Dans le triomphe du moment, toutes les idées modérées furent mises de
côté et remplacées par un enthousiasme aveugle en faveur des
changements les plus brusques. Et cette excitation n'était pas
produite simplement par les calculs vulgaires de l'intérêt personnel,
par d'égoïstes espérances agitant l'esprit de gens qui espéraient
améliorer leur propre condition: des émotions plus nobles et plus
élevées faisaient palpiter d'un généreux enthousiasme le cœur de
ceux-là même qui n'avaient que des sacrifices à faire. «Nos âmes,» dit
Ségur aîné, «étaient alors enivrées d'une douce philanthropie, qui
nous portait à chercher avec passion les moyens d'être utiles à
l'humanité, et de rendre le sort des hommes plus heureux.» Le 4 août,
«jour mémorable pour un parti,» observe M. Mignet, «comme la
Saint-Barthélemi de la propriété, et pour l'autre comme la
Saint-Barthélemi des abus,» les corvées personnelles, les obligations
féodales, les immunités pécuniaires, les corporations de métiers, les
priviléges seigneuriaux, les cours de loi, tous les droits municipaux
et provinciaux,--tout le système de judicature basé sur l'achat et la
vente des charges judiciaires, système qui, chose étrange à dire,
quoique absurde en théorie, avait jusqu'alors produit dans la pratique
des magistrats instruits, capables et indépendants,--en un mot,
presque toutes les institutions qui formaient la charpente du
gouvernement et de la société par toute la France furent balayées sans
hésitation, d'après l'avis et à la demande des premiers magistrats et
des premiers nobles du pays; ils ne considérèrent pas assez que ceux
qui détruisent d'un seul coup toutes les lois existantes (quelles que
soient ces lois), détruisent en même temps toutes les associations
d'idées qui gouvernaient jusque-là l'esprit du peuple;--c'est-à-dire
toutes les habitudes d'obéissance, tous les sentiments spontanés de
respect et d'affection, sans lesquels une forme de gouvernement n'est
tout simplement qu'une idée sur le papier.
Plus tard, M. de Talleyrand, parlant de cette époque, disait, avec
cette forme concise et pittoresque qui le caractérise: «La Révolution
a désossé la France.» Mais il est plus aisé d'être le critique
spirituel d'événements accomplis, que d'être acteur froid et impartial
dans des événements qui suivent leur cours; et, au temps auquel je
fais allusion, l'évêque d'Autun était, sans aucun doute, parmi les
plus pressés de détruire les traditions qui sont la base d'une
communauté, et de proclamer les théories qui captivent la populace.
L'abolition en masse d'institutions qui devaient avoir en elles-mêmes
quelque chose de bon et qui méritaient d'être conservées (sans cela
elles n'auraient jamais produit une société grande et raffinée,
honorablement désireuse de réformer ses propres défauts), cette
abolition, dis-je, fut sanctionnée par son vote; et les «droits de
l'homme,» dont l'établissement fit si peu pour assurer la propriété ou
la vie du citoyen, furent proclamés dans les termes qu'il suggéra.
Il est difficile de concevoir comment un homme d'État si froid et si
sagace avait pu croire qu'une vieille société pourrait être bien
gouvernée par des lois entièrement nouvelles, ou que la liberté
pratique pouvait être fondée sur une déclaration de principes
abstraits.
Quoi qu'il en soit, un esprit sain n'échappe pas toujours à une folie
épidémique; pas plus qu'un corps sain à une maladie qui a ce même
caractère. Du reste, à des époques où censurer des changements
inutiles vous fait passer pour être le protecteur, et souvent le
soutien, d'abus invétérés, personne ne réalise ou ne peut espérer
réaliser juste ses propres idées. Les hommes agissent en masse: le
désir qu'éprouve l'un des partis de marcher en avant est réglé et
modéré par la force d'opposition d'un autre parti: pour poursuivre une
politique, il peut être utile de feindre une passion si on ne
l'éprouve pas en réalité; et un homme habile peut excuser sa
participation à un enthousiasme absurde en faisant observer que
c'était là le seul moyen de vaincre des préjugés plus absurdes encore.
Cependant, si M. de Talleyrand était alors un réformateur exagéré, du
moins il ne ressemblait pas à beaucoup de réformateurs exagérés qui
sont si occupés d'établir quelque plan chimérique de perfection
future, qu'ils méprisent les nécessités pressantes du moment.
Il vit dès l'abord que, si la nouvelle organisation de l'État devait
réellement s'exécuter, elle ne pouvait réussir qu'en rétablissant la
confiance dans ses ressources, et qu'une banqueroute nationale serait
une dissolution sociale. Quand, par conséquent (le 25 août), M. Necker
présenta à l'assemblée un mémoire sur la situation des finances,
sollicitant un emprunt de quatre-vingts millions de francs, l'évêque
d'Autun appuya cet emprunt sans hésitation, démontrant combien il
était important de soutenir le crédit public; et peu après (en
septembre) quand l'emprunt ainsi accordé se trouva insuffisant pour
satisfaire aux engagements de l'État, il aida de nouveau le ministre
à obtenir de l'Assemblée une taxe de 25 pour 100 sur le revenu de tout
individu en France.
