VI

Les chevaux annamites, gros comme des ânes, vifs comme des écureuils,

traînaient la victoria d'une allure folle, avec des ruades et des

bonds. Le saïs indigène poussait ses bêtes parce que la rue large était

déserte et claire d'électricité. Et dédaigneux des hommes blancs, il ne

se retournait pas sur son siège pour les voir.

Ils avaient attendu longtemps à la porte du théâtre, et Mévil, mal

remis de son malaise mystérieux, avait piétiné le trottoir avec fièvre.

Puis, la chanteuse venue, hésitante et mutine, il s'était jeté vers

elle avec une sorte d'avidité, et l'avait entraînée comme une proie.

Ils étaient montés tous quatre dans la voiture trop étroite, et, les

présentations faites, courtes, aucun n'avait plus parlé.

Mévil, assoiffé, avait conquis tout d'abord les lèvres de la femme.

Elle, pas coquette, rendait franchement la caresse. Ils demeuraient

étreints, leurs dents heurtées à chaque cahot;--cependant que Torral

et Fierce, froids, les regardaient.

Torral alluma une cigarette, avec des précautions pour ne brûler

personne, car on était empilé. Fierce vit une main d'Hélène Liseron

qui pendait, abandonnée et molle; il la prit, la caressa, se pencha

pour appuyer sa bouche dans la paume,--puis la laissa aller, et fixa

songeusement la cigarette de Torral, tel un petit phare rouge dans la

nuit.

La victoria sortit des rues et entra dans le jardin,--ce parc unique

sur les trois continents de la planète. Ils frissonnèrent tous les

quatre: un parfum asiatique, fleurs, poivre, fauves et encens pourri,

montait comme une marée,--et les engloutit. Il n'y avait pas de brise,

mais quand même, les feuilles des bambous bruissaient, et cela faisait

un son pointu, comme le baiser des deux amants toujours joints.

Dans les buissons, derrière les grilles invisibles, les tigres, les

panthères, les éléphants, toutes les bêtes prisonnières, mal endormies

dans leurs cages, s'ébrouèrent sourdement quand l'attelage passa; il y

eut des souffles rauques et des prunelles phosphorescentes; les chevaux

hennirent et trottèrent plus vite.

Après, ce fut l'arroyo qui borne le Jardin et le pont de briques roses;

l'eau coulait si muette et si noire, que l'arche semblait enjamber du

néant. La campagne, au delà, commençait,--avec des villages de cañhas

indigènes trop basses pour qu'on les vit dans la nuit.

Hélène écarta sa bouche de Raymond pour balbutier trois mots qu'on ne

comprit pas. Torral et Fierce par contenance, regardèrent une minute

au dehors, puis, Fierce se pencha pour prendre du feu à la cigarette de

Torral, tous deux indifférents.--Hélène, dont on voyait les bras au cou

de son amant, s'agitait de mouvements lents et rythmés, et poussait de

grands soupirs et des plaintes.... Une voiture venant à leur rencontre,

les croisa dans le temps d'un éclair. D'autres survinrent. La route

tournait à gauche, et se prolongeait en allée de parc, joliment

encadrée de pelouses et de bosquets. C'était l'Inspection,--les Acacias

de Saïgon, où la mode est de se promener la nuit comme le jour.--Des

lanternes luisaient nombreuses, créant un demi-jour équivoque et

intermittent. Les victorias marchaient au pas, sur deux files; et l'on

distinguait les visages des gens; mais on n'échangeait pas de saluts,

par discrétion.

D'une secousse des reins et des poignets, Hélène se redressa. Elle

respira fort et s'éventa le visage. Fierce, décemment, étendit sa main

et fit retomber les plis de la robe; dans ce geste, il rencontra le

poignet de la jeune femme, et elle lui serra les doigts rudement, comme

pour détendre ses nerfs encore irrités. Mévil, la tête à la renverse

dans l'angle des coussins, était immobile comme un mort.

