«Avez-vous oublié mes leçons, dit Mentor à Télémaque, pour vous

affliger des trépas imaginaires par l'annonce desquels la rusée Calypso

se flatte de vous retenir dans son île? L'autre jour, Ulysse; ce

matin, Pénélope. La mort n'existe que dans le temps, pure invention du

langage. Méthode infidèle à rendre compte des faits, le temps sera un

jour abandonné des hommes pour un système plus commode d'expression.

Ne doutez pas qu'alors l'éternité ne devienne une notion immédiate.

Où la faiblesse du concept temporel se manifeste, c'est dans ce

langage même qui impose sa réalité: le lien du temps et du langage

n'a de nécessité qu'apparente, le vocabulaire de l'espace y supplée

et nous employons un terme à deux fins différentes. L'idée de temps

si elle paraît obscure en soi-même, l'esprit la saisit par un détour,

en fonction des événements, si peu distincts de leur durée qu'elle

leur sert de nom dans le langage populaire. De là les deux opérations

inverses nommer la moisson l'août, ou les années des feuilles. Une très

petite durée, l'imaginer clin d'œil, éclair, etc., exige un effort

d'imagination. Mais dire d'une mante: sortie de bal, pour des raisons

de coïncidence, ne revient qu'à étendre la signification d'un terme.

La première opération ne se fait pas sans peine; elle n'a valeur que de

métaphore; de convention aussi. La seconde me satisfait plus aisément:

ce qui me semblait incompréhensible, _cent ans_, par exemple, désigne

mes contemporains des mots _le siècle_, et par simple substitution me

devient un terme clair et défini.

--Vous semblez faire confiance à l'espace plus volontiers qu'au temps.

--Vous avez raison; je montre quelque tendresse envers l'espace, mais

c'est que selon lui se développe ma volupté que le temps borne au

contraire. Laissez-moi tranquille à la fin ou lisez au préalable la

_Feuille volante sur la préposition après_: apprenez à parler une heure

sur la catachrèse métalleptique, et peut-être qu'alors vous ne parlerez

plus à la légère.

--Le jour que je ne parlerai plus à la légère, malgré votre croyance

à l'immortalité, malgré cette vieillesse plus verte que les filets à

papillons du printemps, vous serez mort, Mentor, mort complètement.

--On croirait que cette perspective vous réjouit.

--Aussi bien commencé-je à vous détester comme les autres vieillards.

Vous niez le temps qui me donne barre sur vous, votre crâne chenu dit

non à la vie sous couleur de refuser la mort, mais moi, moi, Télémaque,

moi la souplesse et la force, retour sans fatigue de l'effort à son

point de départ, assurance sur le sol, moi, je ne me laisse pas tromper

et je ricane. Vous savez, quand vous serez mort, je parlerai de vous

avec une émotion contenue et dans les disputes je me servirai de votre

autorité pour faire admettre des axiomes favorables à ma thèse.

Je vous méprise, pour votre imbécillité, et vous m'appartenez dans

l'avenir comme le passé appartient au présent qui en use, en rit et le

gâche.

--Allons, nous finirons par nous entendre. Vous faites des progrès

étonnants.

--Vous ne croyez pas si bien dire. Le manteau du dévouement, un jour ou

l'autre le vent le relève. On découvre si Mentor s'acharne à démontrer

la perfidie de Calypso quel lien l'attache jalousement à cette beauté

trop encline à de plus décentes amours.

--Le fils d'Ulysse se reconnaîtra toujours des autres hommes à la

modération de ses propos.

--Vieil hypocrite, tandis que vous dormiez, j'ai vu sur votre sein, ce

tatouage, complexe de la peau, témoignage à travers les années, cynique

compagnon de la perversité. Voilà encore sur votre visage au moment que

je vous démasque cet air de dignité que vous n'abandonnez jamais.

--Je suis curieux de voir à quelles extrémités vous porteront ces

graves découvertes.

--Votre curiosité soit satisfaite: je vais trouver Calypso et l'inviter

à dormir.

--Allez.

--Nous rirons bien de vous.»

Télémaque s'éloigna dans la persuasion que Mentor l'arrêterait dès

l'abord. Au bout de quelques pas, il s'émerveilla de ne point entendre

son nom prononcé d'une voix suppliante. Il s'arrêta, se retourna et

dit:

--Je vais dormir avec Calypso.

Mentor eut l'air de s'intéresser par politesse à cette information.

