Quinze jours plus tard, le gouverneur général, près de partir pour
Hanoï en tournée de printemps, donna le dernier grand bal de l'hiver.
Tout Saïgon fut prié et quoique le palais du vice-roi d'Indo-Chine soit
vaste, il fallut illuminer le parc, et cacher un orchestre parmi les
arbres.
Les invités commencèrent d'arriver à dix heures. Ils étaient
reçus par les officiers d'ordonnance et par la maison civile. Mme
Abel, qui tenait le premier rang à Saïgon,--le gouverneur étant
célibataire,--s'occupait des femmes, et tâchait que tout fût pour le
mieux.
Le gouverneur,--ancien parlementaire très radical,--excellait aux
représentations pompeuses. Il fit son entrée à onze heures, et ses
lanciers tonkinois marchèrent devant lui dans le parc avec des torches.
Il allait seul, faisant parmi ses hôtes une promenade de souverain.
Les épaules nues se pliaient en révérences de cour, les smokings
blancs causaient en deux leurs plastrons déjà humides de sueur.
Lui passait, négligent, tendant deux doigts, jetant un sourire. Par
derrière, la large diagonale du grand cordon d'Annam, complétait la
silhouette autocratique,--silhouette calculée, voulue, et d'ailleurs,
d'intelligente politique en pays d'Asie. Il se retira dans un salon
gardé, et l'amiral d'Orvilliers l'y rejoignit seul avec le général en
chef. Par les fenêtres ouvertes, on put de loin les entrevoir, causant
sans gestes. Les Tonkinois, sabres nus, veillaient alentour.
Les danses alors commencèrent, les flirts aussi. Sur les dalles de
marbre du grand salon, lequel, haut comme une église, recueille par
ses fenêtres géantes toute la fraîcheur que peut fournir une nuit
saïgonnaise, on dansa jusqu'à l'aurore, cependant que des couples
s'égaraient derrière les massifs du jardin. Les robes claires se
confondaient avec les uniformes blancs, et la fête étincelait, sauvée
du deuil des habits noirs d'Europe. Dans le parc, sous la lueur falote
des lanternes de bambou, la ronde lente des promeneurs tournait couleur
de lune, comme un nocturne de Watteau.
Tout Saïgon était là;--même, quoique ce fût une fête européenne,
une fête des conquérants jouissant de leur victoire en la capitale
conquise, des indigènes avaient été conviés, des mandarins souplement
ralliés à la République, et que leurs anciens sujets maudissent
au fond des cañhas. Le Tong-Doc de Cholon causait impôt avec
Malais; l'ambassadeur du roi de Siam éludait les questions du
lieutenant-gouverneur. Dans un groupe de capitaines et d'enseignes,
Mlle Jeanne Nguyen-Hoc, fille unique du nouveau Phou, se laissait
impassiblement faire la cour. Jolie et fine, en dépit de sa race
simiesque, mais plus mystérieuse et fermée qu'une antique statue
d'Égypte, elle montrait un front lisse et des yeux froids, sous
quoi nulle pensée n'était saisissable; et rien peut-être ne battait
sous le satin vert magnifiquement brodé qui couvrait son étroite
poitrine;--rien au moins qui fût compréhensible aux hommes d'Europe.
Née Française et baptisée catholique, bien élevée dans un couvent
mondain, elle savait valser, flirter, et se recueillir pour écouter
du Beethoven; mains souples et lèvres minces, elle savait aussi tout
ce que savent les demi-vierges d'Europe: c'était écrit sous l'ironie
ambiguë de son sourire. Mais tout cela,--vêtement;--vêtement encore,
l'ambition qu'elle ne cachait pas de choisir un mari français, qui lui
donnerait droit de cité dans la nation conquérante; vêtement d'étoffe
parisienne, sous quoi l'âme asiatique se retranchait, défiant tous les
viols;--parce que l'âme asiatique, trop vieille et cristallisée dans
son raffinement millénaire, ne sera jamais modifiée ni déchiffrée. Nul
philosophe d'Occident, nul psychologue maître en sa science n'aurait
pu discerner même la forme d'une des rêveries annamites de la fille du
Phou Nguyen-Hoc.
... Tout Saïgon était là. Et c'était un prodigieux pêle-mêle d'honnêtes
gens, et de gens qui ne l'étaient pas,--ceux-ci plus nombreux: car les
colonies françaises sont proprement un champ d'épandage pour tout ce
que la métropole crache et expulse d'excréments et de pourritures.--Il
y avait là une infinité d'hommes équivoques, que le code pénal, toile
d'araignée trop lâche, n'avait pas su retenir dans ses mailles: des
banqueroutiers, des aventuriers, des maîtres-chanteurs, des maris
habiles, et quelques espions;--il y avait une foule de femmes mieux
que faciles, qui toutes savaient se débaucher copieusement, par cent
moyens dont le plus vertueux était l'adultère.--Dans ce cloaque, les
rares probités, les rares pudeurs faisaient tache.--Et quoique cette
honte fût connue, étalée, affichée, on l'acceptait; on l'accueillait.
