I
A Bois-Peillot, de grands changements s'étaient opérés depuis la
disparition de la baronne.
Désormais maîtresse au château, Victorine avait ressaisi son autorité
perdue, mais tous les soins dont elle entourait le baron, toutes les
consolations qu'elle s'efforçait de lui prodiguer ne parvenaient
pas à chasser l'humeur noire dont, pour la seconde fois, Pottemain
paraissait incurablement atteint.
Non que son second veuvage eût déterminé chez lui une crise de
regrets ou de remords, mais l'incertitude où l'avait laissé Pauline
lui était plus cruelle que n'eût pu l'être la preuve assurée de sa
mort.
L'hypothèse d'une noyade dans l'Étang Maudit à laquelle, ainsi que
tout le monde, il feignait d'ajouter foi, lui semblait au moins
douteuse...
Et Pauline savait son secret!...
Pauline en possédait peut-être la preuve.
Il n'était pas jusqu'à l'attitude louche qu'avait affectée Romagny à
son égard, dans la nuit fatale, et cette bizarre histoire de domino
qui ne vînt encore ajouter à ses craintes.
Que fallait-il croire?
Si Romagny était le confident ou le complice de Pauline, n'avait-il
pas lieu de s'attendre quelque jour à un éclat qui le perdrait
sûrement, sans qu'il pût avoir sous la main,--dans l'ignorance où il
était des armes qu'on possédait contre lui--le moyen de se défendre?
Le doute où il vivait le minait sourdement.
Victorine, qui ne comprenait rien à cette tristesse et qui, dans son
ignorance, l'attribuait à l'influence de la solitude, cherchait à
tempérer l'austérité de l'existence de son maître par tous les moyens
qui étaient en son pouvoir, voulant ainsi lui enlever jusqu'à l'idée
d'un troisième mariage.
Mais elle avait beau ne le quitter jamais et se prodiguer comme femme
et comme cordon-bleu, le Normand demeurait accablé d'une mélancolie
noire.
Il ne s'occupait plus de rien et les ronces qui avaient jadis pris
l'habitude d'envahir les allées reprirent possession d'un domaine
désormais abandonné encore.
Le baron ayant supprimé tous les frais d'entretien, la végétation
continua, avec un entrain superbe, l'œuvre interrompue par la courte
apparition de Pauline.
Un mot d'ordre semblait avoir été transmis de buisson en buisson,
d'arbre en arbre: déborder, pousser, enfouir les constructions
sous les pariétaires; reprendre pied à pied les allées sur les
envahissements de la serpe et du râteau.
Encore un printemps pareil et Bois-Peillot allait devenir une forêt
vierge véritable.
Or, une année environ s'était écoulée depuis le drame présumé de
l'Étang Maudit et les terreurs du baron commençaient à s'apaiser
lorsqu'une après-midi, comme il était en train de se livrer à la
confection de ses cartouches, Victorine vint lui apprendre une
nouvelle, qui réveilla ses craintes.
Un capucin, le même qui, une année auparavant, était venu demander
l'hospitalité au château, le même qui avait reçu avant son départ
la confession de Pauline, venait de paraître à la grille du parc et
on l'avait vu se diriger, sans rien demander à personne, vers le
mausolée de la première baronne.
Le baron frémit. Celui-là aussi devait connaître son secret... Mais
il était lié sans doute par le secret de la confession...
N'importe! il lui importait de savoir ce que venait faire ce moine à
Bois-Peillot!
Il se leva, congédia Victorine et courut se poster derrière la baie
vitrée de son salon.
Le moine paisible et recueilli, dont la présence dans ces lieux
déserts venait d'être signalée, n'imaginait guère en contemplant les
fenêtres vides et les tourelles encornées de vieilles girouettes, où
perchait l'épervier, que derrière une vitre à demi dépolie par le
temps et obstruée de toiles d'araignées, un œil défiant observât les
moindres gestes du pèlerin et cherchât un mobile secret dans une
démarche de simple touriste.
Le tombeau de la première baronne jouissait dans le pays de quelque
notoriété.
Sans doute le capucin avait ouï dire que la statue de Romagny était
un chef-d'œuvre, car il se mit, dès son entrée dans le parc, à la
recherche de la chapelle.
Il n'y parvint pas sans de grandes difficultés ni sans se déchirer
aux épines des sentiers.
Comme il venait de disparaître derrière un massif, le Normand
s'arma d'un fort gourdin de houx, surmonté d'un marteau d'acier, et
descendit.