Télémaque, décontenancé, répéta: «Je vais dormir avec Calypso, à moins

que vous ne me donniez une bonne raison de ne point le faire.

--Moi? Mais est-il plus de raisons à dormir seul qu'en compagnie?

Dormez, dormez, ce sera toujours pain béni.

--Quoi, vous ne me retenez pas?

--Avez-vous envie de dormir avec Calypso?

--Ma foi, non.

--Eh bien, laissez-la avec ses nymphes.

--Ah! je vous retrouve, je cours dans son lit.»

Mentor haussa les épaules et se mit à jouer à la balle avec un galet.

Télémaque cependant songeait par avance à la déesse et s'efforçait

à trouver en son image la justification d'un transport à venir. En

courant à travers la montagne vers la grotte de Calypso, il faillit

renverser Eucharis et passa près d'elle sans la voir. Elle le regarda,

comprit tout et eut une crise de nerfs. Lui, déjà le jouet de son

imagination, se hâtait trop lentement au gré de son propre désir. Mais

il trouva la déesse en grande conversation avec Neptune. Elle lui

dit: «Asseyez-vous, mon ami,» et ne fit plus attention à lui. Après

quoi elle reçut sa modiste et fit des projets de coiffure. Puis elle

congédia Télémaque en souriant. Il entra dans une rage noire et s'en

alla dans la campagne casser toutes les têtes de chanterelles qu'il

put rencontrer. Il pensa à Mentor et jura comme un charretier. Au

coin d'un bois, il trouva Eucharis en larmes, l'appela sotte, puis

comme elle redoublait de sanglots, la battit comme plâtre et quand

il fut fatigué passa sur elle l'envie qu'il avait eue de Calypso.

Eucharis ne se montra pas difficile sur la qualité des sentiments

qu'on lui témoignait. Elle mit même si peu d'exigence sur ce point

que Télémaque, quand il l'eût quittée et qu'il rencontra Calypso

au bord d'un ruisseau, se trouva tout penaud d'être accueilli par

cette dame avec toutes sortes de soupirs et de mines gênantes.

Calypso se mit à rire, s'excusa de le faire, et inventa des raisons

à une défaillance si surprenante. Mais elle ne put rester maîtresse

d'elle-même et partit comme une folle en oubliant ses voiles, et de

moins chastes accessoires. À ce moment précis, les forces revenaient

à Télémaque. Il manqua rappeler la fugitive mais en fut retenu par

le sentiment du ridicule. Il se leva, prit un bain de mer et nagea

jusqu'à un petit récif assez éloigné de la côte sur lequel il monta;

il s'assit, arracha des moules et les mangea crues en pensant à la

mort. Précisément Neptune quittait Ogygie pour regagner son palais

de vagues. Il héla Télémaque au passage et comme le jeune homme ne

quittait pas son rocher il louvoya vers lui, criant: «Voulez-vous

coucher avec des femmes-requins? des femmes-scies? des femmes-tortues?

des femmes phosphorescentes? des sirènes électriques? Voulez-vous

connaître le fin fond des choses? le sort des marins qui excitèrent

le désir des lames? Voulez-vous goûter aux plaisirs dont les dieux

ne parlent qu'à voix basse? Voulez-vous voir la bête au nom mortel,

le serpent de mer qui détruira le monde? Voulez-vous voir la petite

manœuvre obscène des sables mouvants? les amours des algues?

les putréfactions sous-marines? Entrez, entrez, on ne paye qu'en

sortant!» Télémaque revit la tête à gifles d'Eucharis amoureuse,

le rire impertinent de Calypso, le haussement d'épaules de Mentor,

et, décidé à ne pas regagner l'île de sitôt, il sauta en croupe du

dieu des mers. Le voyage dût être long, car la barbe avait poussé au

fils d'Ulysse quand il parvint chez Neptune. Cependant il eut juré

n'avoir navigué que l'intervalle de deux marées. Il fut reçu par de

vieilles divinités décentes qui le conduisirent en baissant les yeux

dans une salle de sel gemme où les plus éclatantes nudités semblaient

attendre la venue de Télémaque. Elles se mirent à danser autour de

lui: c'étaient des éponges, des perles, des coraux, des lichens, des

coquillages, des courants, des hippocampes pareils aux baisers sinueux.