Les mains propres, sans dégoût, serraient les mains sales.--Loin
de l'Europe, l'Européen, roi de toute la terre, aime à s'affirmer
au-dessus des lois et des morales, et à les violer orgueilleusement. La
vie secrète de Paris ou de Londres est peut-être plus répugnante que la
vie de Saïgon: mais elle est secrète; c'est une vie à volets clos. Les
tares coloniales n'ont pas peur du soleil. Et pourquoi condamner leur
franchise? Quand les maisons sont en verre, on fait économie d'illusion
et d'hypocrisie.
Le docteur Raymond Mévil arriva tard, et ne dansa pas. Il parut à
peine dans les salons, et choisit le parc pour base de ses opérations
féminines. Il ne chassait pas au hasard, ce soir-là, et guettait
seulement Marthe Abel et Mme Malais, résolu à agir contre l'une ou
l'autre. Mais la chance lui fut hostile: à l'angle d'une allée sans
carrefour, ce fut Mme Ariette qu'il rencontra. Depuis quatre semaines,
il avait manqué ses rendez-vous hebdomadaires, et ne put esquiver une
explication.
Mme Ariette était une femme correcte, réputée la plus prude de Saïgon.
La trahison d'un amant ne pouvait beaucoup l'émouvoir; le trou creusé
dans son budget par cette trahison lui était plus sensible.
--«Il me semble, dit-elle tranquillement, que ma rencontre ne vous
plaît guère? Pourquoi? nous ne sommes plus rien l'un pour l'autre: vous
me l'avez fait comprendre sans ambiguité; et quoique j'eusse préféré
un adieu plus loyal, vous pouvez être assuré que je n'essaierai pas de
vous ramener dans mon lit.»
Mévil, résigné, ébauchait une excuse.
«Je vous en prie!... laissons cela. Je ne vous en veux pas le moins
du monde. Vous ne m'aimez plus, je ne vous aimais pas, restons bons
amis. Un mot seulement pour finir: hier, j'espérais votre visite à mon
jour....»
Mévil comprit.
--«C'est juste, dit-il avec insolence. Je vous dois un terme, puisque
je n'ai pas donné congé....»
Il compta des billets sous la lanterne chinoise; elle sourit, trop
habile pour se fâcher.
--«Peut-on savoir, murmura-t-elle d'une voix délicate, si vous avez
choisi votre nouvel ... appartement?... Je ne doute pas de votre goût;
mais vous avez peut-être des difficultés ... d'emménagement? puis-je,
en amie, vous être utile? je sais rendre ces services-là.
--Je n'en ai jamais douté,» fit le médecin ironique.
Une robe vert nil passa au bout de l'allée. Mévil crut reconnaître Mme
Malais.
«Voici, dit-il promptement en donnant les billets; nous sommes quittes;
et quant à l'autre affaire, n'en prenez point de souci: j'opère
toujours moi-même.»
Ils se séparèrent. Mme Ariette retrouva son mari dans le salon de jeu.
--«Ma poche est déchirée, dit-elle, voulez-vous me garder ma bourse?»
L'avocat couleur de citron prit négligemment la bourse,--et baisa la
main.
Raymond Mévil cependant poursuivait la robe verte. Elle passa dans
l'embrasure d'une fenêtre éclairée; ce n'était pas Mme Malais. Déçu, le
docteur chercha au fond du parc.
Sur un banc isolé,--mais point obscur,--il vit un couple assis,
silencieux;--Mlle Sylva et Fierce. Une jalousie triste le perça comme
une épée.
Il marcha plus vite dans l'allée déserte. Contre un arbre, un homme
s'adossait, qui le heurta au passage. Mévil, étonné, reconnut Claude
Rochet le journaliste, qui, pour un soir, avait laissé son bouge
ignoble du quartier Boresse. Il ricanait de sa bouche gloussante; il
trébucha pour ramasser un gant échappé de ses mains,--un gant de
femme: Mévil aperçut les boutons multiples. Un flirt à Rochet, cette
brute tombée en enfance, riche à millions, il est vrai ...--Mévil,
mordu de curiosité, courut jusqu'au bout de l'allée; mais là, plusieurs
femmes et plusieurs cavaliers bavardaient en groupe, Marthe Abel au
milieu de leur cercle. Beaucoup de mains étaient nues.--Mévil oublia
Rochet.
