ESSAI
SUR
TALLEYRAND
PREMIÈRE PARTIE
DU COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION JUSQU'AU RAPPORT
SUR L'ÉTAT DU PAYS.
I
Différents types d'hommes.--M. de Talleyrand, homme
politique.--Caractère du dix-huitième siècle qui l'avait
formé.--Sa naissance, le caractère de sa personne, son entrée
dans l'Église.--Causes de la révolution.--États
généraux.--L'influence de Talleyrand sur le clergé; sur la
décision relative aux instructions des membres de l'Assemblée et
à la rédaction de la Déclaration des droits de l'homme.--Son
courage dans les moments de danger.--Ses connaissances en matière
de finance.--Ses propositions relatives aux biens de
l'Église.--Discrédit où il tombe auprès du parti de la
royauté.--Sa popularité auprès de l'Assemblée.--Il est chargé de
rédiger ses manifestes à la nation.--Son projet sur l'uniformité
des poids et mesures.
Il y a dans tous les temps beaucoup d'hommes qui s'emploient
activement aux affaires publiques; mais très-peu de ces hommes peuvent
être appelés des «hommes d'action.» Les rares individus qui ont le
droit de prétendre à ce titre, et dont l'existence exerce une si
importante influence sur le siècle dans lequel ils paraissent, doivent
posséder, à un degré peu ordinaire, l'intelligence, l'énergie et le
jugement; mais on trouve ces qualités mêlées à des degrés divers dans
les différentes classes ou les différents types d'hommes qui, comme
soldats, souverains ou hommes d'État, commandent aux destinées de leur
époque.
Ceux qui possèdent, dans une mesure égale, une intelligence
supérieure, l'énergie et le jugement, gravissent d'un pas ferme et
rapide les pentes les plus escarpées et les plus hautes de l'ambition,
et s'établissent sur les hauteurs où ils sont parvenus d'un pas
assuré. Des hommes de cette trempe poursuivent habituellement avec une
rigoureuse circonspection et une persévérance indomptable quelque plan
fixe ou quelque idée prédominante, adaptant leurs moyens à leur but,
mais ne perdant jamais de vue ce même but, et ne dépassant jamais dans
cette poursuite la ligne qui sépare les difficultés des
impossibilités. Le cardinal de Richelieu en France, et Guillaume III,
en Angleterre, sont des types de cette race héroïque.
D'un autre côté, ceux chez qui le jugement, quoique grand, n'est pas
suffisant pour contenir l'énergie et gouverner l'intelligence qui
surexcite leur nature, brillent d'un vif éclat, comme des météores,
dans l'histoire, mais excitent l'étonnement et l'admiration de leurs
contemporains plutôt qu'ils ne laissent derrière eux des résultats
permanents. Leurs exploits surpassent de beaucoup ceux des autres
hommes et se revêtent pour un moment d'une apparence presque
surnaturelle; mais comme leur élévation est d'ordinaire soudaine et
prodigieuse, ainsi de même leur ruine est fréquemment brusque et
totale. Poussé en avant par une force sur laquelle graduellement ils
perdent tout contrôle, emporté d'un acte audacieux à un autre plus
téméraire encore, leur génie est à la disposition du vent ainsi qu'un
vaisseau surchargé de voiles, et périt à la fin dans quelque violente
et soudaine tempête. Charles XII de Suède en fut un exemple dans le
siècle dernier, et Napoléon Bonaparte, considéré simplement comme
conquérant, en est, de nos jours, un exemple plus frappant encore.
Troisièmement, il y a des hommes dont l'énergie et l'intelligence sont
plutôt subtiles et étendues, et qui sont attirés par l'utile bien plus
que par le sublime.
Habiles et prudents, ces hommes profitent des circonstances plutôt
qu'ils ne les créent. Tourner un obstacle, prévoir un événement,
saisir une occasion, voilà le talent qui leur est particulier. Ils
sont sans passions, mais la pénétration et l'intérêt propre réunis
leur donnent une force égale à celle de la passion.
Le succès qu'ils obtiennent leur est procuré par des efforts qui ne
dépassent pas ceux d'autres candidats à la renommée et aux honneurs
publics, candidats qui bien que possédant en apparence des talents
égaux, poursuivent cependant en vain la fortune; la seule différence
est que les efforts des premiers sont faits au moment le plus
propice, et de la manière la plus heureuse.
Un tact exquis et un jugement clairvoyant sont les qualités dominantes
de ces _politiques_.
Ils se préoccupent rarement de ce qui est juste en principe: ils font
habituellement ce qui est le mieux au moment actuel.
