«Mylord,
«J'ai l'honneur de vous informer que je suis arrivé en Angleterre
il y a deux jours. Les rapports que j'ai eu l'avantage d'avoir
avec vous pendant mon séjour à Londres m'en font un devoir.
«Je me reprocherais de ne pas m'en acquitter promptement et de ne
pas offrir mes premiers hommages au ministre dont l'esprit m'a
paru au niveau des grands événements de cette époque, et qui a
toujours manifesté des vues si pures, et un amour éclairé de la
vraie liberté.
«A mes premiers voyages, j'étais chargé par le roi d'une mission
à laquelle j'attachais le plus grand prix. Je voulais hâter le
moment de la prospérité de la France, et par conséquent
l'attacher, s'il était possible, à l'Angleterre.
«J'osais à peine, il est vrai, espérer tant de bonheur dans nos
circonstances, mais je ne pouvais me résoudre à ne pas faire des
efforts pour y parvenir.
«L'assurance que vous daignâtes nous donner de la neutralité de
votre gouvernement à l'époque de la guerre me parut un présage
très-heureux.
«Depuis ce moment, tout est cruellement changé parmi nous, et
quoique rien ne puisse jamais détacher mon cœur ni mes vœux de
la France, et que mon espoir soit d'y retourner aussitôt que les
lois y auront repris leur empire, je dois vous dire, mylord, et
je tiens beaucoup à ce que vous sachiez que je n'ai absolument
aucune espèce de mission en Angleterre, que j'y suis venu
uniquement pour y chercher la paix et pour y jouir de la liberté
au milieu de ses véritables amis.
«Si pourtant mylord Grenville désirait connaître ce que c'est que
la France en ce moment, quels sont les différents partis qui
l'agitent, et quel est le nouveau pouvoir exécutif provisoire, et
enfin ce qu'il est permis de conjecturer des terribles et
épouvantables événements dont j'ai été presque le témoin
oculaire, je serais charmé de le lui apprendre et de trouver
cette occasion de lui renouveler l'assurance des sentiments de
respect avec lesquels je suis, mylord, votre très-humble et
très-obéissant serviteur.»
«TALLEYRAND-PÉRIGORD.»
Il ne semble pas que lord Grenville ait fait aucune attention à cette
communication.
Toutefois, rien ne fut fait pendant quelque temps pour troubler le
séjour du fugitif en Angleterre.
M. de Chauvelin fut renvoyé par le gouvernement britannique après
l'exécution de Louis XVI le 24 janvier 1793, et ce ne fut que le 28
janvier 1794, que M. de Talleyrand reçut l'ordre de quitter
l'Angleterre. Il écrivit une lettre, datée du 30, à lord Grenville,
lettre dans laquelle il demande la permission de se justifier de toute
fausse accusation, déclare que si ses pensées se sont souvent tournées
vers la France, ç'a été seulement pour déplorer ses désastres, affirme
de nouveau qu'il n'a aucune correspondance avec le gouvernement
français, représente la condition misérable où il sera réduit s'il est
chassé des rivages de l'Angleterre, et termine en faisant appel à
l'humanité aussi bien qu'à la justice du ministre anglais.