--Ce sont des accidents, dit-il d'un ton pénétré, trop fréquents
malheureusement dans ces sortes de battues et il est impossible, dans
de semblables circonstances, de dégager les responsabilités.
--Enfin, vous étiez là, monsieur le procureur, et vous avez été
témoin que tout s'est cependant passé correctement.
--La partie eût été charmante, répliqua le procureur, sans ce
douloureux événement. Je vais néanmoins, pour la forme et pendant que
tout le monde est réuni, procéder à un commencement d'enquête.
Cependant les chasseurs, suivant le corps, étaient arrivés au
château.
Pastouret fut déposé dans sa chambre, sur son lit. Le docteur Marsay
commença un premier pansement.
A ce moment, le garde fit un mouvement; sa bouche s'entr'ouvrit. Il
se raidit, murmura:
--Victorine!... Victorine!... Tu sais... Tu sais...
Puis sa tête roula sur l'oreiller. Pastouret était mort.
Victorine et la châtelaine, accourues dès le premier moment, avaient
eu le temps de recueillir le dernier soupir du moribond.
--Il vous a appelée! dit Pauline à la servante.
--J'ai entendu, répliqua d'un ton farouche la paysanne, et je sais ce
qu'il a voulu me dire.
Elle se pencha vers le défunt, l'œil sec, mais les traits
contractés, et elle le baisa au front, puis elle recouvrit d'un linge
la face ensanglantée du cadavre.
Le docteur Marsay, dont les soins étaient désormais inutiles, courut
retrouver le procureur.
--Tout est fini, monsieur le procureur, dit-il, Pastouret vient de
mourir entre mes bras.
--Et vous concluez? demanda le magistrat.
--A un accident (vous l'avez vu comme moi), à un accident dont
l'auteur est bien difficile à découvrir. Il a été tiré cinq cents
coups de fusil aujourd'hui et à plusieurs reprises, chacun des
tireurs a changé de position... On ne peut rien inférer... Le
meurtrier s'ignore lui-même, c'est évident! Quel est celui de nous
qui pourrait répondre de tous les coups de fusil qu'il a tirés
aujourd'hui?...
M. de Morvins ne répondit pas à cette question. Il se mordit les
lèvres, puis, brusquement:
--Envoyez-moi demain au parquet votre rapport, docteur, je délivrerai
le permis d'inhumer.
Il tourna le dos, rejoignit le groupe des chasseurs consternés, prit
quelques notes, le nom des invités, recueillit la déclaration du
rabatteur qui avait découvert Pastouret, puis il se rendit près du
baron, dont le chagrin faisait peine à voir:
--Consolez-vous, mon cher baron! que voulez-vous, la vie est faite de
ces choses-là...
--Mais vous allez prescrire une enquête, monsieur le procureur,
j'espère bien!
--A quoi bon! fit le magistrat en haussant doucement les épaules.
Je n'apprendrais rien de plus... Et ma conviction est faite...
Accident... Il n'y a là qu'un accident... C'est une affaire classée
d'avance... Le malheureux est-il marié, père de famille?
--Non, c'est un garçon qui est à mon service depuis des années et
il allait épouser ma gouvernante. Pauvre femme! sa douleur est
navrante... J'aurai soin d'elle, monsieur le procureur!
--Je reconnais là votre cœur! fit le magistrat.
--Il était presque de la famille! gémit le baron Pottemain. Ah! je ne
retrouverai jamais un dévouement semblable.
Quelques instants plus tard, tous les invités avaient quitté
Bois-Peillot.
Dès qu'il fut seul, le baron se rendit dans le cabinet où son
intendant renfermait ses papiers.
Il n'en sortit que deux heures après.
Les formalités relatives au décès de Pastouret furent remplies dès
le lendemain par le docteur Marsay, qui en consigna la cause et les
circonstances dans le rapport nécessaire pour obtenir le permis
d'inhumer.
L'instituteur communal de Besson ayant reçu la déclaration en sa
qualité de secrétaire de la mairie, on prépara tout pour la cérémonie.
Le curé avait voulu revoir son ex-paroissien une dernière fois, et il
s'était rendu au château en habit d'officiant, un peu avant l'heure
où on cloua le cercueil.
Puis, la croix en tête, tandis qu'au loin, dans le clocher neuf,
tintait le glas funèbre, l'humble convoi se mit en route, suivi
par le baron, à pied et tête nue, par le personnel de Bois-Peillot
et quelques voisins, enfin par Jacques de Guermanton, qui payait
toujours de sa personne dans les occasions où il y avait quelque bon
exemple à donner aux riches et quelques consolations à offrir aux
pauvres.