Ils ne jouent jamais le premier rôle parmi leurs contemporains: ils en
jouent presque toujours un grand; et sans parvenir à ces positions
extraordinaires auxquelles aspirent de plus aventureux, ils
jouissent généralement d'une importance considérable, même au
milieu des circonstances les plus changeantes, et ils conservent
très-ordinairement dans la retraite ou la disgrâce une grande part de
la considération qu'ils ont acquise au pouvoir. Pendant les années
d'intrigues et d'agitations qui précédèrent la chute des Stuarts, on
vit en Angleterre un remarquable homme d'État du caractère que je
viens de décrire, et une comparaison pourrait parfaitement être
établie entre l'habile et brillant Halifax et le personnage adroit et
accompli dont le nom est inscrit en tête de ces pages.
Mais bien que ces deux célèbres avocats de l'à-propos eussent beaucoup
des mêmes qualités (le caractère, l'esprit, la science, la pénétration
qui distinguaient l'un distinguaient également l'autre), néanmoins
l'Anglais, quoique orateur plus habile dans les assemblées publiques,
n'avait pas dans l'action le courage calme, ni dans le conseil la
ferme et prompte décision qui distinguaient le Français; aussi son nom
n'est-il pas gravé en caractères aussi ineffaçables dans les annales
de son pays, ni lié à d'aussi grands et merveilleux événements.
Et cependant, malgré l'étendue, la grandeur du théâtre sur lequel
parut M. de Talleyrand, et l'importance des rôles qu'il y joua pendant
plus d'un demi-siècle, j'ose douter que son caractère ait jamais été
bien décrit, ou soit en ce moment même justement apprécié; et ceci
n'est pas tout à fait surprenant.
Dans une vie si longue, si brillante et si variée, il faut s'attendre
à trouver une diversité d'impressions se remplaçant et s'effaçant les
unes les autres; et quelques-uns de ceux qui ont admiré le brillant
causeur, et qui se sont sentis saisis de respect devant l'habile
ministre des affaires étrangères, ignoraient que l'homme d'esprit
célèbre, que le sagace diplomate avait montré un goût exquis en
matière de lettres, et une profonde connaissance de la législation et
des finances. De plus, quoique cela puisse paraître singulier, il
demeure vrai que ces hommes publics qui sont le plus tolérants pour
les opinions contraires, et le moins portés aux inimitiés
personnelles, sont ceux-là même qui, souvent, provoquent autour de
leur nom, au moins pour un temps, le blâme le plus sévère et les plus
terribles reproches. La raison en est simple: de tels hommes ne sont
eux-mêmes sous l'empire d'aucune affection prédominante ni d'aucune
théorie favorite. Calmes et impartiaux, ils sont doux et indulgents.
D'un autre côté, les hommes qui aiment passionnément les choses ou qui
les vénèrent profondément, méprisent ceux qui abandonnent les objets
de leur adoration ou de leur respect, et détestent ceux qui s'y
opposent.
Ainsi, le royaliste, prêt à sacrifier sa vie pour son souverain
légitime; le républicain, se proposant la glorieuse imitation de
l'ancienne Rome et de la Grèce; le soldat, dévoué au chef qui l'avait
conduit de victoire en victoire, ne pouvaient parler qu'avec amertume
et indignation de celui qui commença la Révolution contre Louis XVI,
contribua pour sa part au renversement de la République française, et
dicta la proscription du grand capitaine dont les armées triomphantes
avaient pendant un moment parcouru toute l'Europe.
Les hommes les plus ardents et les plus violents de l'époque de M. de
Talleyrand furent par conséquent les censeurs les plus amers et les
plus violents de sa conduite; et celui qui parcourt les différents
ouvrages où cette conduite est appréciée par des critiques
insignifiants[3], sera tenté de répéter la remarque du grand homme du
dix-huitième siècle: «C'est un terrible avantage que de n'avoir rien
fait; mais il ne faut pas en abuser.»
[3] Plusieurs de ces ouvrages confondent les dates et les noms,
et prodiguent les accusations les plus absurdes, en même temps
que les plus méchantes; mais çà et là ils racontent des faits que
des documents authentiques ont depuis confirmés, ainsi que des
anecdotes que j'ai entendu répéter à des contemporains, et dont,
par conséquent, je profiterai.
Dans quelle mesure sont justifiés par les faits les reproches des
écrivains auxquels nous faisons allusion, c'est ce que l'on verra plus
ou moins dans les pages suivantes, qui ne sont pas écrites dans
l'intention de faire un panégyrique ou de provoquer à l'imitation,
mais simplement avec l'intention de faire connaître une remarquable
classe d'hommes par un homme très-remarquable, qui se trouve avoir
vécu dans une époque qui ne cessera jamais d'occuper et d'intéresser
la postérité.