--«Vous êtes abominable, dit-elle;--elle se tourna tendrement vers
Raymond:--n'est-ce pas, ami?
--Oui,» souffla Mévil d'une voix basse et terne,--la voix des gens qui
répondent sans avoir entendu.--Il était toujours affaissé en arrière,
et on ne voyait pas son visage dans l'ombre. Fierce cligna des yeux
pour l'examiner; mais il l'entendit respirer librement, d'un souffle
égal et ne s'inquiéta pas.
--«Cholon,» cria Torral au saïs.
Ils avaient quitté l'allée de promenade. Les chevaux trottèrent. La
route tourna sous bois, entre des haies opaques. Tout de suite, ce fut
le silence, la solitude et l'obscurité. Ils coururent longtemps dans
la campagne endormie, et, au bout du bois, ils débouchèrent dans une
grande plaine.
Ils avaient cessé de parler dès qu'ils s'étaient retrouvés
seuls,--bâillonnés en quelque sorte par la nuit noire des taillis.
La plaine, moins sombre, luisait faiblement sous les étoiles,
car elle était nue, sans un arbre ni une broussaille; mais quand
même, on n'avait point désir de bavarder dans cette plaine-là,--la
Plaine des Tombeaux.--A perte de vue, vers tous les horizons, la
terre se bosselait de monticules réguliers, tous pareils et très
serrés les uns contre les autres, poignées de poussière sous quoi
dorment d'autres poignées de poussière, tout cela impossiblement
antique et anonyme, suant l'oubli et le néant.--Pas de pierres, pas
d'épitaphes. De très loin en très loin, une brique rompue, effritée,
un caillou gris de lichen. Et toujours, jusqu'à l'infini, les
tombes uniformes,--innombrables et monotones comme les vagues de la
mer.--Innombrables: les morts asiatiques possèdent pour l'éternité
leurs demeures funèbres; on ne les en chasse pas, même après des
siècles de siècles; jamais les vieux ossements ne font place aux
ossements jeunes: tous reposent en paix, côte à côte, et c'est très
long de traverser leur domaine.
A mi-chemin, le saïs arrêta, à cause d'une lanterne éteinte. Depuis une
heure ils étaient tous rigoureusement silencieux: la plaine mortuaire
pesait sur eux comme un linceul sur des cadavres.--Torral secoua sa
torpeur, et se pencha pour regarder au dehors. A cent pas, quelque
chose de gris se profilait sur le ciel noir,--une bâtisse informe,
solitaire au milieu des tombes, tombe elle-même: la sépulture de
l'évêque d'Adran. Torral la nomma à voix haute, pour parler, et rompre
d'un bruit humain l'intolérable silence. Mais on ne lui répondit pas,
et le saïs fouetta ses chevaux. Ils allèrent encore très longtemps,
et Fierce, presque assoupi, s'amusait à rêver qu'ils erraient dans un
labyrinthe de l'Hadès, et que jamais, jamais ils ne rentreraient dans
le monde des vivants....
Ils y rentrèrent tout d'un coup, comme un train qui jaillit hors
d'un tunnel. Cholon, brusquement, apparut dans l'ombre, et surgit
véritablement autour d'eux. Sans transition, ils se trouvèrent au
milieu d'une ville,--une ville chinoise, incroyablement bruyante et
grouillante, avec ses boutiques affairées, ses lanternes de bambou
grosses comme des citrouilles, ses devantures en dentelle de bois doré,
ses maisons bleues qui fleurent l'opium et la pourriture, ses échoppes
en plein vent, éclairées d'un quinquet, où l'on vend toutes sortes
de choses à manger qui n'ont pas de nom que nous sachions dire. Il y
avait plein les rues d'hommes, de femmes et d'enfants, tous riant et
criant, avec une agitation joyeuse et tumultueuse. Les hommes portaient
uniformément la longue queue à bout de soie, et les femmes le chignon
luisant enjolivé de verroteries vertes,--car ils étaient Chinois et
pas Annamites. Il n'y a pas d'Annamites à Cholon, et c'est pourquoi
la succursale de Saïgon n'est point une ville brune, délicate et
mélancolique, mais une ville jaune, exubérante et populacière, comme
sont les cités méridionales du Kouang-Tong et du Kouang-Si.
Le saïs claquait du fouet pour ouvrir la foule, et les chevaux
piétinaient sur place. Torral se mit à siffler un refrain, et Fierce
allongea sa canne pour pousser un enfant qui se jetait sous les roues.
Tous se reprenaient à être de bonne humeur et expansifs, avec un
soulagement superstitieux d'être évadés des Tombeaux et du Silence.
Ils causèrent et rirent. Mévil s'éveilla brusquement de sa torpeur, et
baisa la bouche de son amie, avec des façons câlines qu'elle prit pour
de la tendresse. Ils arrivèrent après des embarras de foule au cabaret
à la mode. Et ils soupèrent, s'excitant à être très gais.
Torral fit remarquer qu'il était une heure du matin; et que c'était
une équipée ridicule d'être à Cholon à cette heure-là, et de n'être
pas ivres,--ivres d'alcool, d'opium ou d'autre chose. Fierce,
immédiatement, choisit des liqueurs, fit des mélanges et se mit à
boire, après avoir observé que le lieu n'était pas propice à l'ivresse
de l'opium, qui exige le recueillement de la fumerie chaste et
philosophique, pas plus qu'à l'ivresse de l'éther, qui se plaît aux
alcôves, aux bouches amoureuses complices et aux draps, de lit bordés
par-dessus les têtes.--Il buvait froidement, d'un seul trait, après
avoir vérifié la couleur des drogues en levant son verre au niveau des
lampes; puis il le reposait vide, et regardait les flacons comme un
peintre regarde sa palette, la tête penchée à gauche et les sourcils
froncés.
Torral, qui désapprouvait, tous les excès de toutes les sortes, haussa
les épaules et demanda du champagne sec, excellente chose pour les
folies immédiates et vite assagies. Mévil dit seulement deux mots à
voix basse au boy-chef, qui s'en fut préparer pour Hélène une boisson
glacée, douce et traîtresse, qu'on avalait comme de l'eau, sans se
défier;--et pour lui, Mévil, un grand verre d'une saleté brune et
opaque, qui puait le poivre. Le médecin toussa deux fois en vidant ce
verre-là, mais aussitôt après, il sembla gris de la plus jolie griserie
du monde, aussi alerte et dispos qu'il avait été prostré dans la
voiture, après qu'il eut pris son premier plaisir de sa maîtresse;--et
il lutina prestement la jeune femme, dont la pudeur, comme par magie,
semblait fondre à chaque gorgée qu'elle buvait.
Tous furent ivres, chacun à sa manière. Torral cassa de la verrerie, et
Fierce bâtonna rudement un des boys qui avait osé rire en le regardant.
Ils remontèrent dans la victoria pêle-mêle et revinrent à Saïgon en
chantant à tue-tête, derrière la silhouette du saïs ironiquement
impassible sur son siège.--Ils revinrent par la route haute, la mieux
embaumée de magnolias.