A bord du cuirassé de l'amiral Hawke, le _King-Edward,_ un colossal
navire auprès de quoi le _Bayard_ n'était qu'un yacht,--la fête offerte
aux Français fut magnifique.
Ce fut une de ces réjouissances énormes, comme seules les terres
exotiques en savent les recettes. Cela commença par une matinée, avec
concert et comédie,--ragoût savoureux dans une ville où les théâtres
sont inconnus;--après, on dîna; on banqueta plutôt, à la manière de
Pantagruel; et le bal fut ouvert par des couples déjà gais et excités;
on dansa jusqu'au matin, et l'on flirta furieusement sur toutes les
passerelles, laissées obscures à dessein. Et ce ne fut qu'au plein
jour,--après les couleurs envoyées et le _God save the King_ de huit
heures,--que le dernier canot emmena le dernier invité. Le souper par
petites tables avait tourné en belle et bonne orgie, et le cuirassé
était maculé comme un bouge à matelots.
L'amiral d'Orvilliers paya de sa personne, arrive de bonne heure et
partit après l'aube. Par ordre, ses aides de camp dansèrent sans merci,
et se prodiguèrent. Le camp opposé déployait un acharnement égal,
et c'était un assaut de cordialités et de courtoisies. La consigne
évidente était d'exagérer. Peu ou prou, tous ces gens savaient qu'ils
avaient été près de se combattre; et le spectre terrible de cette
guerre à peine écartée planait encore au-dessus de la fête, pour
l'étourdir et l'enivrer davantage. Les femmes surtout, les belles
Anglaises que pressaient galamment les officiers français, n'oubliaient
pas que ces cavaliers amoureux de leur grâce avaient médité et préparé
peut-être le massacre inexpiable de leurs fiancés ou de leurs amants;
et l'odeur de ce sang qu'on avait failli répandre par fleuves, n'était
pas sans griser leurs narines sensuelles.
Les climats des Tropiques amollissent et dépriment les mâles, mais
les femelles, au contraire, en reçoivent un coup de fouet qui cingle
leur ardeur aux plaisirs,--à tous les plaisirs.--Point de mondaine, à
Saïgon, qui consente à rentrer dès le cinquième acte du théâtre, à ne
pas souper, à se coucher avant l'aurore; point de femme qui n'exige,
en sus des caresses nocturnes, la friandise d'une fréquente sieste
endormie à deux. Aux bals, on ferme les volets pour n'être pas chassé
par le soleil, et le baccara n'est pas toujours déserté quand sonne
midi.--A bord du _King-Edward_, où le plaisir prenait le masque d'une
obligation patriotique, ce fut un délice. Dès le second quadrille,
toutes les fleurs avaient été volées, toutes les mains dégantées,
toutes les tailles prises. Quand vint le souper, les flirts avaient des
airs de rendez-vous en chambres. Un vaisseau est un lieu propice; il
s'y trouve quantité de coins discrets, bien abrités des lampes et des
projecteurs. Les demi-vierges y peuvent effeuiller à leur aise leur
demi-vertu, et les femmes s'abandonner même davantage. Quelle sécurité,
d'ailleurs, d'avoir pour partenaire un marin, un passant près de
disparaître, dont le baiser fugitif et sans conséquence restera secret
pour toujours, nul et inexistant!
Les Anglais avaient convié toute leur ville cosmopolite. Il y avait là
des femmes de tous les pays;--des Occidentales, fraîches débarquées de
la prude Europe, mais déjà fort dégourdies par leurs quatre semaines de
paquebot;--des Coloniales, toutes honnêtes dames selon Brantôme: filles
d'Hong-Kong, où l'air est fiévreux; filles de Shang-Haï, où toutes les
maisons ont deux portes; filles de Nagasaki, où l'exemple japonais est
perfide; filles de Singapore, où les fleurs sentent trop fort; filles
d'Hanoï enfin, et de Saïgon, que les initiés nomment parfois Sodome et
Gomorrhe.
Il y en avait d'autres, venues de plus loin; des immigrantes, apportant
à l'Extrême-Orient candidement pervers des perversités pittoresques:
des Américaines, flirteuses et frôleuses; des Créoles de Cuba,
nymphomanes; des Australiennes, qui se décollettent plus bas qu'on
n'ose même à New-York, et la légion de voyageuses de toutes races, que
le contraste de trop de pays rend vite sceptiques et libertines, et
qui courent le monde sans trêve, pour n'être assujetties aux préjugés
moraux d'aucun pays.
De ces femmes, il y en eut une qui s'occupa de Fierce. Le hasard les
avait mis voisins à table; ils échangèrent d'abord leurs noms, leurs
pays, leurs races,--de quoi faire exacte connaissance,--avec la prompte
curiosité des nomades qui n'ont pas le le temps de s'embarrasser dans
une discrétion hors de propos.--Elle s'appelait Maud Ivory; elle
était Américaine de New-Orléans,--orpheline et libre,--pas mariée;
elle voyageait depuis trois ans, en compagnie d'une amie de son âge,
Alix Routh, fiancée à Bombay, et qui probablement se marierait à leur
arrivée dans l'Inde,--après quoi miss Ivory serait seule, et n'en
mordrait pas moins large à sa facile existence de touriste avide de
plaisirs et de plein air.
--«Nous venons d'Australie et de la Nouvelle-Zélande, disait-elle; et
quand Alix sera mariée, j'irai en Égypte,--d'abord.»
Fierce, curieux, l'interrogeait:
--«Donc, toujours en route? jamais de repos? et le home?
--Plus tard,--plus tard.»
Il revoyait au fond de son cœur un foyer qu'il connaissait bien.
