-- Je ne sais pas ce qu'ils ont tous à la Maison, dit-elle, mais

ils ont quelque chose. Stéphanie, qui a reçu des lettres de sa

famille, exhibe une correction si exquise, observe un décorum si

rigoureux, qu'elle doit certainement être bouleversée; c'est sa

façon d'avoir la tête à l'envers. Et Hugues, qui n'a pas reçu de

lettres, a un air...

Aube eut un heureux sourire à la pensée du bonheur dont Hugues

recevait en ce moment la nouvelle.

Gillette se tourna vers Laurent et dit, comme si ces paroles

étaient la suite logique des précédentes:

-- Quant au plan que vous nous avez apporté pour l'arrangement de

votre serre, je me dois à moi-même de vous déclarer qu'il est

absurde; votre serre aura l'air d'un jardin chinois, il n'y

manquera que des petites gens en porcelaine. En tout cas, ce ne

sera qu'un à peu près, et puisque la Comtesse vous donne carte

blanche... Ma poétique petite princesse, ces questions de pot-au-feu

ne vous concernent pas, c'est bon pour moi de maçonner et de

patauger dans les plâtras. Hugues se moque de mes labeurs.

Aube faillit dire gaiement:

-- Mais c'est Hugues qu'il faudrait consulter.

-- Enfin, je me dévoue à ce pauvre Menaudru et je défendrai

jusqu'au bout la prison qui a de si jolies oubliettes.

Laurent répliqua d'un air fort civil:

-- A moins de jucher la nouvelle bibliothèque sur la serre ou

inversement, je ne vois pas le moyen de les établir toutes deux

sur un emplacement de vingt mètres en leur donnant à chacune

vingt mètres de superficie.

-- Comme c'est sensé ce que vous dites, fit Gillette. Oui,

naturellement, vous avez raison, mais moi, -- (avec explosion):

-- Je déteste les gens qui ont raison...

-- Qui ont raison contre vous, acheva Laurent.

-- Prenez garde, Laurent, dit Aube l'air amusé, ou elle dira

encore qu'elle aimerait mieux mourir que d'être votre soeur et la

mienne. Et, cependant, Palatin pourrait proclamer tous les égards

que vous avez pour elle en la personne de son lapin favori; vous

le faites vivre dans une telle abondance qu'il devient

monstrueux.

Laurent était peu disposé à invoquer le témoignage de Palatin,

car il dit précipitamment:

-- Vous n'aurez votre serre... notre serre qu'en supprimant

l'ancienne boulangerie.

-- Et ses amours de fenêtres en trèfle... non pas.

-- Alors écornons l'orangerie?

-- Ah! mais non, et ces chers vieux nids de hiboux!

-- Eh bien! démolissez la prison, Aube consent.

-- Démolir, renverser, démolir, vous n'avez que ces mots à la

bouche, vous n'êtes qu'un iconoclaste; sans moi, vous et Auberte

vous bouleverseriez tout.

-- Mais, dit Aube, vous aviez autrefois bien d'autres projets de

réforme: quand vous vouliez percer tant de fenêtres, abattre les

murs, couper, tailler, trancher dans le vif...

-- Assez, assez! vous me faites mal.

-- Et ce n'est pourtant qu'en moi que vous tranchez.

-- Quelle langue affilée vous avez aujourd'hui! petite Aube. Si

vous possédez de la malice, employez-la au moins à me servir,

mettez-vous de mon parti et convenez qu'on a eu tort de ne pas

s'en tenir au plan de M. Levraut, votre architecte.

Laurent remarqua du ton le plus naturel:

-- M. Levraut nous a abandonnés; il est parti l'air bien abattu.

-- Oui... oui... il est parti, fit Gillette avec insouciance et

son visage rougissant, qu'elle détournait, prit une expression

hautaine.

Un soupçon traversa l'esprit d'Auberte que ses dernières

expériences rendaient perspicace. M. Levraut aurait-il voulu

épouser Gillette?

-- Oh! Gillette, est-ce possible!...

