi.--A bord du _King-Edward_, où le plaisir prenait le masque d'une

obligation patriotique, ce fut un délice. Dès le second quadrille,

toutes les fleurs avaient été volées, toutes les mains dégantées,

toutes les tailles prises. Quand vint le souper, les flirts avaient des

airs de rendez-vous en chambres. Un vaisseau est un lieu propice; il

s'y trouve quantité de coins discrets, bien abrités des lampes et des

projecteurs. Les demi-vierges y peuvent effeuiller à leur aise leur

demi-vertu, et les femmes s'abandonner même davantage. Quelle sécurité,

d'ailleurs, d'avoir pour partenaire un marin, un passant près de

disparaître, dont le baiser fugitif et sans conséquence restera secret

pour toujours, nul et inexistant!

Les Anglais avaient convié toute leur ville cosmopolite. Il y avait là

des femmes de tous les pays;--des Occidentales, fraîches débarquées de

la prude Europe, mais déjà fort dégourdies par leurs quatre semaines de

paquebot;--des Coloniales, toutes honnêtes dames selon Brantôme: filles

d'Hong-Kong, où l'air est fiévreux; filles de Shang-Haï, où toutes les

maisons ont deux portes; filles de Nagasaki, où l'exemple japonais est

perfide; filles de Singapore, où les fleurs sentent trop fort; filles

d'Hanoï enfin, et de Saïgon, que les initiés nomment parfois Sodome et

Gomorrhe.

Il y en avait d'autres, venues de plus loin; des immigrantes, apportant

à l'Extrême-Orient candidement pervers des perversités pittoresques:

des Américaines, flirteuses et frôleuses; des Créoles de Cuba,

nymphomanes; des Australiennes, qui se décollettent plus bas qu'on

n'ose même à New-York, et la légion de voyageuses de toutes races, que

le contraste de trop de pays rend vite sceptiques et libertines, et

qui courent le monde sans trêve, pour n'être assujetties aux préjugés

moraux d'aucun pays.

De ces femmes, il y en eut une qui s'occupa de Fierce. Le hasard les

avait mis voisins à table; ils échangèrent d'abord leurs noms, leurs

pays, leurs races,--de quoi faire exacte connaissance,--avec la prompte

curiosité des nomades qui n'ont pas le le temps de s'embarrasser dans

une discrétion hors de propos.--Elle s'appelait Maud Ivory; elle

était Américaine de New-Orléans,--orpheline et libre,--pas mariée;

elle voyageait depuis trois ans, en compagnie d'une amie de son âge,

Alix Routh, fiancée à Bombay, et qui probablement se marierait à leur

arrivée dans l'Inde,--après quoi miss Ivory serait seule, et n'en

mordrait pas moins large à sa facile existence de touriste avide de

plaisirs et de plein air.

--«Nous venons d'Australie et de la Nouvelle-Zélande, disait-elle; et

quand Alix sera mariée, j'irai en Égypte,--d'abord.»

Fierce, curieux, l'interrogeait:

--«Donc, toujours en route? jamais de repos? et le home?

--Plus tard,--plus tard.»

Il revoyait au fond de son cœur un foyer qu'il connaissait bien.

--«Et l'amour?

--L'amour?»--Elle de regarda, provocante.

--«Quand cela me plaît.»

Il n'avait pas songé à cet amour-là.

Après le dîner, ils se promenèrent sur le spardeck, transformé en

jardin. Elle respirait large, en fille hardie et sensuelle, sa poitrine

soulevant son corsage, sa main appesantie sur le bras qui la soutenait.

Lui la regardait parfois, et ne pouvait s'empêcher de la trouver belle,

avec son profil de faunesse, ses yeux voluptueux et durs, et son

orgueilleuse toison d'or déferlant en vague.

L'amie fiancée à Bombay vint les rejoindre; un enseigne anglais lui

donnait le bras. Tous quatre s'appuyèrent aux lisses de l'arrière. La

rade pointillée de feux était chaude et odorante; les palmiers et les

fougères qu'on avait amoncelés sur le pont y mettaient de la solitude

et du secret. Près d'eux, dans son encorbellement, un canon Nordenfeldt

allongeait sa volée fine, d'un acier qui luisait comme de l'argent.

L'Anglais, haut gaillard fort en couleur, commença d'assiéger sa

partenaire. Miss Routh ne fit pas bien farouche résistance. La nuit

s'entremettait, complaisante. Des baisers furent volés, des gestes

s'ébauchèrent. Sur le bras de Fierce la main de miss Ivory s'énervait.