Parvenu au pied de la terrasse, il se dirigea à son tour vers le
mausolée, en se dissimulant du mieux qu'il pût dans les fourrés quasi
impénétrables du parc.
Tandis que le capucin priait agenouillé dévotement devant cette
sépulture qu'avait illustrée un grand artiste, il aperçut tout
près un jeune pâtre qui semblait familier avec la localité et dont
les yeux marquèrent au moine un mélange de curiosité et de profond
respect.
Le disciple de saint François a la fibre populaire et il sait
accoster le paysan.
La conversation fut vite engagée, sans que ni l'un ni l'autre se
crussent espionnés.
--Eh bien, mon jeune ami, la baronne, votre bienfaitrice, a donc
rendu son âme à Dieu?...
--Laquelle, mon père? demanda l'adolescent de son ton le plus uni.
--Mais toutes les deux, la seconde baronne après la première.
--Ça... c'est à savoir! riposta l'enfant d'un ton impénétrable.
--Eh quoi?... ne dit-on pas partout que deux fois veuf, M. le baron
votre maître...
--Notre maître... Ah oui! C'est vrai... notre maître!...
--Cette nouvelle ne fait aucun doute... Moi-même, sur le bruit qui
en a couru, me souvenant d'un devoir que j'avais à remplir, en vertu
d'un ordre de la dernière défunte... je me suis aujourd'hui, revenant
de Souvigny, détourné de ma route...
--Elle s'était recommandée à vos prières, mon père?
--Oui, dit le moine, qui ne pouvait s'étendre sur la mission dont
Pauline l'avait chargé.
--Et vous êtes venu prier ici, croyant y trouver sa tombe?
--Où pourrait-elle être, sinon auprès de l'autre châtelaine?
--Je vois, mon père, que l'on ne vous a pas tout dit.
--Mais, vous, mon enfant, vous en savez davantage?
--Oui.., et non, mon père.
--Vous défiez-vous de moi?
--Pour cela non, mon père, mais je ne voudrais pas que vous puissiez
croire que la baronne a commis une méchante action... Or, elle n'a
pas eu les prières de l'Église.
--Elle aurait attenté à ses jours? demanda vivement le capucin.
--Pour avoir attenté à ses jours... il faudrait qu'elle fût morte!
dit Jeannolin.
--Elle vit donc?
--Oui et non...
--Vous déraisonnez, mon cher enfant.
--Non, mon père, je ne déraisonne pas; mais toute la question,
voyez-vous, est de savoir s'il est utile à la pauvre chère baronne
que je parle; je parlerais alors, car cela m'étouffe... je parlerais
à un homme d'Église, surtout n'étant pas du pays. Mais si ça devait
faire du tort à ma bienfaitrice... je ne dirais rien...
--Mon enfant, dit alors solennellement le capucin, vous pouvez
compter sur moi... Mais j'ai besoin de connaître _toute la vérité_
et vous comprendrez pourquoi... Je suis détenteur de papiers lui
appartenant, que je dois, à date fixe, lui remettre si elle vit,
ou dont je dois faire usage si elle est morte... ou si elle laisse
passer les délais déterminés sans me les réclamer... Parlez donc, mon
enfant. C'est un devoir de conscience que vous m'aiderez à remplir...
--Écoutez, mon père... Il y a bientôt un an, la baronne qui m'avait
pris à son service, me renvoya à la ferme, mais elle me recommanda de
venir un soir l'attendre à la grille du parc... Comme elle craignait
que cette grille ne fût fermée, elle m'avait prié de veiller à ce
qu'elle restât ouverte... et moi... pour lui obéir j'avais rempli la
serrure de gravier. Mais justement, ce soir-là, le Sournois ne fit
pas sa ronde, comme d'habitude... A dix heures, Mme la baronne était
là, tout habillée en noir... Alors elle me dit:
--Jeannolin, il faut que tu me rendes un grand service... Tu vas me
mettre sur le chemin de Moulins par la traverse... au plus court...
Nous avons marché un grand moment ensemble... puis, dépassé Besson,
elle a attrapé la grande route nationale... Il n'y avait plus qu'à
aller tout droit. Alors elle m'a embrassé en pleurant et elle m'a dit:
--Je te remercie, Jeannolin, du service que tu m'as rendu...
Maintenant, il faut que tu me promettes de ne jamais dire à personne
que tu m'as vue ce soir...