Au champ d'asile, quand la bière fut à sa place et que le moment de
rejeter la terre fut venu, le baron s'approcha du bord de la fosse et
dit:
--En face des quelques personnes présentes et surtout des
travailleurs de cette commune, dont plusieurs se sont associés
spontanément à cette triste réunion, je voudrais dire ce qu'a été
Pastouret et quels regrets il emporte... Mais une émotion comprise
par tous me gagne au souvenir du deuil que j'ai conduit, il y a
trois ans, et auquel Pastouret assistait en larmes... Une pierre
que je fais préparer relatera la probité de cet obscur serviteur et
perpétuera sa mémoire... Adieu, pauvre Pastouret!
Tout le monde pleurait et le baron se détourna pour cacher son visage
dans son mouchoir.
Après quoi, ayant salué le curé et les assistants qu'il remercia, il
rejoignit Pauline, qui l'avait accompagné en voiture, et rentra à
Bois-Peillot.
Il était à peine de retour, quand un homme couvert de sueur arriva en
courant dans la cour du château:
--Monsieur le baron, le feu est à votre grange de Sainclair!
--Quoi! fit Pottemain, à Sainclair! Mais il y a là quarante mille
gerbes? A-t-on fait battre la générale? A-t-on couru aux cloches? Y
a-t-il des pompiers?
Le soldat de Marathon était moins abruti en arrivant, son rameau de
victoire à la main, que ne le fut le pauvre paysan à ces questions
auxquelles il ne savait que répondre.
--Courons! dit Pauline, dont le cœur battait avec force et qui avait
pâli.
--Gardez-vous d'un pareil spectacle... C'est donc décidément le jour
des malheurs! répliqua le baron. Qu'on me selle un cheval, j'irai
seul!
Il fit brusquement rentrer sa femme au salon et, un instant après,
il disparaissait au galop, tandis qu'une épaisse colonne de fumée
noirâtre montait à l'horizon, au-dessus de la cime des arbres.
Pauline était seule depuis quelques instants, lorsque Victorine entra
sans frapper.
--Je demande pardon à madame de la déranger, fit la servante d'un ton
ferme, mais j'ai un devoir à remplir vis-à-vis d'elle.
--Quel devoir? demanda Pauline d'un air hautain.
--J'aimais beaucoup le pauvre Pastouret, qui vient de mourir,--Que le
bon Dieu ait son âme!--et nous devions même nous épouser... Eh bien,
ce que j'ai à vous dire, c'est que Pastouret n'est pas mort de sa
bonne mort...
--Eh bien... oui, fit la baronne, un malheureux accident...
Victorine hocha la tête et reprit:
--Un accident fait exprès, madame... Pastouret en savait trop
long!... Alors on l'a tué...
Pauline se leva, frémissante:
--Je ne permettrai pas... balbutia-t-elle.
--Je vous en prie, madame, interrompit tranquillement Victorine,
écoutez-moi... Le pauvre avait quasiment l'idée de ce qui lui
arriverait et il avait consigné ce qu'il savait dans un papier que
voici... Il y a là l'explication de tout... ajouta-t-elle en tendant
à sa maîtresse une enveloppe fermée qu'elle tira de sa poche.
Pauline rompit vivement le cachet et jeta les yeux sur un papier
couvert d'une écriture moulée admirable qu'elle reconnut aussitôt.
C'était bien l'écriture de Pastouret.
Un instant, elle hésita avant de lire.
--Je sais tout ce qu'il y a là-dedans, reprit l'impitoyable servante,
et j'aurais pu porter tout cela à son adresse, au procureur... Mais
j'aime pas mettre les gens de justice dans mes affaires... Je préfère
vous donner cela à vous... Vous verrez là-dedans ce que le Sournois
a fait de sa première femme... ce qu'il ferait de moi, si je ne me
tiens pas sur mes gardes, ce qu'il fera de vous... quand il en aura
assez... Vous comprendrez aussi pourquoi Pastouret est mort... Ah! il
se doutait, le Sournois, que Pastouret lui avait préparé un plat de
sa façon... Depuis hier, il a retourné tout le petit cabinet où le
pauvre garçon serrait ses papiers... Il n'a rien trouvé... moi, je
reste pour venger le mort... et je vous jure que je le vengerai...
Quant à vous, madame, vous ne m'aimez pas, puisque vous avez voulu me
renvoyer, ça m'est égal, je ne vous en veux pas et la preuve, c'est
que je vous rends service en vous prévenant... Que madame la baronne
fasse maintenant ce qu'elle jugera à propos!
Et Victorine sortit, fière d'avoir rempli une mission qui la faisait
désormais l'unique maîtresse de Bois-Peillot.
Elle savait d'avance que Pauline ne dénoncerait pas son mari, mais
elle venait de rendre désormais impossible l'existence commune entre
les deux époux.
