expériences. Je vous demande un peu quelle prise vous avez jamais eue
sur moi. Au monde, depuis moi, je me promène maître. Je fais la nuit
en fermant les yeux. Je fais la vie à mes pas, je fais le vide par mon
absence. La lumière m'appartient. Que je vous oublie et vous voilà mort.
--Essayez.
--Je puis m'égarer au delà de votre conscience. Il est des zones
merveilleuses qui n'appartiennent qu'à moi: là commencent ces
cristaux, ces fleurs de neige brûlantes parmi lesquelles je me perds
au commandement. Ces régions où les palmiers portent des écharpes de
femmes, sont les colonies de mon corps. Ma volupté fille désordonnée de
ma puissance ne ressemble à celle de personne: parlez, Madame, et dites
ce que vous savez (mais ceux qui ont une fois contemplé la majesté
divine en gardent, dit-on, pour la vie un tremblement général).
--On voit bien que vous ne connaissez pas grand'chose.
--Vous êtes inepte, Mentor, ainsi que les jugements qu'on porte sur
soi-même.
--Vous devenez observateur: le caractère inopportun de la pensée vous
apparaît tout à coup. Les bâtons rompus du langage expriment très
suffisamment votre état mental.
--Perruque chauve, les problèmes essentiels te font clignoter comme des
soleils.
--L'essentiel c'est sans doute ce qui vous exalte?
--Non: ce qui m'exalte c'est l'essentiel.
--Nous voilà d'accord. On aurait bien tort de ne pas prendre les mots
au pied de la lettre. Un lapsus n'est jamais véritablement un lapsus.
Les mots ne nous trahissent pas tant qu'ils ne nous trahissent:
l'erreur du langage en dit long sur notre pensée cachée.
--Tout cela est totalement dépourvu d'intérêt: je boirais volontiers
des liquides glacés avec les tiges amères et jaunes des moissons.
Pailles de la vie, pailles, pailles douces, ô vie rafraîchissante comme
les remords inutiles. Boire.
--Eh! l'homme libre, obéissez donc un peu à la chaleur.
--Mentor, je vous regarde avec commisération, car j'ai un moyen sûr,
sûr comme deux et deux font quatre, de couper là vos plaisanteries, à
l'instant même.
--Je serais curieux d'éprouver l'efficacité de votre petit secret.
--Vous y tenez, Mentor?
--J'y tiens.
--Vous y tenez... Vous y tenez. Eh bien puisque vous y tenez, Mentor,
tenez.»
Télémaque se dressa sur le bord de la falaise; son vêtement tomba, et
le corps nu, jeune et bien portant se précipita subitement dans le
vide, tournoya, bolide oiseau mortel, tournoya pour s'abattre, sac d'os
fracassés sur les rochers, devant les vagues qui ne sanglotèrent même
pas. Mentor s'avança vers la cassure du sol et cria plus fort que la
mer:
«Télémaque, fils d'Ulysse, est mort dérisoirement pour se montrer
libre et sa mort déterminée par les sarcasmes et la pesanteur est la
négation de ce hasard même qu'il voulut consacrer au prix de sa vie.
Avec Télémaque le hasard a péri. Voici le règne de la sagesse.»
Comme il achevait ces mots un rocher branlant se détacha du haut de la
côte et vint écraser, comme un simple mortel, la déesse Minerve qui par
jeu avait pris la forme d'un vieillard et qui dut à cette fantaisie de
perdre à la fois son existence humaine et son existence divine. Des
oiseaux ricaneurs passèrent au-dessus des cadavres en sifflant des airs
à danser. Les vents se levèrent de joie et se peignèrent aux dents des
montagnes. Les forêts enfin délivrées coulèrent jusqu'aux demeures
des hommes et les mangèrent. Les pierres éclatèrent. Les plantes
volèrent nonchalamment comme si elles n'avaient fait que cela toute
leur vie. Les volcans réveillés se regardèrent par-dessus les océans,
s'avancèrent les uns vers les autres et s'unirent en des amours de lave
sous les baisers des cratères bienfaisants comme la pluie. Les eaux
ne furent plus réunies et cohérentes mais dissipées par l'univers. Le
ciel, étoffe délirante, se déchira pour montrer l'indécente nudité des
planètes.
Le firmament se constella du sexe des lumières. La voûte des jours
et des nuits devint une chair et ceux d'entre les hommes qui avaient
survécu aux bouleversements moururent de désir devant la croupe
impudique suspendue au-dessus de leurs têtes. Le sable des déserts
devint serpent, ouvrit les yeux, soubresaut d'éclair, au frisson
des pollutions nocturnes. Les nébuleuses rôdèrent dans les paysages
riants. Les quenouilles dansèrent en perdant leurs cheveux argentés.
Les grandes rotatives se baisèrent sur les plages de galets. Les
marteaux-pilons se promenèrent gentiment dans les squares et tandis que
les métaux se caressaient en hurlant dans les plaines de plaisir, sur
ses chevaux de tendresse le Seigneur Dieu éclata de rire comme un fou.
FIN
End of Project Gutenberg's Les aventures de Télémaque, by Louis Aragon