-- Je ne vois pas ce qui vous confond, il n'y a pas lieu de

pousser les hauts cris, votre ébahissement n'a rien de flatteur

pour personne. Que reprochez-vous à M. Levraut? Il a de grandes

qualités.

-- Certes! fit Laurent; mais enfin il est parti, conclut-il d'un

air conciliant, et ce n'est pas la faute d'Aube ni la mienne; je

vous assure que je n'ai pas épargné mes instances pour le garder.

-- Je vous reconnais bien là! s'écria Gillette, s'il n'avait tenu

qu'à vous, il serait encore ici à m'em...

Elle s'aperçut à temps de son imprudence, se mordit les lèvres et

reprit:

-- Du reste, jamais personne n'a pu supporter ce malheureux

garçon, et je me demande pourquoi. C'est un homme du plus grand

mérite, un peu balourd, mais si instruit; point de tact, mais

tant de coeur, des prétentions exorbitantes, mais...

-- Mais cela s'explique si bien parce qu'il n'avait aucune raison

plausible d'en conserver, acheva Laurent, secondant avec

componction Gillette dans sa façon meurtrière de porter les gens

aux nues. Quel dommage que nous n'ayons pas eu le temps

d'apprécier tant de vertus...

-- Ne me poussez pas à bout. C'est un être utile au moins! tandis

que d'autres... remarquez que je ne nomme personne... Il

travaille et vous ne comprendrez jamais cette sorte de vertu:

vous êtes terriblement aristocrate, mon cousin, soupira-t-elle

avec la conviction édifiante qu'elle échappait à cette

impardonnable faiblesse. Je ne fais pas d'allusion, rendez-moi

cette justice, mais enfin M. Levraut remplit sa place en ce

monde, il joue son rôle, tandis que vous... non, je ne veux pas

être mortifiante, mais vous, pourquoi vivez-vous et pour qui?

La voiture s'était arrêtée pour attendre les voyageurs; ceux-ci

ne s'en apercevaient pas dans l'animation de leur causerie: ils

avaient traversé, sans s'en apercevoir davantage, une bande de

chiens courants qui, ayant sans doute perdu la trace du gibier

qu'ils chassaient, s'étaient égarés hors de la portée de la voix

et du cor de leur piqueur; ils suivaient la route tête basse et

l'air harassé.

Gillette prit congé d'Aube et remonta dans la direction de

Menaudru, les chiens l'entourèrent de fort près; Laurent voulut

les écarter, mais elle le remercia d'un ton catégorique et pria

Aube ainsi que son frère de ne pas faire attendre Mme de

Menaudru.

Les chiens se rapprochèrent d'un mouvement si imprévu que

Gillette, dans son premier élan irraisonné, franchit le fossé qui

bordait la route afin de mettre un espace entre elle et les

bêtes, et elle repoussa une barrière qui s'était trouvée ouverte

devant elle; les chiens, sans manifester précisément d'intentions

agressives, se groupèrent au bord du fossé. Mais cette barrière

n'était que la défense avancée d'un clos; il y avait, derrière,

une porte pleine dans un mur trop haut pour que Gillette pût le

sauter, si elle avait été en goût de tenter l'aventure. Et les

chiens restèrent assis ou couchés en un infranchissable

demi-cercle, les yeux ardemment fixés sur Gillette, sans qu'il fût

possible de savoir le motif de ce blocus, ni par quel caprice de

leurs cervelles rudimentaires, ils avaient choisi Gillette pour

but spécial de leurs attentions.

-- Non, non, je m'en tirerai à merveille, je vous prie instamment

de vous en aller, je suis fort bien ici et je veux me reposer,

disait Gillette pendant que Mme de Menaudru mettait la tête à la

portière pour démêler ce qui se passait.

Il ne se passait rien, malheureusement; Gillette, toujours

debout, commençait à considérer d'un oeil effaré le cercle qui se

rétrécissait. Un peu de frayeur empourpra ses joues. Laurent fut

aussitôt au milieu des chiens, il les dispersa en un clin d'oeil.