Je l'ai juré et j'ai tenu ma promesse, puisque je n'en ai jamais
ouvert la bouche à personne... Je ne me suis même jamais confessé
depuis.
--Vous me jurez à moi, dit alors le capucin qui écoutait avec
étonnement, vous me jurez m'avoir dit toute la vérité?
--Je le jure! dit Jeannolin avec force.
--Elle ne vous a pas confié où elle allait, ni quels étaient ses
projets?
--Non, mon père, et je n'ai pas osé le demander. Je ne sais rien de
plus... Et ça me chagrine bien, car je voudrais bien la revoir.
--Et comment apprit-on sa disparition au château?
--Par une lettre qu'elle avait laissée.
--Qu'y avait-il dans cette lettre?
--Je l'ignore... Mais le bruit courut le lendemain que la baronne
Pauline s'était jetée dans l'Étang Maudit... et l'on sait que les
morts de l'Étang ne reviennent jamais sur l'eau...
--Et le baron, que dit-il?
--Le baron... prit le deuil, voilà tout! Je ne cherchais guère à me
trouver en face de lui. Il me fait peur et, s'il avait appris que
je savais quelque chose... il aurait été capable de me tuer, ajouta
Jeannolin en frissonnant.
En ce moment, il se fit une sorte de bruissement dans le feuillage
qui étreignait de ses rameaux la petite chapelle.
Jeannolin tourna vivement la tête, mais un rouge-gorge, auteur
présumé de ce frôlement à peine sensible, était déjà perché à quinze
mètres plus loin.
Le capucin remercia l'enfant, tira du parement de sa manche brune une
image de la Vierge et la lui offrit.
Puis, il s'agenouilla, pria un instant et se releva en murmurant:
--Que la volonté du Seigneur s'accomplisse!
Puis d'un pas résolu, il reprit sa marche à travers les broussailles,
marche pénible, entravée par les lianes et les rameaux surplombant de
toutes parts, mais en se dirigeant cette fois vers la campagne.
Jeannolin le regardait s'éloigner, lorsqu'il aperçut tout à coup
sortir d'un petit massif, qui enveloppait de ses luxuriantes
frondaisons le chœur de la chapelle, un homme vêtu d'une blouse
passée par-dessus ses habits et ayant les yeux abrités par un
chapeau large et rabattu.
--Le Sournois! murmura le pâtre en reconnaissant le bourreau des deux
châtelaines. S'il a entendu, je suis perdu!
Et il s'enfuit à toutes jambes du côté du taillis.
Mais Pottemain avait bien d'autres soucis que la folie douce de
Jeannolin, comme on appelait la prétendue maladie mentale de
l'orphelin dans la contrée.
Après avoir jeté de loin à l'enfant un regard plein de colère, il
s'attacha tout d'abord aux pas du confesseur de Pauline, comme un
homme disposé à lui faire un mauvais parti.
Il brandissait sa redoutable canne à tête d'acier et il semblait se
faire la main en cassant des pierres.
Plus d'une étincelle jaillit ainsi derrière le moine, qui, se
souciant peu d'être ou non escorté, ne se retourna même pas, car il
songeait sérieusement à autre chose.
Au bout d'un instant, le baron s'arrêta.
Il perdit de vue le pèlerin et revint sur ses pas, l'esprit
bouleversé par les pensées qui se heurtaient dans sa tête.
--Ainsi, Pauline Marzet vit! Et de concert avec ce capucin de
malheur, elle a préparé ma perte! Des papiers compromettants
existent, paraît-il... et c'est lui qui les possède, avec mission
de s'en servir!... Ces papiers, quels sont-ils? Toute cette
extraordinaire aventure date du décès de Pastouret... Il doit y
avoir du Pastouret là-dessous... N'aurais-je pas bien fouillé...
et cette brute d'intendant aurait-il, avant sa mort, pris ses
précautions? Cela me paraît vraisemblable... Et pourtant, je ne
regrette rien... Pastouret en savait trop long... Il avait été le
témoin forcé de la mort de la première châtelaine... J'ai bien fait
de m'en débarrasser... La raison d'État parlait et parlait haut!...
Ah! Pastouret! si tu voulais me laisser vivre et mourir tranquille,
quelles belles messes je ferais célébrer pour le repos de ton âme!...
Mais tout cela est rétrospectif... ce qu'il importe à présent, c'est
de reprendre à tout prix les pièces recueillies par Pauline et
confiées à ce moine...
Pottemain fit une pause, comme ressaisi du désir de se lancer de
nouveau à la poursuite du religieux.
