GEORGES PERROT.

ESSAI

SUR

TALLEYRAND

PREMIÈRE PARTIE

DU COMMENCEMENT DE LA RÉVOLUTION JUSQU'AU RAPPORT

SUR L'ÉTAT DU PAYS.

I

Différents types d'hommes.--M. de Talleyrand, homme

politique.--Caractère du dix-huitième siècle qui l'avait

formé.--Sa naissance, le caractère de sa personne, son entrée

dans l'Église.--Causes de la révolution.--États

généraux.--L'influence de Talleyrand sur le clergé; sur la

décision relative aux instructions des membres de l'Assemblée et

à la rédaction de la Déclaration des droits de l'homme.--Son

courage dans les moments de danger.--Ses connaissances en matière

de finance.--Ses propositions relatives aux biens de

l'Église.--Discrédit où il tombe auprès du parti de la

royauté.--Sa popularité auprès de l'Assemblée.--Il est chargé de

rédiger ses manifestes à la nation.--Son projet sur l'uniformité

des poids et mesures.

Il y a dans tous les temps beaucoup d'hommes qui s'emploient

activement aux affaires publiques; mais très-peu de ces hommes peuvent

être appelés des «hommes d'action.» Les rares individus qui ont le

droit de prétendre à ce titre, et dont l'existence exerce une si

importante influence sur le siècle dans lequel ils paraissent, doivent

posséder, à un degré peu ordinaire, l'intelligence, l'énergie et le

jugement; mais on trouve ces qualités mêlées à des degrés divers dans

les différentes classes ou les différents types d'hommes qui, comme

soldats, souverains ou hommes d'État, commandent aux destinées de leur

époque.

Ceux qui possèdent, dans une mesure égale, une intelligence

supérieure, l'énergie et le jugement, gravissent d'un pas ferme et

rapide les pentes les plus escarpées et les plus hautes de l'ambition,

et s'établissent sur les hauteurs où ils sont parvenus d'un pas

assuré. Des hommes de cette trempe poursuivent habituellement avec une

rigoureuse circonspection et une persévérance indomptable quelque plan

fixe ou quelque idée prédominante, adaptant leurs moyens à leur but,

mais ne perdant jamais de vue ce même but, et ne dépassant jamais dans

cette poursuite la ligne qui sépare les difficultés des

impossibilités. Le cardinal de Richelieu en France, et Guillaume III,

en Angleterre, sont des types de cette race héroïque.

D'un autre côté, ceux chez qui le jugement, quoique grand, n'est pas

suffisant pour contenir l'énergie et gouverner l'intelligence qui

surexcite leur nature, brillent d'un vif éclat, comme des météores,

dans l'histoire, mais excitent l'étonnement et l'admiration de leurs

contemporains plutôt qu'ils ne laissent derrière eux des résultats

permanents. Leurs exploits surpassent de beaucoup ceux des autres

hommes et se revêtent pour un moment d'une apparence presque

surnaturelle; mais comme leur élévation est d'ordinaire soudaine et

prodigieuse, ainsi de même leur ruine est fréquemment brusque et

totale. Poussé en avant par une force sur laquelle graduellement ils

perdent tout contrôle, emporté d'un acte audacieux à un autre plus

téméraire encore, leur génie est à la disposition du vent ainsi qu'un

vaisseau surchargé de voiles, et périt à la fin dans quelque violente

et soudaine tempête. Charles XII de Suède en fut un exemple dans le

siècle dernier, et Napoléon Bonaparte, considéré simplement comme

conquérant, en est, de nos jours, un exemple plus frappant encore.

Troisièmement, il y a des hommes dont l'énergie et l'intelligence sont

plutôt subtiles et étendues, et qui sont attirés par l'utile bien plus

que par le sublime.

Habiles et prudents, ces hommes profitent des circonstances plutôt

qu'ils ne les créent. Tourner un obstacle, prévoir un événement,

saisir une occasion, voilà le talent qui leur est particulier. Ils

sont sans passions, mais la pénétration et l'intérêt propre réunis

leur donnent une force égale à celle de la passion.

Le succès qu'ils obtiennent leur est procuré par des efforts qui ne

dépassent pas ceux d'autres candidats à la renommée et aux honneurs

publics, candidats qui bien que possédant en apparence des talents

égaux, poursuivent cependant en vain la fortune; la seule différence

est que les efforts des premiers sont faits au moment le plus

propice, et de la manière la plus heureuse.

Un tact exquis et un jugement clairvoyant sont les qualités dominantes

de ces _politiques_.

Ils se préoccupent rarement de ce qui est juste en principe: ils font

habituellement ce qui est le mieux au moment actuel.