Rarement on a vu un plus grand sacrifice national s'accomplir dans un
moment de calamité nationale; et jamais dans une intention plus
honorable. Il est certainement impossible de ne pas s'intéresser aux
efforts d'hommes animés, au milieu de toutes leurs erreurs, d'un si
noble esprit, et impossible aussi de ne pas regretter qu'avec des
aspirations aussi élevées et des capacités aussi hautes, ils aient
échoué d'une manière si déplorable dans leurs efforts pour unir la
liberté à l'ordre, la vigueur à la modération. Mais c'est une loi
presque universelle de la Providence que tout ce qui doit durer
longtemps doit se former lentement. Et ce n'est pas tout: il faut
s'attendre à ce que, aux époques de révolution, les partis en lutte
soient constamment précipités dans des collisions contraires à leur
raison, et fatales à leurs intérêts, mais amenées d'une manière
inévitable par leur colère ou leurs soupçons. D'où il résulte que les
plus sages intentions sont à la merci des incidents les plus
insignifiants en apparence. Un de ces incidents se présenta alors.
Une fête militaire à Versailles, fête à laquelle la famille royale eut
l'imprudence d'assister, et se donna peut-être la folle jouissance
d'exciter un enthousiasme inutile parmi ses gardes et ses partisans,
alarma à Paris la multitude qui, déjà irritée par la rareté croissante
des vivres, redoutait de la part du souverain un appel à l'armée,
comme le souverain redoutait un appel au peuple de la part des chefs
populaires. Les hommes du faubourg Saint-Antoine, et les femmes de la
halle, poussés par leurs besoins pressants et leur craintes vagues
encore, ou bien guidés (comme on l'a dit, je crois, à tort) par la
secrète influence du duc d'Orléans, sortirent bientôt des coins les
plus obscurs de la capitale, et se répandirent sur la route large et
princière qui conduit au palais longtemps vénéré, où, depuis l'époque
du «Grand Roi» ses descendants avaient tenu leur cour. Au milieu d'un
tumulte accidentel, cette populace sans loi pénétra dans la résidence
royale, massacrant ceux qui la défendaient.
Le roi fut à l'abri de la violence, quoique insulté, et il fut escorté
avec une sorte de décorum jusqu'aux Tuileries, qu'il habita depuis
lors comme premier magistrat de l'État, mais, en réalité, comme
prisonnier. L'Assemblée nationale le suivit à Paris.
Les événements dont je viens de parler se passèrent le 5 et le 6
octobre; et ils furent, pour les avocats de la monarchie
constitutionnelle, ce que l'insurrection précédente, en juillet, avait
été pour les défenseurs du pouvoir absolu. Les hommes modérés
commencèrent à craindre qu'il ne fût plus possible de concilier la
dignité et l'indépendance de la couronne avec les droits et les
libertés du peuple: et MM. Mounier et Lally-Tollendal, considérés
comme les chefs de ce parti qui tout d'abord avait exprimé le désir
d'établir en France un gouvernement constitutionnel mitigé, semblable
à celui qui existait en Angleterre--découragés et dégoûtés--quittèrent
l'Assemblée. Jusqu'alors, M. de Talleyrand avait paru disposé à agir
dans le même sens que ces hommes d'État, mais cette fois il n'imita
pas leur conduite; au contraire, ce fut précisément au moment où ils
se séparaient ainsi de la Révolution, qu'il présenta une proposition
qui le liait à elle d'une manière irrévocable.
Si les affaires eussent présenté un aspect différent, il est probable
qu'il ne se serait pas compromis si décidément en faveur d'un projet
qui devait certainement rencontrer une opposition violente et
déterminée; cependant il n'est que juste de remarquer que sa conduite
dans cette circonstance était en parfait accord avec la ligne qu'il
avait jusqu'alors suivie, et les sentiments qu'il avait exprimés, par
rapport aux exigences de l'État et aux biens de l'Église.
J'ai montré, en effet, combien il s'était préoccupé de maintenir le
crédit public, d'abord en appuyant un emprunt de 80 millions de
francs, et secondement en votant un impôt de 25 pour 100 sur la
propriété. Mais l'une de ces mesures n'avait produit qu'un soulagement
temporaire, et l'autre n'avait pas donné ce qu'on en attendait; car
toute l'administration du pays ayant été désorganisée, le recouvrement
des impôts était précaire et difficile. Il fallait évidemment chercher
quelque nouvelle ressource. Une seule restait. Le clergé avait déjà
renoncé à ses dîmes, que l'on avait d'abord désignées seulement comme
rachetables, et il avait aussi abandonné sa vaisselle plate. Lorsque
M. de Juigné, archevêque de Paris, fit les deux premières donations au
nom de ses collègues, il avait été secondé par l'évêque d'Autun; et
ce fut l'évêque d'Autun qui proposa alors (le 10 octobre) que tout ce
qui restait au clergé--savoir, ses terres--serait, à certaines
conditions, placé à la disposition de la nation.