Les chiens, humant l'air, partirent du côté où retentissaient des

appels de cor, et Gillette accepta l'aide de Laurent pour

redescendre sur la route.

-- Somme toute, ces chiens courants sont de bien stupides bêtes,

dit Laurent sans la moindre allusion désobligeante à

l'ignominieuse défaite de son adversaire.

Gillette dit quelques mots indifférents à Aube, puis, s'adressant

à Laurent, elle murmura avec effort:

-- Il fallait me laisser dans l'embarras puisque je vous le

demandais, ou bien encore me réduire à implorer votre secours, à

crier grâce. Pourquoi, au moins, ne triomphez-vous pas avec

ostentation? Pourquoi êtes-vous si méchamment généreux?

N'importe, je...

Les mots s'arrêtaient dans sa gorge.

-- Je vous remercie, et j'ai pour vous toute la reconnaissance

que je vous dois.

Et elle s'en alla. Aube se retourna vivement vers son frère pour

le consoler, lui adoucir par sa sympathie l'injustice de cette

algarade. Mais Laurent avait l'air radieux, et radieux il resta à

sa manière tout le temps du voyage.

... M. de Gourville était gros, rouge et solennel quand son

naturel colérique ne l'emportait pas sur sa solennité. Comme il

trouvait rarement à Menaudru l'occasion de se mettre en colère,

sa présence apportait d'ordinaire peu de variété dans l'existence

uniforme qu'on menait au château.

Ainsi que le Comte en avait informé Hugues, M. de Gourville

aimait beaucoup Laurent et Auberte. Auberte l'aimait aussi, elle

lui était reconnaissante d'avoir toujours été si bon pour

Laurent.

Aube devait rester à l'écart des différends qui allaient

peut-être surgir entre le visiteur et ses hôtes, à propos de son

mariage. Cette visite, interrompant pour quelques jours les

préliminaires de ce mariage, lui apparaissaient comme une halte

avant sa nouvelle vie et lui permettraient de se retremper.

Elle ne sut pas ce qui s'était passé dans l'entretien que ses

parents eurent le même soir avec M. de Gourville, mais elle

sentit tout de suite, et cela lui suffisait, que l'affection de

son oncle pour elle n'avait pas diminué.

Le lendemain, elle tint compagnie au vieillard dans le petit

salon qui faisait partie de son appartement, et tout annonçait

entre eux une parfaite intelligence. M. de Gourville, enfoui dans

un grand fauteuil au coin du feu, suivait de l'oeil Auberte qui

rangeait un portefeuille de gravures dont il venait de lui faire

cadeau. Il y avait un grand feu dans le cheminée, des

chrysanthèmes et des azalées un peu partout: le jour était gris

et froid, et Aube, vêtue de velours gris, remplissait l'antique

petite pièce tendue de tapisseries, de la grâce languissante,

patricienne, qui était dans chacun de ses mouvements.

-- A propos, dit M. de Gourville, vous ne m'avez jamais parlé de

ma nièce depuis que vous la connaissez?

-- De votre nièce? répéta Auberte sans quitter des yeux la

gravure qu'elle tenait. Je ne savais pas que vous ayez une autre

nièce que moi et, encore, je ne le suis que parce que vous le

voulez bien.

Et elle ajouta, les cils toujours abaissés, mais avec un sourire

tendre qui erra une seconde sur sa bouche timide:

-- Vous voulez bien être encore mon oncle?

-- Oui, quand même... mais non, sensitive, pas de quand même avec

vous, nous sommes trop heureux de faire votre volonté. Enfin,

j'ai une autre nièce, ne vous déplaise, quoiqu'elle ait mis un

peu d'empressement à vous apprendre le lien qui nous unit. Elle

doit venir tout à l'heure me faire la visite qu'elle me rendait

de loin en loin -- de très loin en très loin -- à Gourville,

quand elle n'était pas encore votre voisine. Tenez, je gagerais

que la voici.