Elles parfumèrent le voyageur, le dévêtirent de quelques scrupules, le

peignèrent et le caressèrent à mourir. Alors commença la fête: tout

ce qui court le monde des imaginations, le monde désert des espaces

inutilisés, le monde inconscient des bêtes à cornes, à plumes, à

branchies, le vaste monde des regards aux germinations folles des

peupliers ensemencés par la neige du vent, aux étreintes mortelles des

araignées de grande taille, se précipita, trombe des instincts, choc,

conflagration, amour, dans le salon de parade où Télémaque naissait à

la connaissance de la volupté perpétuelle. La chèvre de Mongolie qui

dort en nous se réveilla. Les esturgeons coururent dans les veines.

De la nuit des cheveux se levèrent les cerfs et les oiseaux: chasse

enfantine, visages obscurs, les tendres tempêtes des regards se

peuplèrent. La faune des orages levée par les chiens célestes aux

dents d'éclairs, gala des sens désordonnés et perdus, ouvrit ses yeux

d'inquiétude derrière les feuillages du temps. Les perce-oreilles

dansèrent! les plongeons commencèrent une nuit sans fin; les boucs

majestueux passèrent à l'horizon; les hermines aux mains noyées du

calme glissèrent sur les tapis de mousse; les poissons rouges gémirent

plus doucement que les femmes heureuses. Voilà les nymphes monstrueuses

de Borée, les belles croupes luisantes, les chairs huileuses et dures

des océans septentrionaux; je les regarde, et le va-et-vient lent,

puissant, nonchalant de ces piliers de vie emporte comme une oreille

arrachée le désir à crier, fils de leur passage. Je ne me connais plus

que transport, mouvement reptile; sang, sang, sang. Mes mains cuillers

de plomb se tordent, fondent. Mon corps est un tonneau cerclé dont les

éclats seront plus beaux que le tonnerre; cela monte avec la lie et

ma voix rauque. Mes genoux se dérobent à l'immobilité comme ceux des

machines. Projectile du prodige, je pars poignard et j'arrive baiser.

Le monde à sac succombe, bâche sous les cataractes célestes, crevant

de mon poids précipité sans choix sur la proie au hasard: découverte

d'un continent à mordre, j'ai rencontré la femme, ma maladie. Domaine

exclusif du toucher, ce corps ignoré des yeux occupés des seuls cheveux

qui poussent pendant l'amour, ce corps s'étale et se raidit contre

mon corps, volonté de contact. L'aide mal-habile guide la fougue à la

volupté, fait osciller le couple, baleine au dos des plaines d'eau, qui

échange des paroles gênées et nues, des mots nuis et venus de loin,

suivis des bruits ruisselants des dents serrées, morceaux de morsures,

vulgarités soudaines, précieuses, perçantes. Le mot propre, écluse

lâchée, révèle l'attention du mâle, le souci précis, le point vif.

Ménage des légendes, le manège tourne. Il grince, aigre, aigu, crie.

Mon poing si tu crics encore. Comme cela dure, petite groseille, ma

bascule, comme cela dure. Ton bras s'enfuit, il se détache. Je ne sais

plus, porcelaine, ne me demande rien. Je voudrais dormir sans m'écarter

de ta forêt.

Sur ces entrefaites, Télémaque remonta comme une bulle d'air à la

surface des flots et regagna à la nage l'île où Calypso l'attendait;

il trouva cette déesse dans le trouble le plus grand. Elle s'accusait

du départ de Télémaque et se reprochait amèrement d'avoir ri de lui.

Eucharis, pendant la longue absence du fils d'Ulysse, avait mis au

monde un enfant qui fut nommé Misochronopoulos, ou plus familièrement

Miso; Calypso retrouvait avec tristesse les traits du disparu sur son

visage. Mentor qui avait horreur des enfants et que Calypso agaçait

avait mis à profit tout ce temps pour construire à lui seul un navire

et son gréement. Le retour de Télémaque fut accueilli comme on le

pense bien. Il y eut des réjouissances dont on parla dans toute la

Méditerranée. Télémaque rendit Eucharis et Calypso heureuses à ce point

qu'elles perdirent tout sentiment de jalousie de l'une envers l'autre

et partagèrent tranquillement la couche de leur amant. Elles s'y

rencontrèrent souvent sans humeur et même, lorsque Télémaque réclamait

quelque répit, elles ne dédaignaient point de se rendre des services

mutuels, auxquels elles prirent si bien goût que progressivement elles

arrivèrent à se passer du fils d'Ulysse et qu'elles lui intimèrent

un beau jour l'ordre de ne plus les importuner. Télémaque sourit

grossièrement et dit à Eucharis: «Cela m'étonne de vous.» Puis à

Calypso: « Je n'en attendais pas moins de ta part.» Après quoi, il s'en

alla retrouver Mentor qui mettait la dernière main à son vaisseau.