Lui sentait une marée trouble dans ses veines. Il voulut la refouler,

réagir; il plaisanta:

--«Gare à vous, monsieur; miss Alix n'a plus le cœur libre....

--Bah! railla miss Ivory. Bombay est loin,--_far from here!_»

Oui. D'autres villes aussi, et d'autres serments.

Cependant, choquée peut-être d'une caresse trop précise, miss Routh

repoussa tout à coup son compagnon, et attira miss Ivory pour une

confidence. Accoudées au garde-fou, les deux jeunes filles chuchotèrent

en se frôlant. L'Anglais, penaud en face de Fierce, chercha une

contenance, et, machinalement, ouvrit la culasse du Nordenfeldt.

--«Jolie pièce, dit Fierce, pour rompre le silence.

--Jolie,» répéta l'Anglais.

Ils ne songeaient point à ce qu'ils disaient: ils attendaient seulement

que les Américaines eussent fini leur messe basse; et ils causaient

métier, leurs pensées absentes.

--«Vingt-quatre livres?

--Oui.

--Combien de canons pareils?

--Seize. Bonne batterie contre les torpilleurs....»

Fierce prit les leviers de culasse; le bloc pivota, glissa dans son

puits. L'âme apparut, ronde et noire, rayée en paraboles.--Le canon se

laissait faire comme par la main d'un ami.--Un effort léger relevait le

bloc, et l'appuyait de nouveau contre le trou refermé; l'acier heurtait

l'acier d'un choc mat. Fierce chercha le pistolet et pressa la détente;

le ressort claqua.

Alentour, c'était spacieux, abrité du vent. On devait être à

l'aise, sur ce pont confortable,--même pendant une lugubre nuit de

bataille,--pour la chasse aux torpilleurs, pour l'affût des misérables

coquilles de noix vainement ruées à travers les lames, meurtries,

ruisselantes, vaincues d'avance....

Au bruit du canon manié, les Américaines se rapprochaient, curieuses.

L'Anglais ferma la culasse.

--«Choses de guerre;--bagatelles.»

Il accentua railleusement les mots:--_things of war, humbug_,--et

riant, reprit le bras de miss Routh. Fierce eut une distraction: un

vieux geste mal oublié lui revint sans qu'il y prît garde: son bras

droit, au lieu de s'offrir, encercla la taille de miss Ivory, tandis

que sa main gauche lui serrait les doigts. Elle s'abandonna, et il

n'osa plus lâcher la taille complaisante. Un remords le troublait,

pourtant.

Alors l'Américaine, surprise et piquée de la retenue de son cavalier,

déploya son artifice de flirteuse. Elle l'engagea dans des phrases

galantes qui tournèrent aux déclarations; elle l'énerva de propos

scabreux; elle feignit de se refuser pour mieux s'offrir; elle

l'excita, l'affola, lui mit le sang en feu et la tête à l'envers.

L'autre couple, en même temps, ne contenait plus ses envies libertines;

et la face rouge de l'Anglais pâlissait par intervalles. Les deux

filles, endurcies au jeu et froides comme des chattes, se guettaient

avec des rires, et s'enhardissaient l'une l'autre.

Une table était proche; ils soupèrent. Quelques lampes éteintes

faisaient du clair-obscur. Tout de suite, les verres furent échangés,

les genoux se pressèrent. Miss Routh, se penchant soudain, offrit à

son cavalier la moitié du letchi qu'elle serrait dans ses lèvres. Le

baiser dura, avec un bruit de dents heurtées.

--«Une fiancée!» s'indigna miss Ivory, railleuse; son bras tendu vers

un pickle, frôlait lentement la bouche de Fierce.

Fierce ne baisa pas le bras.--Fiancé.--Le mot le perçait au cœur. Une

honte atroce éclatait dans sa conscience. Ainsi donc, si vite, le

passé sale le ressaisissait? Il était vraiment, vraiment, le malade

incurable, le chien qui retourne à sa fange? Le membre gangrené, qu'on

coupe?

Sur sa cuisse, une cuisse pesa; une chair demi-nue touchait sa chair

intime, le chevauchait, le possédait.

Mais des larmes de dégoût montaient à ses yeux, et cette nuit-là il ne

trahit pas plus avant.

Les civilisés: Roman · 第 41 / 56 题