Plusieurs escadres,--anglaise, allemande, russe, américaine,--étaient
assemblées à Hong-Kong, et la rade de guerre, encombrée de navires,
semblait une cité cosmopolite, une Venise internationale, où tous les
pavillons du monde flottaient sur un archipel de palais d'acier. Côte
à côte, cuirassés et croiseurs s'alignaient amicalement, sans souci de
querelles anciennes ni de guerres prochaines. Le vent était à la paix;
on fraternisait.
Canots, vedettes, baleinières se croisaient en tous sens dans un
incessant va-et-vient. C'étaient des visites, des salutations, des
renseignements; le défilé des aides de camp encombrait les coupées; les
carrés et les _wardrooms_ étaient des salons mondains où le champagne
coulait sans trêve; et l'on parlait anglais, français, russe, japonais
même, comme dans une moderne Tour de Babel.
Cela durait tout le jour, et le soir apportait un surcroit d'agitation
dans la flotte et dans la ville enfiévrées. Quand le soleil plongeait
dans la mer rose, les pavillons descendaient pompeusement des cornes et
des mâts,--glorifiés au son des clairons, des fusils et des tambours;
et les hymnes nationaux s'épandaient dans le crépuscule,--chaque
navire jouant d'abord le sien, puis tous ceux des autres, par
courtoisie. Une mélodie enchevêtrée et confuse achevait ainsi la vie
diurne,--officielle.
Mais l'autre, la nocturne, commençait alors. Les phares, les fanaux,
les lanternes, et chaque fenêtre de la ville, s'illuminaient. Les
faubourgs encerclaient la rade de feux, et les navires, au centre,
ripostaient de tous côtés par leurs faisceaux électriques. Çà et là,
sur l'eau noire, couraient les gerbes d'étincelles des canots à vapeur.
Et par canotées pleines, les escadres lançaient à l'assaut de la ville
la horde tumultueuse de leurs matelots en bordée.
Les quais luisaient, blancs comme neige sous les réverbères
voltaïques. On y montait par des perrons de pierre où les embarcations
accostaient en cohue. Au bas des marches, les fanaux blancs, rouges
et verts dansaient sur les vagues une polka lumineuse; au haut, les
pousse-pousse et les palanquins se colletaient avec des injures
asiatiques, en secouant leurs lanternes bariolées. Les matelots courant
et chantant s'entassaient dans les véhicules, avec des cris, des
sifflets, des appels,--tous ces bruits noyés dans l'immense clameur
chinoise, qui redoublait,--rauque, chantante, mystérieuse.
Dans la nuit zébrée de meurs et d'ombres, le galop des coureurs et
des porteurs s'enfonçait. Et c'était l'escalade des ruelles en pente
et des escaliers sans fin, jusqu'au cœur de la ville chinoise, qui
ne connaît pas le sommeil. Les banques, les clubs, les comptoirs
européens s'alignent à Hong-Kong dans une seule longue rue parallèle
au quai,--la rue de la Reine; et cette rue-là, sauf quelques détails
de couleur trop locale, pourrait appartenir à n'importe quelle cité
coloniale anglaise. Mais dès qu'on s'en écarte d'un pas, le Hong-Kong
chinois commence,--prodigieux.--Il n'est pas chinois seulement: il est
parsi, tagal, macaïste, japonais, métis. Il grouille furieusement,
du crépuscule à l'aurore, dans son dédale de rues pareilles à des
escaliers de caves; il grouille avec des attroupements, des rixes,
des bagarres, et parmi l'épouvantable concert de cent mille voix qui
s'époumonent. Les policiers sicks, gigantesques sous leurs turbans
rouges, s'occupent seulement des coups de bâtons et de couteaux; le
reste est licite; et chaque nuit ressemble à une nuit d'émeute.
Dans ce sabbat, les matelots assoiffés de vin, de cris, de femmes et
d'orgies copieuses, trouvaient de quoi se rassasier. Dès la nuit noire,
tous commençaient leur fête.
Plus tard, par les canots majors d'après dîner, les officiers
envahissaient la terre à leur tour,--seconde invasion guère moins
bruyante que la première. Les matelots de toutes les escadres ne se
mêlaient pas entre eux, à cause de leurs différents langages; ce
n'était que dans l'ivresse des fins de nuits qu'on voyait s'amalgamer
leurs bandes cosmopolites. Les officiers, au contraire, suffisamment
polyglottes, fraternisaient avec ardeur. Tous soldats de métier, faits
uniquement pour s'entretuer au premier ordre, ils affichaient une
camaraderie intime, une cordialité de condottieri, prêts à s'égorger
avec loyalisme, mais sans haine, et très ignorants et dédaigneux des
querelles qu'ils servaient. Ils riaient, buvaient, juraient ensemble;
ils partageaient les mêmes bouteilles et les mêmes maîtresses.
C'étaient de joyeuses nuits! On se fatiguait d'abord à des randonnées
insouciantes qui sillonnaient toute la ville, de haut en bas. Puis on
se rassemblait en masses dans le quartier propice de Cochrane-Street,
et l'on donnait l'assaut aux maisons borgnes. Les portes cédaient aux
coups, les escaliers de bois sonnaient comme des tambours, sous le
galop des talons de bottes, et les femmes, entassées dans les salons
malpropres, poussaient des cris peureux et des rires serviles.
On se débauchait alors avec excès, orgueilleusement; on faisait
parade de force et de violence; on cherchait l'illusion d'être en
ville conquise et mise à sac: les verres se fracassaient aux murs;
les piastres volaient par poignées. Les femmes, habituées aux bordées
maritimes, courbaient le dos et tendaient la main; et toutes,
toutes,--Cantonaises jaunes aux fins pieds nus, Chinoises du nord
coiffées de perles, Japonaises rondes et fardées, Macaïstes aux yeux
espagnols, Moldo-Valaques qui évoquent l'Europe,--acceptaient sans
répugnance l'étreinte rapide des soldats occidentaux. Par les fenêtres
ouvertes, on apercevait les orgies d'en face; des couples demi-nus
s'apostrophaient d'une maison à l'autre. Et le tumulte de la rue
montait, avec des appels provocants, des cris obscènes, des fureurs de
rixes. La ville de Hong-Kong n'occupe que les premières pentes de sa
montagne. Plus haut, c'est l'étage des villas, des grands arbres et
du silence. Des chemins ombreux surplombent en terrasses, et, par les
nuits sereines, la lune, tamisée dans les feuillages, dessine sur le
sol blanc des mosaïques d'ombre et de lumière.
Sur ces terrasses, exquises de fraîcheur et de calme laiteux, Fierce
venait souvent rêver ses premières heures nocturnes. Mais pour rentrer
à bord, il traversait ensuite la ville hurlante, pleine de rut. Et,
tandis qu'il frôlait les portes mal fermées des bouges, et qu'il
recevait en plein visage les bouffées de débauche qui en suintaient,
de brusques réminiscences traversaient son cerveau et sa chair,--des
réminiscences malsaines qui ressemblaient à des nostalgies.