Mentor triompha:

«Là, qu'est-ce que je vous avais dit?

--Si vous croyez que je m'en souviens, depuis le temps!

--La mémoire, ce mot désigne la faculté de rappeler les idées et la

notion des objets producteurs de sensations aussi bien que l'action,

l'effet de cette faculté, le souvenir: j'ai bonne mémoire ou j'ai

mémoire d'un mausolée dans la campagne (mon exemple est un jeu de

glaces). De ces deux sens, l'un est au propre et l'autre s'en déduit

par simple figure. Mais auquel des deux y a-t-il métonymie? Devinez: il

s'agit de frapper sur la main qui contient la bille. Hasard. Je ne peux

pas considérer le sort d'un mot avec indifférence. Ce lien de l'objet

à moi, ne s'est-il pas altéré à traverser les ans? Les mots à la merci

du souvenir gagnent à être connus. _Rafraîchir_ se dit de la mémoire

et des cheveux. _De mémoire d'homme_ ne se dit que dans les phrases

négatives. On porte aussi _pour mémoire_ ce qui n'entre point en ligne

de compte: chaque emploi d'un vocable étend la part d'arbitraire qui

présida à son choix. L'édifice fragile des sons électifs s'écroulerait

s'il ne nous faisait illusion: nous croyons, juchés sur les mots,

qu'ils nous facilitent des progrès sensibles. Nous avons du monde une

représentation verbale, petite abstraction pour les jours de pluie.

--Cela va vous mener très loin?

--Jusqu'à Ithaque, répondit Mentor qui feignit parler du navire.

Vache à rubans, la nourrice de Misochronopoulos apportait son

pensionnaire dans son sac à main. Télémaque prit un air renfrogné:

--Allons, dit Mentor, et vos entrailles? La voix du sang.

--Tes plaisanteries, mon cher Mentor, me charment de moins en moins. Je

déteste les rats, les crapauds et autres boutons de manchettes, voilà

tout.

--Vous détestez surtout les souvenirs, Télémaque, et les enfants des

autres vous seraient moins odieux.

--Uniquement parce qu'on ne se plaît pas à me supposer vis-à-vis d'eux

d'absurdes obligations illusoires. Sans quoi j'en casserais toujours

volontiers quelques-uns.

--Uniquement! Mais ici le plaisir se corse à se regarder dans le

miroir puéril, cadeau d'Eucharis. C'est bien vous, en plus rouge, plus

graisseux, plus glissant. Joli portrait sans cheveux.

--Laissez-moi la paix.

--Oh! oh! ne vous fâchez pas. Le gentil Miso fronce le front comme vous

faites. Sucez votre pouce.

--Hein? Idiot que je suis!

--Frappant, frappant. Le même geste! Se retrouver, quel délice!

--Allez-vous m'ennuyer longtemps avec ce spectacle révoltant? Vous qui

parlez de la mémoire avec complaisance, trouvez si cela vous botte des

plaisirs sans fin dans l'hérédité, cet autre remords de la matière.

Moi, moulin à café, je n'aime pas les caricatures. Passez-moi Miso,

nourrice.»

Miso fut lancé en l'air si rapidement que la nourrice n'eut pas le

temps de s'arracher les cornes. Il se balança au-dessus de la mer, et

alla s'abattre hors de vue pour ne pas salir le paysage. On dit que

Jupiter changea la victime en nuage, mais ce n'est pas certain.

«Si tel est votre avis sur la question des héritages, dit Mentor, je

crois que vous ne sauriez prétendre à la couronne d'Ithaque. Et Ulysse?

--Mon pauvre ami, vous en êtes encore là? Venez prendre quelque chose.»

Péripéties ridicules, les histoires inventées se pressent aux fenêtres

et écrasent dérisoirement leur nez aux vitres. Tout de même quelle

absence d'imagination! Quand on est fatigué de l'amour, on va boire.

Quand on est fatigué de boire, on va boire. Vous connaissez Monsieur

Chériau? l'entrepreneur de bâtiments. Moi non plus. La porte de droite

mène au téléphone, la porte de gauche à une autre idée. Nous passons

notre temps à nous tromper de rue. Les propos entendus atteignent des

proportions, comment dirais-je? disproportionnées. La langue se refuse

à l'usage infâme de la parole: elle est faite pour un sort plus noble.