Mme de Menaudru fit entrer Stéphanie d'Aumay et s'effaça.

Aube avait précipitamment quitté son siège.

-- Oui, Mlle d'Aumay est ma nièce, dit M. de Gourville diverti

par l'étonnement d'Auberte, au même titre que Laurent; seulement,

elle ne m'a pas donné les mêmes satisfactions que votre frère et

nos relations sont restées tièdes. Nous allons changer tout cela.

Asseyez-vous, Stéphanie; ne vous sauvez pas, Auberte, vous

entendrez des choses intéressantes et c'est un régal assez peu

fréquent en ce pauvre monde pour qu'on n'en fuie pas l'occasion.

Vous venez donc nous dire, Stéphanie, que vous capitulez. Vous

avez réfléchi, ainsi que je vous en priais, et vous vous résignez

de bonne grâce à être heureuse et riche en épousant mon neveu

Laurent?

-- Non, je ne peux pas, murmura Stéphanie, et le mouvement plus

rapide de ses lèvres trahissait seul son agitation. Mais M. de

Gourville n'avait pas entendu.

-- Vous savez que, pour ma part, poursuivit-il, je n'étais pas

enchanté de vous et que je me serais contenté sans murmure d'un

seul héritier. Mais Laurent refuse, il dit que vos droits égalent

les siens. Et Laurent de Menaudru...

-- Laurent de Menaudru est l'honneur même, dit Stéphanie à demi-voix.

-- Nous sommes d'accord. Je vous ai avisée par lettre que

j'allais, moyennant une insignifiante condition, vous faire part

à mon héritage, et, depuis que je suis à Menaudru, je vous ai

fait savoir que la condition, c'était ce mariage. Si vous ne la

trouvez pas insignifiante à première vue, c'est tout à la louange

de Laurent. Mais nous arrivons à nous expliquer et vous acceptez

d'être la femme de ce pointilleux gentilhomme.

Aube écoutait silencieuse, ses narines palpitaient un peu.

-- Finissons-en d'un ridicule malentendu qui vous fait jouer le

rôle de gouvernante. Vous habiterez Gourville avec moi, et, à ma

mort, vous jouirez de mon héritage avec Laurent. C'est une

excellente solution.

-- Non, dit Stéphanie se contraignant à parler plus haut: c'est

impossible, je ne peux pas.

Cette fois, il avait entendu.

-- Vous ne pouvez pas? s'écria-t-il. Vous ne pouvez pas épouser

mon neveu, Laurent de Menaudru? Qu'avez-vous contre lui?

-- Rien. Je l'estime. Je puis même dire maintenant, fit-elle d'un

ton un peu sec, qu'il est l'homme que j'estime le plus.

Même devant Auberte, Stéphanie ne pouvait contenir l'amertume que

lui laissait la conduite de Hugues.

Elle ne connaissait pas plus que les autres, les circonstances

qui avaient entraîné le consentement du jeune homme. Que Hugues

eût renié les scrupules de sa fierté pour épouser la jeune

héritière de Menaudru, c'était pour Stéphanie une déception

quelle n'acceptait pas sans révolte; et il lui fallait constater,

par surcroît, que Hugues trouvait une joie consolante dans

l'affection d'Auberte.

-- Vraiment? fit M. de Gourville enchanté. Vous aurez eu des

désillusions avec les incomparables Droy.

-- En tout cas, reprit-elle du même accent bref, je ne les mets

plus en comparaison avec votre neveu.

-- Et vous refusez celui-ci? Alors, fit M. de Gourville outré,

vous êtes tout à fait folle.

La rougeur envahissait son front, une colère montait en lui

tandis que Stéphanie restait maîtresse d'elle-même dans sa

tristesse.

-- Comprenez donc que si vous n'épousez pas Laurent...

-- Il n'est pas dit que M. Laurent souscrive à votre "solution".