Quant à elle, elle regrettait assurément Pastouret, mais la
connaissance du passé de son maître mettait désormais le baron à sa
merci...
Une fois Pauline écartée, elle se chargeait d'enlever au Sournois la
tentation de la traiter comme il venait _assurément_ de traiter le
malheureux Pastouret...
--Et restant le témoin unique, se disait-elle, part à deux, ou
sinon!...
Cependant Pauline, atterrée, considérait le papier accusateur d'un
œil hagard, sans oser en prendre connaissance... Enfin, lorsque
Victorine eut disparu, elle se décida...
Mais à mesure qu'elle poursuivait sa lecture, il lui semblait que les
caractères étaient rouges comme du sang et qu'ils étaient tracés dans
le vide.
Elle avait horreur de ce qu'elle lisait, sans pouvoir en détacher ses
regards. Sa main tournait machinalement la page dévorée et d'un geste
si absolument involontaire qu'elle croyait sentir une invisible force
conduire, en la meurtrissant, sa propre main!
Ce n'est plus une lecture, c'était Pastouret, Pastouret le mort, qui
se dressait devant elle avec sa face ensanglantée et qui parlait!
Elle étouffait en finissant. Elle se leva, courut à travers la
chambre, reprit sa lecture, ne put la continuer, se crut folle,
regarda par la fenêtre si personne ne la voyait, ne venait, serra le
papier dans son sein, l'en retira comme s'il la brûlait, le cacha
dans sa poche, ouvrit la porte, gagna l'escalier, puis le perron, à
pas légers, tourna l'angle de la terrasse, dans l'espoir de n'avoir
été ni remarquée, ni entendue:
--De quel côté Guermanton?
Elle s'orienta, crut reconnaître la direction de Guermanton à
travers bois et se mit à courir parmi les arbres en poussant de temps
en temps une clameur étouffée:
--Jacques! Jacques!
Elle ne voulait suivre aucun chemin battu, mais elle voulait arriver
à Guermanton avant de mourir,--ou de revoir son mari, ce qui pour
elle était la même chose!
Elle tomba plus d'une fois. Sa robe déchirée, embarrassant sa marche,
elle la releva jusqu'au genou et d'une main la tenant, de l'autre
écartant les branches qui obstruaient son passage, elle continua,
elle avança, répétant toujours:
--Jacques! Jacques!
Enfin, elle atteignit la lisière de Bois-Peillot, dessinée par une
allée, qui aurait de beaucoup abrégé le trajet, si elle eût pensé à
la suivre.
Juste à ce moment arrivait au grand galop, sur son cheval couvert de
sueur, le terrible Normand, l'exécrable Pottemain.
Il aperçut Pauline le premier et il lui adressa la parole avant
qu'elle eût le temps de se reconnaître et de se recueillir:
--Eh bien, ma chère belle, que faites-vous en pareil lieu? Ah! votre
robe est déchirée? Vous courez donc à travers bois? Je devine...
C'était l'impatience de me revoir, bien partagée, n'en doutez pas!...
Cet incendie est pour moi une bien mauvaise affaire... Les quarante
mille gerbes y ont passé... Les pompiers de ce pays sont introuvables
et imbéciles... Mais en quel état êtes-vous? Vous êtes troublée?...
Vos traits respirent la terreur... Serais-je l'heureux objet de votre
angoisse?...
--Évidemment, répliqua Pauline en se contraignant par un suprême
effort.
Mais elle demeurait à quelque distance du cavalier, le sein haletant,
la main crispée autour d'un jeune bouleau; l'autre main avait laissé
tomber les plis déchirés de la robe qui balayait la mousse du talus
et l'infortunée avait la tête basse et l'œil en terre.
--Vous ne me tendez pas la main? dit le baron, qui ne pouvait
accorder tant d'impatience amoureuse avec tant d'accablement.
--C'est que j'ai souffert! murmura la jeune femme.
Et se cramponnant à un mensonge avec l'ardeur du forçat évadé se
cramponnant à la corde par laquelle il peut encore tromper la
sentinelle et gagner la rase campagne:
--Racontez-moi, dit-elle, ce qui s'est passé dans cet incendie...
--Regagnons le château, répondit Pottemain, je vous raconterai cela
en cheminant au pas.
Et, joignant le geste à la parole, il rendit la main à sa monture et
raconta le sinistre à Pauline qui marchait au bord du chemin.
Le Normand, tout en parlant, considérait sa femme et il se rendait
vaguement compte d'un trouble auquel la pensée de son mari, des
dangers qu'il avait pu courir, du récit même qu'il lui faisait, était
tout à fait étrangère; mais il aimait mieux étudier les allures de
son interlocutrice et deviner sa préoccupation que de lui poser une
question plus directe, à laquelle elle pouvait ne pas répondre.