Plus tard, il joignit Mme Malais dans un salon vide. Il avait renoncé à
obtenir de Marthe un tête-à-tête: elle dansait sans relâche, son carnet
de bal plein et toutes les _casquettes_ retenues.--La marquise blonde,
très belle dans sa robe Louis XVI, retouchait ses cheveux devant une
glace; elle vit soudain Mévil derrière elle, tout proche, et elle se
retourna comme effrayée.
--«Je vous fais peur?» dit-il, très respectueux. Elle s'efforça de
sourire.
--«Non; mais j'ai été surprise.... Il est bien tard, et je cherche mon
mari pour rentrer.
--Pas avant de m'accorder un tour de parc?»--Il suppliait.--«Rien qu'un
tour; je ne vous ai pas baisé la main de tout ce soir, et je ne suis
ici que pour vous.»
Elle reculait et balbutiait. Une large silhouette s'encadra dans le
chambranle d'une porte; Malais entra, ironique et cordial.»
--«Ah! bah? vous, docteur? je ne vous ai pas vu de la soirée: Vous avez
retrouvé l'anneau de Gygès?--Partons-nous, ma chère?
--Oh! oui!» dit-elle.
Seul, Mévil erra dans le parc avant de partir à son tour.
--«Vilaine journée,» murmura-t-il.
Le banc de Sélysette et de Fierce était vide. Contre son tronc d'arbre,
Claude Rochet bavant s'était endormi.
«Vilaine journée,» répéta Mévil.--Il s'en alla, triste comme un vaincu.
Sur leur banc,--le banc qu'un jour elle avait sauté d'un bond de petite
fille,--Sélysette et Fierce, deux heures durant, avaient oublié toute
la terre.
Ils s'étaient réfugiés là dès le commencement. Comme elle était jolie
à miracle dans sa robe blanche enroulée d'une ronce fleurie, tout le
monde avait voulu danser avec elle; si bien qu'elle avait prétexté un
pied tourné pour échapper aux importuns. La vraisemblance, dès lors,
exigeait qu'elle ne quittât point son banc; elle n'en avait pas la
moindre envie.
Il s'était assis tout près d'elle. Ils échangeaient des paroles
banales, et se taisaient souvent,--leurs pensées distraites coupant
leurs phrases en tronçons absurdes. Ils n'y prenaient pas garde; leurs
yeux amis se rencontraient, et ce langage en valait un autre. La nuit
chaste grillonnait dans les arbres lourds de rosée; les lanternes mal
transparentes tamisaient sur le banc une clarté jaune de chambre. Le
bal était loin; on l'entendait à peine à travers les feuillages.
Fierce songeait à toute sa vie.--Il remontait les années mortes, les
voyages oubliés, l'adolescence terne, l'enfance délaissée au fond de
la maison indifférente:--Jamais, nulle part, le souvenir d'une soirée
si douce. Une gratitude enivrée gonflait son cœur et fondait ses
moelles. Un désir violent et timide lui montait aux lèvres de crier à
sa compagne des mots éperdus d'esclavage et d'adoration.
Elle, pensive, avait laissé glisser son éventail de sa main ouverte.
Peut-être, en ses rêveries de vierge, avait-elle imaginé parfois
un parc pareil et un banc solitaire, où quelqu'un lui jurerait des
serments inconnus.--Elle ne retira pas sa main quand il la prit. Elle
n'interrompit pas ses paroles tremblantes. Un frisson secouait ses
épaules, et du rouge montait à ses joues.
Il parlait, très bas;--les hibiscus eux-mêmes, qui penchaient vers sa
bouche leurs corolles curieuses, n'entendirent pas sa voix. Il n'y
avait point là un civilisé courtisant avec art une sensation neuve. Des
lèvres sincères balbutiaient un aveu plein de crainte, et c'était une
chose plus chaste que le baiser d'une mère à son enfant.
--«Cette main-là,--il osait à peine l'effleurer de ses doigts;--cette
main, on y mettra bientôt un anneau d'or. Vous choisirez, parmi ceux
qui vous aiment, le moins indigne.... Voulez-vous, voulez-vous que je
sois celui-là?»
Une angoisse terrible battait dans ses veines. Ses jambes faiblirent;
il fut à genoux devant elle.
Elle haletait comme une biche aux abois. Ses yeux baissés fixaient
obstinément le sable.
Au bout de l'allée, un pas craqua. Tous deux, d'un sursaut, se
relevèrent. Ils osèrent se regarder en face. Fierce tendit sa main.
--«Sélysette?...»
Mlle Sylva rougit davantage. Elle avança timidement sa menotte moite,
puis recula tremblante avec un beau sourire confus. Les hibiscus
retinrent sa robe blanche. Elle murmura:
--«Si maman veut....»