Gémissons sur l'état de servitude où nous sommes tombés progressivement

depuis quelques années. Servitude, ma chère, avec tes yeux de poisson

frit, servitude, ma chère, avec tes yeux de poisson frit. Je me

perds, je ploie sous la pression atmosphérique. Je fais très bien le

manomètre. Pour cela, j'ouvre la bouche. Bâââ. Je vous jure que je

n'ai pas envie de rire. La vie, c'est une petite bique triste. Je vous

en prie, ne plaisantez pas tout le temps, vous me faites monter les

larmes aux yeux. Comme cela, sans motif: je ne sais pas ce que j'ai

aujourd'hui. Mes amis, que voulez-vous devenir? Maçons, peintres de

grands talents, illusionnistes, gens du monde, glorieux. Eh bien, vrai!

On ne peut plus recommencer la partie. Fermons les yeux. Rien de pire

ne peut nous arriver que le fait que quelque chose arrive qui... Le

plus court chemin d'un point à un autre, problème sans intérêt. Les

lieux géométriques, aussi, tourmentent beaucoup les hommes. On ne peut

pas dire que cela prouve leur intelligence. Comprenez bien. Le port des

boucles d'oreilles est un usage qui disparaît. Quel dommage! Il n'y a

plus qu'à jouer la vie à pile ou face. Pile, on se tue, Face, on vit.

Hop!

Face, j'ai perdu.

LIVRE VII

«_Montes exultaverunt ut arietes, et colles sicut agni ovium._»

(PSAUME 113.)

LIVRE VII

Sur l'arène rose, poussière de nacres piquantes, Télémaque et

Mentor, abrutis par la chaleur, regardaient la mer comme une vieille

connaissance. Un homard un peu dieu en sortit et s'inclina devant eux.

Il tendit à Télémaque une algue sur laquelle on pouvait lire:

UNE CHARMANTE SURPRISE JE SUIS SOURD-MUET CETTE VENTE EST

MON SEUL MOYEN D'EXISTENCE PRIX: Ce que vous voudrez S.V.P.

Télémaque jeta quelque monnaie au homard qui se changea en une belle

jeune femme et partit en courant vers la montagne. Après avoir déplié

l'algue, le fils d'Ulysse la tendit à Mentor, et trop las pour le faire

pria son compagnon de lui lire ce qu'il y voyait. Mentor lut donc:

«LE NARCISSE: fleurit sous le dixième signe du Zodiaque. Ses couleurs

blanches et jaunes, unies ensemble, se divisent ainsi: _le blanc_,

amour de soi-même; _le jaune_, égoïsme; _la fleur_, passion.

LE SOLEIL: suivant la mythologie était fils d'Hypérion et de Tria.

C'est le symbole de la fécondité et de la chaleur vitale. Son

influence est d'un augure favorable pour les personnes qui naissent

dans ce mois fortuné.

--C'est tout?

--Non, au dos il y a encore ceci: LE NARCISSE. LE CAPRICORNE: sous

cette planète vivifiante, vous avez été trompé par quelqu'un en qui

vous aviez beaucoup de confiance. On vous a fait de grandes promesses

qu'on ne vous a pas tenues. Le soleil, vivifiant la nature, rend

heureux, tôt ou Lard, ceux qui naissent sous son signe. Vous aurez à

craindre la ruse d'un de vos voisins très curieux et la méchanceté

d'une personne qui vous est proche.

--C'est tout?

--C'est tout.

--Que savons-nous de l'avenir, substantif masculin qui désigne le

temps futur, ce qui doit arriver en ce temps-là, notre destinée la

postérité (Qu'à l'avenir un silence éternel cache ce souvenir, Rac.),

la prospérité, le succès? Vous connaissez, Mentor, ces appareils

automatiques qui moyennant une pièce de bronze prédisent leur sort aux

passants? Un couple s'arrête devant une de ces boîtes. L'homme murmure

des paroles d'éternité aux oreilles heureuses de sa compagne. La femme

se serre contre lui et presse sa main forte. Leurs regards se croisent,

luttent doucement et retombent sur la caisse-à-deviner. Ils sourient.

À de petits mouvements de leurs mentons, on peut comprendre qu'ils

plaisantent avec beaucoup d'émotion en songeant à leur avenir commun.

Puis l'homme se fouille, et met deux sous dans la fente. Avec un

bruit de ferraille, la machine se déclenche. Deux têtes se penchent et

l'homme lit en faisant semblant de rire:

Vous vous absorbez

dans votre passion,

il est temps de changer.