Comme ils approchaient du château, Pauline ralentissait de plus en
plus le pas; mais le baron ayant plus de peine à retenir sa monture
aux abords de l'écurie, renonça tout à coup à cette situation qui
l'impatientait et sautant à bas de son cheval, il lui lâcha la bride
et lui asséna un coup de cravache.
Le cheval bondit, s'élança au galop dans la direction du râtelier et
Pottemain offrit à Pauline, pour gravir le perron, son bras qui fut
machinalement accepté.
Il la quitta quelques instants après l'avoir conduite à la porte de
sa chambre à coucher, afin de réparer le désordre de ses habits et de
faire disparaître les traces de la scène lugubre à laquelle il venait
d'assister.
Pauline, rentrée dans son appartement, se fit peur à elle-même en
voyant dans la glace l'altération de ses traits.
A présent, elle s'expliquait l'aversion instinctive et irraisonnée
qu'elle s'était sentie, dès le premier jour, pour son mari.
Elle sentit que l'heure suprême allait sonner.
Tout à l'heure Pottemain allait reparaître... et cet homme était à
présent l'objet d'une telle horreur de la part de Pauline, qu'elle se
sentait décidée à tout pour se soustraire, non pas seulement à ses
caresses, mais même à son regard...
Alors, en proie à une exaltation sans cesse grandissante, sans plus
songer à sa toilette, ni à sa beauté que s'il se fût agi de lutter
avec une bête fauve, elle courut tirer le verrou.
Puis, comprenant la faiblesse de ce rempart, elle ouvrit l'armoire,
dans laquelle étaient enfermées les armes avec lesquelles elle se
plaisait à s'exercer dans le stand construit pour elle. Elle choisit
un revolver qu'elle chargea.
En ce moment un bruit de pas, un coup frappé à sa porte et le son
d'une voix connue et désormais odieuse se firent entendre.
Le baron voulait entrer, et il s'attendait si peu à une objection
qu'il tourna le bouton de la porte comme si cette porte ne dût lui
opposer aucune résistance.
Pauline frissonna, mais elle se tut; sa main crispée serrait la
crosse de son revolver. Alors, Pottemain frappa plus fort, demandant
d'une voix très nette et très accentuée si madame était là.
Nulle réponse.
Il secoua alors une dernière fois la porte et la jeune femme
l'entendit s'éloigner.
Moins d'une minute après, une autre porte plus petite, noyée dans la
tapisserie, qui s'ouvrait sur un cabinet de toilette et à laquelle
Pauline n'avait pas pensé, s'ouvrait sans bruit et encadrait la
figure stupéfaite et irritée du baron.
Le Normand porta la main à son front avec ce geste de l'homme qui
se recueille avant d'éclater et son mutisme témoigna que, s'il se
taisait, c'était de crainte d'en trop dire.
--Eh bien? dit-il enfin, à quoi songez-vous donc?
Puis apercevant le revolver:
--Une arme dans vos mains?... Et pourquoi faire?
--Enfin... qu'espérez-vous de moi? dit Pauline fermement.
--Comment... fit Pottemain stupéfait, ce que j'espère de vous?...
Mais tout...
--Tout? répéta lentement la jeune femme. C'est beaucoup trop pour un
assassin!
--Qu'osez-vous dire?
--Que je vous ordonne de quitter cette chambre!
--Ce n'est pas possible, murmura le Normand, abasourdi, vous avez
perdu la raison!
--Presque... il est vrai! articula Pauline, mais ne craignez rien, il
m'en reste heureusement assez pour vous connaître et vous apprécier à
votre juste valeur...
--Voyons, Pauline, je vous en prie, remettez-vous et donnez-moi cette
arme.
Et en s'avançant peu à peu, l'œil caressant et la main tendue, il
semblait espérer de désarmer la jeune femme.
--Je vous l'ai dit! répéta-t-elle, éloignez-vous, sortez, vous me
faites horreur.
--Mais enfin... de quoi m'accusez-vous?
--Interrogez votre conscience... Elle vous le dira.
--Voyons! n'êtes-vous plus ma femme... ma femme que j'adore?
--Ah! oui, c'est vrai! fit Pauline en riant nerveusement, en effet,
je suis votre femme! Je suis venue à vous pleine d'espoir et de
confiance... A présent, je vous dis: «Plus un pas! Pas un mot!
Sortez, ou je vous brûle la cervelle!»
Le baron sembla hésiter un instant... Il jeta autour de la chambre un
regard plein de défiance, puis il sortit, la face blême et décomposée
par la colère.