-- Je me charge de lui faire entendre raison carrément, s'il en

est besoin. Quand Menaudru appartiendra au mari de sa soeur, il

sera bien aise d'avoir Gourville. Je lui ai tenu lieu de tous ses

parents, il doit m'obéir et il m'obéira. Mais le refus ne viendra

pas de lui. Vous ne comprenez pas du tout, fit-il, calmé par

l'intense dédain que lui inspirait cette faiblesse d'intelligence

féminine. Si vous vous obstinez, je ne changerai pas un iota aux

dispositions que j'avais prises antérieurement pour vous et qui

n'étaient pas libérales. Dites oui, au contraire, et Dieu sait si

une femme raisonnable ne le crierait pas à votre place...

-- Si vos bontés sont à ce prix, mon oncle, je... je les refuse.

M. de Gourville se tut et l'on n'entendit que le souffle un peu

oppressé de Stéphanie.

-- Vous me prouvez, reprit le vieillard, que j'ai agi sagement

jusqu'ici, et que, sauf le respect que je dois à sa soeur,

Laurent de Menaudru n'est qu'un nigaud quand il vous défend. Mais

ce n'est pas lui qui me désappointerait dans un cas pareil. Je

suis si sûr de sa soumission que je ne l'ai pas encore entretenu

de mon projet, et, quand je m'en ouvrirai à lui, il n'aura pas

assez de mots pour me bénir.

-- Essayez, dit Stéphanie simplement.

Son assurance ébranla M. de Gourville, mais il reprit bien vite

d'un ton amer:

-- Je me rends aux remontrances de ce pauvre garçon, je mets tous

mes griefs sous mes pieds, j'oublie qu'une fois déjà, vous m'avez

préféré les Droy, que vous avez mieux aimé être institutrice chez

ces gens-là... -- (pardon, Auberte,) -- plutôt que de venir à

Gourville...

-- Vous n'aviez nul besoin de moi, Mme Droy n'était pas bien

portante à cette époque, et je ne pouvais m'éloigner de ses

enfants. Je ne l'aurais pas voulu.

-- A la bonne heure! voilà qui est net. Cette famille Droy est si

rassise, si sensée... N'écoutez donc pas, Auberte.

-- Pourquoi, fit Stéphanie avec révolte, Auberte n'écouterait-elle

pas ce que vous me forcez à entendre?

Elle se domina, M. de Gourville continuait:

-- Enfin, c'est donc bien agréable, Stéphanie d'Aumay, de vivre

chez les autres, de travailler, de porter de vieilles robes,

quand vous pourriez avoir un chez vous, être la femme d'un galant

homme, vous installer à Gourville, y recevoir vos chers Droy tant

qu'il vous plairait.

L'aîné, Hugues, est pour un temps indéfini à Besançon. Sa femme,

quand il se mariera, sa femme et vous serez comme les deux doigts

de la main, et vous vous verrez tous les jours.

Stéphanie ne répondit pas.

-- Allons, vous avez eu un petit moment d'aberration. Aube et moi

n'en répéterons rien.

-- Oh! je vous en prie, gémit soudain Stéphanie, ayez pitié de

moi, n'insistez pas...

Elle l'implorait de ses yeux désolés, son visage à la beauté

classique et délicate était si pâle qu'il en fut un peu effrayé.

-- Si vous vouliez comprendre, poursuivit-elle, que c'est

impossible, que je ne consentirai pas, que toute discussion est

vaine.

Comme elle lui tendait la main avant de se retirer, il se raidit

pour dire en l'écartant:

-- Pas d'amitié entre nous sans votre obéissance, et votre

obéissance immédiate. Acceptez tout de suite, avant de sortir, ou

il ne sera plus temps.

Mais elle sortit sans avoir répondu, ou plutôt donnant ainsi une

trop claire réponse.

M. de Gourville prolongea d'une semaine son séjour à Menaudru; il

se décidait avec peine à rentrer dans sa solitude, bien que son

séjour au château lui eût apporté maint désappointement. Il

n'avait pas rencontré en Laurent les consolations qu'il avait si

fermement espérées et, le jour de son départ, comme Aube entrait

dans le petit salon pour passer avec son oncle les dernières

heures que celui-ci dût consacrer cet hiver à Menaudru, elle

trouva l'oncle et le neveu absorbés par une discussion qui

ressemblait à une véhémente dispute.