Ils ne jouent jamais le premier rôle parmi leurs contemporains: ils en

jouent presque toujours un grand; et sans parvenir à ces positions

extraordinaires auxquelles aspirent de plus aventureux, ils

jouissent généralement d'une importance considérable, même au

milieu des circonstances les plus changeantes, et ils conservent

très-ordinairement dans la retraite ou la disgrâce une grande part de

la considération qu'ils ont acquise au pouvoir. Pendant les années

d'intrigues et d'agitations qui précédèrent la chute des Stuarts, on

vit en Angleterre un remarquable homme d'État du caractère que je

viens de décrire, et une comparaison pourrait parfaitement être

établie entre l'habile et brillant Halifax et le personnage adroit et

accompli dont le nom est inscrit en tête de ces pages.

Mais bien que ces deux célèbres avocats de l'à-propos eussent beaucoup

des mêmes qualités (le caractère, l'esprit, la science, la pénétration

qui distinguaient l'un distinguaient également l'autre), néanmoins

l'Anglais, quoique orateur plus habile dans les assemblées publiques,

n'avait pas dans l'action le courage calme, ni dans le conseil la

ferme et prompte décision qui distinguaient le Français; aussi son nom

n'est-il pas gravé en caractères aussi ineffaçables dans les annales

de son pays, ni lié à d'aussi grands et merveilleux événements.

Et cependant, malgré l'étendue, la grandeur du théâtre sur lequel

parut M. de Talleyrand, et l'importance des rôles qu'il y joua pendant

plus d'un demi-siècle, j'ose douter que son caractère ait jamais été

bien décrit, ou soit en ce moment même justement apprécié; et ceci

n'est pas tout à fait surprenant.

Dans une vie si longue, si brillante et si variée, il faut s'attendre

à trouver une diversité d'impressions se remplaçant et s'effaçant les

unes les autres; et quelques-uns de ceux qui ont admiré le brillant

causeur, et qui se sont sentis saisis de respect devant l'habile

ministre des affaires étrangères, ignoraient que l'homme d'esprit

célèbre, que le sagace diplomate avait montré un goût exquis en

matière de lettres, et une profonde connaissance de la législation et

des finances. De plus, quoique cela puisse paraître singulier, il

demeure vrai que ces hommes publics qui sont le plus tolérants pour

les opinions contraires, et le moins portés aux inimitiés

personnelles, sont ceux-là même qui, souvent, provoquent autour de

leur nom, au moins pour un temps, le blâme le plus sévère et les plus

terribles reproches. La raison en est simple: de tels hommes ne sont

eux-mêmes sous l'empire d'aucune affection prédominante ni d'aucune

théorie favorite. Calmes et impartiaux, ils sont doux et indulgents.

D'un autre côté, les hommes qui aiment passionnément les choses ou qui

les vénèrent profondément, méprisent ceux qui abandonnent les objets

de leur adoration ou de leur respect, et détestent ceux qui s'y

opposent.

Ainsi, le royaliste, prêt à sacrifier sa vie pour son souverain

légitime; le républicain, se proposant la glorieuse imitation de

l'ancienne Rome et de la Grèce; le soldat, dévoué au chef qui l'avait

conduit de victoire en victoire, ne pouvaient parler qu'avec amertume

et indignation de celui qui commença la Révolution contre Louis XVI,

contribua pour sa part au renversement de la République française, et

dicta la proscription du grand capitaine dont les armées triomphantes

avaient pendant un moment parcouru toute l'Europe.

Les hommes les plus ardents et les plus violents de l'époque de M. de

Talleyrand furent par conséquent les censeurs les plus amers et les

plus violents de sa conduite; et celui qui parcourt les différents

ouvrages où cette conduite est appréciée par des critiques

insignifiants[3], sera tenté de répéter la remarque du grand homme du

dix-huitième siècle: «C'est un terrible avantage que de n'avoir rien

fait; mais il ne faut pas en abuser.»

[3] Plusieurs de ces ouvrages confondent les dates et les noms,

et prodiguent les accusations les plus absurdes, en même temps

que les plus méchantes; mais çà et là ils racontent des faits que

des documents authentiques ont depuis confirmés, ainsi que des

anecdotes que j'ai entendu répéter à des contemporains, et dont,

par conséquent, je profiterai.

Dans quelle mesure sont justifiés par les faits les reproches des

écrivains auxquels nous faisons allusion, c'est ce que l'on verra plus

ou moins dans les pages suivantes, qui ne sont pas écrites dans

l'intention de faire un panégyrique ou de provoquer à l'imitation,

mais simplement avec l'intention de faire connaître une remarquable

classe d'hommes par un homme très-remarquable, qui se trouve avoir

vécu dans une époque qui ne cessera jamais d'occuper et d'intéresser

la postérité.

Essai sur Talleyrand · 第 8 / 89 题