--«Et l'amour?
--L'amour?»--Elle de regarda, provocante.
--«Quand cela me plaît.»
Il n'avait pas songé à cet amour-là.
Après le dîner, ils se promenèrent sur le spardeck, transformé en
jardin. Elle respirait large, en fille hardie et sensuelle, sa poitrine
soulevant son corsage, sa main appesantie sur le bras qui la soutenait.
Lui la regardait parfois, et ne pouvait s'empêcher de la trouver belle,
avec son profil de faunesse, ses yeux voluptueux et durs, et son
orgueilleuse toison d'or déferlant en vague.
L'amie fiancée à Bombay vint les rejoindre; un enseigne anglais lui
donnait le bras. Tous quatre s'appuyèrent aux lisses de l'arrière. La
rade pointillée de feux était chaude et odorante; les palmiers et les
fougères qu'on avait amoncelés sur le pont y mettaient de la solitude
et du secret. Près d'eux, dans son encorbellement, un canon Nordenfeldt
allongeait sa volée fine, d'un acier qui luisait comme de l'argent.
L'Anglais, haut gaillard fort en couleur, commença d'assiéger sa
partenaire. Miss Routh ne fit pas bien farouche résistance. La nuit
s'entremettait, complaisante. Des baisers furent volés, des gestes
s'ébauchèrent. Sur le bras de Fierce la main de miss Ivory s'énervait.
Lui sentait une marée trouble dans ses veines. Il voulut la refouler,
réagir; il plaisanta:
--«Gare à vous, monsieur; miss Alix n'a plus le cœur libre....
--Bah! railla miss Ivory. Bombay est loin,--_far from here!_»
Oui. D'autres villes aussi, et d'autres serments.
Cependant, choquée peut-être d'une caresse trop précise, miss Routh
repoussa tout à coup son compagnon, et attira miss Ivory pour une
confidence. Accoudées au garde-fou, les deux jeunes filles chuchotèrent
en se frôlant. L'Anglais, penaud en face de Fierce, chercha une
contenance, et, machinalement, ouvrit la culasse du Nordenfeldt.
--«Jolie pièce, dit Fierce, pour rompre le silence.
--Jolie,» répéta l'Anglais.
Ils ne songeaient point à ce qu'ils disaient: ils attendaient seulement
que les Américaines eussent fini leur messe basse; et ils causaient
métier, leurs pensées absentes.
--«Vingt-quatre livres?
--Oui.
--Combien de canons pareils?
--Seize. Bonne batterie contre les torpilleurs....»
Fierce prit les leviers de culasse; le bloc pivota, glissa dans son
puits. L'âme apparut, ronde et noire, rayée en paraboles.--Le canon se
laissait faire comme par la main d'un ami.--Un effort léger relevait le
bloc, et l'appuyait de nouveau contre le trou refermé; l'acier heurtait
l'acier d'un choc mat. Fierce chercha le pistolet et pressa la détente;
le ressort claqua.
Alentour, c'était spacieux, abrité du vent. On devait être à
l'aise, sur ce pont confortable,--même pendant une lugubre nuit de
bataille,--pour la chasse aux torpilleurs, pour l'affût des misérables
coquilles de noix vainement ruées à travers les lames, meurtries,
ruisselantes, vaincues d'avance....
Au bruit du canon manié, les Américaines se rapprochaient, curieuses.
L'Anglais ferma la culasse.
--«Choses de guerre;--bagatelles.»
Il accentua railleusement les mots:--_things of war, humbug_,--et
riant, reprit le bras de miss Routh. Fierce eut une distraction: un
vieux geste mal oublié lui revint sans qu'il y prît garde: son bras
droit, au lieu de s'offrir, encercla la taille de miss Ivory, tandis
que sa main gauche lui serrait les doigts. Elle s'abandonna, et il
n'osa plus lâcher la taille complaisante. Un remords le troublait,
pourtant.
Alors l'Américaine, surprise et piquée de la retenue de son cavalier,
déploya son artifice de flirteuse. Elle l'engagea dans des phrases
galantes qui tournèrent aux déclarations; elle l'énerva de propos
scabreux; elle feignit de se refuser pour mieux s'offrir; elle
l'excita, l'affola, lui mit le sang en feu et la tête à l'envers.
L'autre couple, en même temps, ne contenait plus ses envies libertines;
et la face rouge de l'Anglais pâlissait par intervalles. Les deux
filles, endurcies au jeu et froides comme des chattes, se guettaient
avec des rires, et s'enhardissaient l'une l'autre.
Une table était proche; ils soupèrent. Quelques lampes éteintes
faisaient du clair-obscur. Tout de suite, les verres furent échangés,
les genoux se pressèrent. Miss Routh, se penchant soudain, offrit à
son cavalier la moitié du letchi qu'elle serrait dans ses lèvres. Le
baiser dura, avec un bruit de dents heurtées.
--«Une fiancée!» s'indigna miss Ivory, railleuse; son bras tendu vers
un pickle, frôlait lentement la bouche de Fierce.
Fierce ne baisa pas le bras.--Fiancé.--Le mot le perçait au cœur. Une
honte atroce éclatait dans sa conscience. Ainsi donc, si vite, le
passé sale le ressaisissait? Il était vraiment, vraiment, le malade
incurable, le chien qui retourne à sa fange? Le membre gangrené, qu'on
coupe?
Sur sa cuisse, une cuisse pesa; une chair demi-nue touchait sa chair
intime, le chevauchait, le possédait.
Mais des larmes de dégoût montaient à ses yeux, et cette nuit-là il ne
trahit pas plus avant.