Ils se turent subitement tous deux devant le visage inquiet, déjà

altéré de la jeune fille.

-- Qu'avez-vous? demanda-t-elle d'un ton anxieux.

-- J'ai... j'ai... commença M. de Gourville qui était cramoisi et

respirait mal.

Laurent fit un geste, mais M. de Gourville n'avait pas besoin de

cet avertissement pour voir qu'il effrayait Auberte. Il acheva en

essayant de rire:

-- Je n'ai rien du tout que le déplaisir de m'en aller tout seul.

Ici, un coup d'oeil furieux à l'adresse de Laurent.

Aube traversa la salle.

-- Il y a autre chose, Laurent, dites-moi...

-- Que voulez-vous qu'il vous dise? interrompit M. de Gourville.

-- On ne me trompe pas, quand je suis entrée vous étiez en colère

contre Laurent, mon pauvre Laurent.

-- Vous ne disiez pas: pauvre Stéphanie... quand je chapitrais ma

nièce, et votre pauvre Laurent a bec et ongles pour se défendre.

Ah! votre pauvre Laurent... tel que vous le voyez, avec son air

sage, il est le plus fou de la bande...

Le bras indigné de M. de Gourville semblait embrasser à la fois

dans sa réprobation la Maison et la château.

-- Vous voyez bien, dit Aube toute pâle, vous êtes fâché contre

mon frère, vous ne voulez pas que je sois tout à fait heureuse.

-- Moi? je ne veux pas! fit l'infortuné M. de Gourville étourdi

par une si odieuse accusation.

-- Comment le serais-je si vous vous brouilliez avec Laurent?

-- Nous ne nous brouillons pas, nous sommes les meilleurs amis du

monde, entendez-vous, Aube, êtes-vous contente?

-- Oui, dit-elle avec douceur. Et, maintenant, il faut lui donner

ce qu'il vous demande.

-- Non, par exemple!... -- Enfant, voyons, voyons, ne vous

bouleversez pas. Aube, ma petite Aube, je n'ai pas dit que je

refusais...

-- Dites que vous consentez.

-- Jamais de la vie! Mais, Auberte, je plaisante, ne voyez-vous

pas que nous nous moquons de vous? Pensez à vos petits pauvres, à

vos nouvelles bonnes oeuvres, aux gentils miracles que vous

accomplissez, et laissez-nous traiter nos affaires entre hommes;

n'en fatiguez pas votre pauvre jolie tête. Laurent et moi nous

sommes du même avis.

-- Ainsi, vous le laissez libre d'agir à sa convenance?

-- Morbleu! je le lui défends bien...

Aube s'appuya d'une main sur la table.

-- Quel méchant je suis!... Venez ça, ma petite Auberte. C'est ce

mauvais garçon qui est cause de tout. Non, je n'en dirai point de

mal; mais vous ne devriez pas être si sensible à son égard,

maintenant que vous avez quelqu'un d'autre à aimer; on dirait que

votre tendre coeur s'est encore élargi.

Elle répondit, baissant les yeux pour mieux regarder en elle-même:

-- C'est vrai, j'aime tout le monde davantage.

Elle reprit, pesant ses mots:

-- Laurent est mon frère, mon bon frère, je ne peux pas être

heureuse s'il ne l'est pas.

-- Mais, ma chère enfant, ce qu'il demande est insensé... je veux

dire qu'il me faut le temps de m'habituer à son extravagance... à

son idée, c'est-à-dire. En tant que folie, ne faisons que les

plus indispensables, et je juge que pour l'instant une suffit.

Oh! ce n'est nullement à votre mariage que je pense, Aube.

J'approuve votre mariage, oui, je l'approuve.

-- Et celui de Laurent aussi?

-- Oui, avec Stéphanie.

-- Ce n'est pas Stéphanie qu'il veut épouser, j'ai fini par y

voir clair.