Ils s'éloignent précipitamment, et, à trois pas de là, la femme pousse

tout à coup un cri terrible comme le bonheur perdu.

--Les éclipses ne sont pas pour nous faire rire des prédictions.

Ce mot-ci s'emploie au sens actif et au passif. Deviner est plus

commun qu'on ne croit: nous n'avons presque pas d'autre procès de

pensée. Toutes les découvertes se réduisent à des charades ou à des

prédictions. L'inventeur du sablier prédit, devine l'usage qu'on en

fera et cætera. L'esprit peut, semble-t-il, envisager toutes les

conjectures. Leur nombre pour un cas précis n'atteint pas des chiffres

au delà de nos représentations. «Je vous le donne en cent» semble déjà

une hyperbole. Rien n'est agréable, instinctif, comme nier le hasard.

--À quelques jeux de dés, on nomme hasards certains points fixes

toujours favorables à celui qui tient les dés. C'est pourquoi je crois

au hasard.

--Il n'y a pas de hasard.

--On peut formuler ceci; par hasard, il n'y a pas de hasard.

--Vous reculez la difficulté d'un degré. Les devins sont très

exactement des hommes qui parlent en connaissance de cause. On nomme

aussi hasards les périls.

--Il y a peu de mots qui ne soient à double tranchant. On dit

communément qu'aux jeux de hasard, les combinaisons volontaires n'ont

point de part. Rien n'est plus vrai ni plus faux. Exemple: la vie.

--C'est parce qu'il n'y a pas de hasard qu'on peut la connaître par

avance.

--Je sens bien qu'il est à ma portée de bouleverser, songe-malice du

destin, les plans mêmes de la fatalité. Si cela me lient seulement à

cœur. Et jusqu'à quel point ma volonté n'est-elle point un hasard, pour

que je m'autorise ainsi à la considérer en opposition à ma destinée?

--Bien, jeune homme, bien.

--Qu'est-ce que vous avez à rire?

--Vous devenez peu à peu pareil à tout le monde. Avec une peine immense

vous retournez aux idées communes. Vous vous gâchez à merveille. C'est

un spectacle assez voluptueux.

--Horrible vieillard, ne m'irritez pas davantage!

--La jeunesse reproche à la vieillesse de lui reprocher sa jeunesse.

Elle me fait l'effet d'un serpent qui se mord la queue. Mais n'ayez

crainte: je ne vous dissuaderai pas de bâtir vous aussi votre petit

système solaire. Attrapez deux ou trois bonnes certitudes: cette

maladie en vaut une autre. Nous partons demain pour Ithaque?

--Ah! oui? Votre coquille de noix est terminée? Je ne vous accompagne

pas.

--Est-ce Eucharis qui vous retient ou si c'est Calypso?

--Vous ne vous moquerez pas longtemps...

--Là, là, restez assis: il fait si chaud. Quel charme secret a donc

Ogygie pour qu'elle soit préférée à Ithaque?

--Celui de n'être pas ma patrie: rien ne me lie ici, c'est pourquoi j'y

demeure.

--Hum! Obligation à la deuxième puissance: croire à sa liberté, quelle

prédestination!

--Mentor, vous baissez. Vous ferez bien de regagner Ithaque où le

climat insalubre portera le dernier coup à votre santé. Bonne chance.

--Quelle ironie fine, Télémaque, quelle saveur dans vos propos! C'est

avec une jubilation extraordinaire, croyez-le bien, que je constate ici

votre bêtise.

--Votre sagesse se retourne en moi contre vous.

--Oui, vous êtes bien le fruit de ma sagesse: gentil paroxysme raté. Il

faut vous résigner à n'avoir été qu'une expérience. Une preuve aussi.

La preuve par l'absurde. Il vous importe peu de quoi. Je connais mal

mon domaine. Les Télémaques m'aident à mettre les choses au point.

--Pauvre imposteur, vous pensez, vous sentant usé, me donner le change

en jouant les grands hommes. Regardez d'abord les plis de la peau de

votre ventre. Lamentable Mentor!

--La pitié, maintenant. Oh! le réjouissant fantoche! Mon petit

Télémaque, croyez-m'en: vous n'êtes qu'une erreur sentimentale.

--Je suis Télémaque, un homme: libre mouvement lâché sur la terre,

pouvoir d'aller et venir.

--On jurerait entendre une boule de billard.

Les aventures de Télémaque · 第 3 / 4 段