--«C'est très bête, dit Hélène après un petit moment. Tous ces gens-là

nous ont vus.»

Du menton, elle désignait les voitures de la contre-file.

--«Voyez-les vous-même,» dit Torral en haussant les épaules.

Dans chaque voiture, il y avait un homme et une femme,--ou deux

femmes,--ou parfois un homme et un garçonnet.--Et tous les couples,

sans exception, se serraient plus étroitement qu'ils n'eussent fait

avant le coucher du soleil, et prenaient mille sortes de libertés que

la nuit ne voilait qu'aux trois quarts.

--«Jolie ville, dit Hélène Liseron. C'est révoltant.

--Mais point du tout, dit Fierce avec du mépris et de l'indulgence.

C'est tout simplement naturel, et d'un bon exemple pour les hypocrites

qui se prétendent pudibonds. D'ailleurs, ma chère, c'est un sot

préjugé que celui du mystère en ce qui concerne l'amour et le sexe.

Franchement, à vous avoir entrevue tout à l'heure, j'imaginais que

vous ne le partagiez point. Moi-même et beaucoup de mes amis, sommes

sans délicatesse exagérée là-dessus. Tenez, ne regardez pas là-bas,

puisque ce qui s'y passe vous déplaît, et écoutez un conte qui est une

histoire: il y a quelques années, le hasard et des goûts partagés me

firent l'ami d'un certain Rodolphe Hafner, diplomate et homme parfait.

Hafner avait alors une jolie maîtresse qu'il appréciait fort, et dont

il aimait à me dire du bien. Il finit par m'en dire tellement que je

fus amoureux d'elle a mon tour. Hafner s'en aperçut, n'en témoigna

rien, et me joua le plus joli tour d'ami que j'ai jamais connu. Il

m'invita certain soir à souper en tiers avec sa maîtresse. Puis, nous

ayant tous deux convenablement grisés, il passa au fumoir, et se mit

à jouer du piano. Il était passionné de musique, et je savais qu'une

fois en train, le tonnerre ne l'aurait pas arraché de son tabouret.

Il jouait donc, et ce qu il jouait était langoureux en diable; si

langoureux, que nous n'écoutâmes pas jusqu'au bout.--L'aventure

s'acheva sur un divan turc fort moelleux, et je crois bien que ce divan

n'était pas là par simple hasard.

--Je l'espère bien, dit Torral. Mais ton Hafner était un garçon pourri

d'élégance et truffé d'idéalisme. S'il avait été un pur civilisé,

sans guirlandes, il t'aurait dit tout clairement: Vous la voulez, la

voilà.--Quand je travaillais au viaduc de Sassenage, en Dauphiné,

j'avais pour camarades deux types que je regrette encore: ils sont

morts dans l'éboulement d'Engiens. A nous trois, jeunes, têtes solides

et poches plates, nous avions une femme, rien qu'une; nous l'avions

fait venir de Grenoble à frais communs. Ce n'était pas grand'chose,--je

veux dire au point de vue cervelle,--mais on la dressa. Chaque nuit,

un de nous couchait avec elle,--à tour de rôle.--Les soirées, nous

les passions tous quatre ensemble au coin du feu.--Il fait plus

froid là-bas qu'ici.--On faisait de la mécanique et de l'analyse. La

gosse écoutait sans permission d'ouvrir le bec.--A minuit, pour la

dédommager, son amant de la veille ouvrait un bouquin sentimental et

lui faisait un bout de lecture. Ça ne traînait d'ailleurs pas: les mots

bébêtes opéraient sur cette petit comme une infusion de cantharides: On

n'avait pas tourné deux pages qu'elle était cheval sur son amant--son

amant du jour.--Malgré quoi je vous prie tous de croire que nous

achevions le chapitre sans broncher. Que diable! Je ne sache pas qu'il

soit honteux de faire des enfants, et je ne comprends pas pourquoi l'on

se cache quand on essaye d'en faire,--ou qu'on fait semblant.»

Les civilisés: Roman · 第 15 / 56 题