--Non, pensa-t-il, j'ai bien fait tout à l'heure de ne pas céder
à la tentation... J'ai bien fait de ne tuer ni Jeannolin, ni le
franciscain dans un premier mouvement de colère... Ce misérable petit
pâtre, qui s'est trahi si bêtement, a dit en somme tout ce qu'il
savait... Il reste sous ma main et pourra me servir, comme témoin
et complice de l'évasion, à retrouver les traces de cette Pauline
Marzet. Quant au capucin, je n'aurais jamais fait que charger ma
conscience d'un meurtre dangereux... et inutile, car qui m'assure qu'il
les avait sur lui, ces fameux papiers compromettants?...
Cependant, le baron avait atteint l'escalier rongé par la pluie qui
escaladait la terrasse du vieux château.
Il le gravit péniblement, la tête baissée, les poumons sifflants,
puis, enfermé dans son cabinet, il s'étendit dans un fauteuil,
cherchant toujours sinon une solution, du moins un moyen de parer le
danger qui planait sur sa tête.
--Des papiers! Cela s'achète! Ordinairement, il n'y a qu'à y mettre
le prix... Mais ce moine doit avoir le mépris de l'argent et,
d'ailleurs, je me heurterais fatalement à ses scrupules religieux...
Il se retranchera derrière le secret de la confession et je ne
tirerai rien de lui... Donc rien à faire encore de ce côté... Mais
quel intérêt peut donc avoir cette Pauline à me poursuivre ainsi
de sa vengeance imbécile, surtout maintenant qu'elle a recouvré sa
liberté? Car enfin je ne lui ai fait que du bien... En admettant
qu'une indiscrétion posthume lui ait fait surprendre mon secret, elle
n'avait qu'à se taire... et à jouir tranquillement du bien-être que
je lui avais assuré... Sa vie n'était pas en danger, je lui avais
donné assez de preuves de mon affection... Je suis trahi par la seule
personne à qui je n'aie jamais songé à faire de mal!...
Pottemain se leva, se promena fébrilement dans sa chambre, puis tout
à coup il se frappa le front:
--Que je suis bête! Et quel niais je fais! J'aurais dû penser plus
tôt que cette Pauline ne m'avait jamais aimé et qu'elle a été
enchantée de trouver une occasion de se débarrasser à son tour de
moi, sans péril aucun!... Je cherchais à quel intérêt elle avait
obéi!... J'ai trouvé! Ces dénonciations ont été recueillies par
elle pour me perdre, le jour où elle voudrait s'emparer de mon bien,
en m'envoyant en cour d'assises! J'avoue que c'est là un coup bien
monté! Amusez-vous donc après cela à enrichir des filles pauvres!
Mais si Pauline tenait tant à se sauver, ce n'était pas, je suppose
bien, pour vivre dans la continence qu'elle m'avait imposée! Donc
il y a là évidemment une intrigue galante... Il y a du Romagny
peut-être!... Et ainsi s'explique la conduite louche de ce sculpteur
maudit, qui a préparé avec elle et protégé sa fuite! Et dire que
moi, Pottemain, je n'ai rien vu, rien deviné!... Dire que je me suis
laissé prendre à la comédie idiote qu'il m'a jouée pendant toute une
nuit!... Ah! il est très fort!... Et le lendemain, le désespoir de
commande qu'il a montré en apprenant la disparition de la belle!...
Je comprends tout, à présent!... Ils avaient flirté ensemble, sous
couleur de statuaire... On ne refuse rien à l'artiste qui vous
modèle en terre et qui, en dépit de toutes les surveillances, vous
déshabille du regard et des mains!... Ah! je suis un fameux imbécile
et je n'ai que ce que je mérite! Mais, toutes ces plaintes et
tous ces regrets ne me feront pas ravoir ces papiers, ces papiers
terribles, dont j'ignore jusqu'à la teneur... Et c'est pourtant là
l'important!... Oh! vivre sous le coup d'une perpétuelle menace et ne
pouvoir rien faire... rien pour prévenir une catastrophe... imminente
peut-être!... Eh bien, tant pis! Je paierai s'il le faut! Mais avant
de succomber je me défendrai!... Et carrément!... La belle Pauline,
si elle vit, n'est pas sans reproche! Nous serons deux!... Attendons
les premières hostilités et tenons-nous prêt à riposter... Mais
n'importe, conclut-il, je donnerais gros pour que la bougresse se fût
réellement flanquée dans l'Étang Maudit!