-- Quelle personne judicieuse...

-- Donnez-lui ce qu'il veut.

-- Mais, pour le moment, il veut que je le déshérite en faveur de

Mlle Stéphanie; il entend que je fasse d'immédiates largesses à

cette jeune rebelle; il dit que ce ne serait pas juste de tout

garder pour lui; il m'abreuve d'outrages (changeant de ton): Je

veux dire qu'il me fait quelques petites observations amicales

auxquelles je réponds par quelques autres du même genre. Je vous

assure, Aube, que vous auriez pu écouter notre causerie sans

avoir l'ombre d'un battement de coeur. Vous avez entendu

Stéphanie, l'autre jour? c'est à qui me traînera dans la boue et

ne voudra pas de mon argent. Je suis calme, il faut plus que cela

pour me faire sortir de mon caractère. Mais encore ne faudrait-il

pas que lorsque je veux bien dire Stéphanie, on me réponde

Gillette.

Au nom de Gillette, Aube murmura: C'est donc vrai? -- en

regardant son frère.

Puis se retournant vers M. de Gourville:

-- Pourquoi ne voulez-vous pas?

-- Parce que c'est un diabolique caprice et qu'il trouvera à se

marier cent fois mieux.

Aube répliqua lentement: Je ne le crois pas.

Elle parlait avec peine, comme si son intervention lui coûtait.

-- Cela vous afflige peut-être un peu, pour commencer, de voir

notre Laurent porter en dehors de nous une si grande part de son

coeur; mais quand on souffre pour le bonheur des autres, c'est un

si bon chagrin. Je me suis bien déjà dit qu'on ne pouvait avoir

tout à la fois, et que tout abandonner serait peut-être le moyen

de ne rien perdre. Mais que vais-je penser là, moi qui suis

favorisée, au contraire! Je connais Gillette comme si elle était

ma soeur, et je vous affirme que Laurent ne trouvera pas mieux.

Elle regarda encore Laurent pour lui demander si elle avait bien

plaidé sa cause.

-- Quand vous devriez me détester comme je déteste mon égoïsme,

reprit-elle, je vous confesserai que j'aurais toujours voulu

garder mon frère pour moi. Mais je ne peux pas être heureuse s'il

ne l'est pas.

-- Enfant, vous pleurez? Quelle petite entêtée, quelle petite

folle... Laurent, vous ne rougissez pas de faire pleurer votre

soeur?

-- Je ne pleure pas, dit-elle leur montrant des yeux à peine

humides. Et puis, ce n'est pas lui qui...

-- C'est moi? Mais vous n'y songez pas, nous en reparlerons, tout

s'arrangera...

-- Vous ne vous opposez plus?

-- Je n'ai pas dit cela.

-- Qu'avez-vous dit?

-- Que je ne voulais pas... attendez, mais que je pourrais

consentir... oui, à une condition...

-- Laquelle?

-- Mon Dieu, je n'en sais rien... mettons par exemple que si Mlle

Gillette avait la fortune qui convient à la future femme de

Laurent...

-- C'est une manière de refuser, dit sévèrement Auberte. Elle

ajouta d'un air de profonde expérience:

-- On ne devient pas riche ainsi.

-- Je ne peux pourtant pas me rendre pieds et poings liés. On a

sa fierté tout en n'étant qu'un oncle. Il faut au moins que ma

défaite soit honorable. Je ne serai pas exigeant. Tenez, dit-il

accueillant avec joie l'idée qui venait au secours de son

imagination en détresse, je ne demanderai à votre amie que

d'apporter en dot le lotus de Menaudru.

Et, profitant du désarroi où cette diversion imprévue jetait

l'esprit d'Auberte, M. de Gourville s'échappa. Sa voiture était

prête. Il fit ses adieux à la famille et se mit en route sans

qu'Auberte, demi contente, demi déçue, pût lui adresser un autre

mot.

XVI

La Demoiselle au Bois Dormant · 第 13 / 16 段